Voici le bébé délinquant

Le Monde du 4.03.06

dimanche 5 mars 2006

En criminalisant toute la population, le rapport de l’Inserm sur les troubles de comportement chez l’enfant est tout simplement effrayant


’ai lu le rapport « Troubles des conduites chez l’enfant et l’adoles­cent », « expertise collective » réali­sée par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Il se donne pour objet, sous le nom médical de « troubles des condui­tes », de repérer les signes annonciateurs de la délinquance, afin de la prévenir, chez les enfants de moins de 36 mois. S’il s’agit de répondre à cette entrepri­se délétère conduite au nom de la santé mentale, le plus fertile à mes yeux est de lui donner la plus grande publicité possi­ble, c’est-à-dire de la rendre au public, à la « population » qui en est l’objet, en toute ignorance de cause. On y trouve ceci, entre autres : « L’agressivité, l’indoci­lité et le faible contrôle émotionnel pendant l’enfance ont été décrits comme prédictifs d’un trouble des conduites à l’adolescen­ce. » Si ce portrait est susceptible d’in­quiéter instantanément nombre de parents, il est toutefois précisé que ces conduites doivent être différenciées de ce qu’on nomme les « conduites norma­les ». Il est en effet entendu que les mani­festations telles que les agressions physi­ques, les mensonges ou les vols d’objets sont relativement fréquentes chez le petit enfant. Elles ne deviennent « anorma­les » que si elles perdurent au-delà d’un certain âge, que le groupe d’experts a convenu de situer à 4 ans. Sous le petit enfant dit difficile, voici surgir la figure du bébé délinquant. En conséquence de quoi, les experts préconi­sent de procéder à un dépistage médical systématique de chaque enfant dès 36 mois. De là, la recommandation que tous les professionnels de santé pren­nent connaissance des critères définis­sant le trouble de conduite, ce qui concer­ne les services médicaux de l’enfance et l’école, dès la maternelle, voire la crèche. Se dessine ainsi une entreprise de médi­calisation de l’enfance supposant que chaque enfant sera désormais accompa­gné au long de sa vie et de son parcours scolaire d’un dossier médical contenant des informations sur ses « conduites » et ses « comportements ». Bien qu’il soit accessible en ligne (où j’invite à le lire : www.inserm.fr), en véri­té ce rapport ne suppose pas en lui-même être connu par ceux qu’il vise. II est suppo­sé même qu’il ne le sera pas, qu’il ne peut pas l’être. La relation de savoir implique les sujets, qui pensent, et donc qui sont, et non « la population », qui est un pur objet statistique, sans yeux, sans oreilles et sans bouche. En vérité, les experts par­lent aux experts. Ils ne parlent qu’à eux. On mesure bien que les rédacteurs du rap­port de l’Inserm ne supposent pas un ins­tant qu’il soit lu par la « population ». A tout autre qu’aux professionnels de la pro­fession, pour parler comme Godard, ce rapport paraîtra simplement effrayant. Même des personnes obnubilées par le discours sécuritaire ne pourront pas le lire sans frémir, car il les met elles-mêmes et leurs enfants sous surveillance, dans une suspicion généralisée qui réunit futu­res victimes et futurs criminels dans le même ensemble de la « population ». Le rapport de l’Inserm raisonne très démo­cratiquement en supposant que tout le monde peut être coupable. La « popula­tion » comme telle est à risque, elle est une classe dangereuse potentielle. Et c’est pourquoi elle doit être mise sous sur­veillance médicale, dans son ensemble et au plus tôt ; et aussi éduquée au plus tôt, afin de permettre à tout parent de recon­naître dans son petit enfant désobéissant et agressif de moins de 3 ans le petit casseur qui sommeille ou qui s’éveille. Mais il faut encore comprendre que les parents appelés à surveiller leurs enfants seront eux-mêmes mis sous surveillance par les médecins, ceux-ci étant seuls habilités à repérer l’enfant dit difficile. Avec la médicalisation généralisée, le rapport de l’Inserm instille une criminali­sation généralisée de la société. Tous cou­pables - futurs, potentiels ou qui s’igno­rent : il importe donc que ce savoir expert ne soit pas su d’eux, c’est-à-dire de nous tous. Alors qu’ il concerne et vise le public, dans sa conception même, ce rap­port est secret. Dire qu’il est secret pour la « population », c’est dire qu’il n’a qu’une seule adresse : le pouvoir et ses divers agents. Si chaque innocent est un coupable potentiel, chaque professionnel de la santé et de l’éducation devient un agent potentiel du pouvoir, mobilisé à ce titre, hors de tout consentement, au nom simplement de la science - qui ne peut vouloir que notre bien. Cela impose deux choses. D’une part, si tout professionnel de santé est tenu pour un agent de surveillance, il importe hautement qu’il ait une connaissance du rapport et de sa portée. Au moins aura-t-il ainsi la liberté de se déterminer. C’est ce qui se passe : qu’on aille voir l’ap­pel de professionnels éclairés (www.pas-deodeconduite.ras.eu.org). L’autre conséquence, c’est donc qu’il importe hautement de dévoiler à la « population » non professionnelle ce secret qu’elle est sous le regard des experts médicaux, psychiatres et psycho­logues, mise sous contrôle, évaluée. « Il n’est pas indifférent que le peuple soit éclairé » écrivait Montesquieu dans le prologue de L’ Esprit des lois. Pas la population, mais le peuple, chacun de nous en person­ne, des sujets qui parlent, qui pensent et donc qui sont. S’adresser au peuple, c’est s’adresser à notre liberté. C’est là une façon de restaurer les sujets abolis. Ce qui était jadis un attribut divin, l’omnivoyance, le pouvoir de tout voir sans être vu, est aujourd’hui un attribut du pouvoir séculier, via la science et la technique. Nous sommes entrés dans un temps d’ illimitation du regard du maître. C’est le temps de l’instauration d’un hom­me sans ombre, d’un sujet transparent corps et âme, dès sa naissance, voire avant si possible. L’intime, qui se définis­sait comme un territoire secret, clos aux regards, est aujourd’hui fouillé, sondé, expertisé sous toutes ses coutures. Le rap­port de l’Inserm entre entièrement dans ce grand dispositif intrusif de mise sous contrôle de l’intime. C’est pourquoi je tiens qu’ il importe de le faire voir, d’expo­ser ce regard aux regards. De là, enfin, on comprend pourquoi ce rapport de l’Inserm sur les « troubles » des enfants est une entreprise d’efface­ment de la psychanalyse. Il ne saurait en être autrement. Transformer tout symptô­me en trouble de conduite, c’est élever la souffrance en menace et la surdité en moyen d’action ; c’est en cela évacuer le sujet. La psychanalyse est le discours des sujets, à l’écoute des sujets, qui pensent et donc qui sont, qui souffrent, qui parlent ou qui n’arrivent pas à parler. Effacer l’un, c’est effacer l’autre. Là encore, il importe de montrer cet effacement, afin que chacun puisse mesu­rer les enjeux véritables de ce qui se dit ici et là aujourd’hui sur la psychanalyse. La psychanalyse n’est pas la cause des psy­chanalystes, elle est la cause des sujets. A chacun de voir.

Gérard WAJCMAN Psychanalyste


6 Messages de forum

  • Voici le bébé délinquant

    14 mars 2006 18:29, par isabelle

    des nouvelles
    zaza

  • Voici le bébé délinquant

    15 mars 2006 21:27, par docteur vincent

    Bonjour, le projet de rapport Bénisti (député) sur la prévention de la délinquance pondu en 2004, était xénophobe.il ne fallait pas que les parents parlent patois dans leur foyer, « il faut que les mères s’obligent à parler français » de peur de transformer leur progéniture en grands criminels ; foin de l’héritage culturel, le père était pratiquement poursuivi s’ il persisait à parler « bamboula » (selon les dires d’un journaliste !) Le rapport final d’octobre 2005 veut transformer les maternelles en CMPP ( je cite : « il faut ouvrir les maternelles aux pédopsychiatres »). La nouvelle mouture (voir le lien ci-dessus) caresse les émigrés dans le sens du poil : maintenant on parle d’’enrichissement culturel". Bref, l’ancien rapport était méprisant, le nouveau est sournois.

    Ce rapport est contradictoire car il veut redonner l’entière autorité aux parents et en même temps si ils ne vont pas dans le droit chemin, un référent sera nommé pour l’enfant court-circuitant l’autorité parentale.

    Puis, le rapport spécifie bien qu’une fois que les pédopsy, psychologues, et autres intervenants sont dans la place, le sysème mis en route, il ne faut pas changer d’avis si on a l’impression que cela ne marche pas (page 4)

    Par ailleurs « le médecin de famille doit jouer un rôle important dans le groupe de personnes référentes qui interviennent autour de l’enfant car il a une bonne connaissance de la famille et détient leur confiance ». Cela veut dire que, vu qu’il « faut redéfinir le secret professionnel », le médecin de famille va trahir la confiance de ses patients ! On ne parle plus de secret partagé mais de « mutualiser les connaissances » concernant l’enfant. Pauvre bambin, s’il y a un secret honteux le concernant, il ne va pas pouvoir « en disposer » comme il l’entend en en parlant éventuellement à une personne de confiance, mais tout sera étalé sur la place publique jusqu’à la fin de sa scolarité (et plus).
    Il ne faut pas que dans 20 ans on trouve normal de procréer, puis de laisser l’éducation de nos bambins à un référent, au psy. vision d’apocalypse.
    Dans la même veine, le rapport de l’Inserm de septembre 2005 sur les troubles du comportement de l’enfant donnne froid dans le dos ; celui-là prône la ritaline (en deuxième intention dit-on) à tout va pour le moindre écart de conduite. Nous allons créer des patients à vie ! (les labos seront très heureux)
    Je trouve que tout ceci va à l’encontre de la déclaration des droits de l’enfant (n°10) :
    L’enfant doit être protégé contre les pratiques qui peuvent pousser à la discrimination raciale, à la discrimination religieuse ou à toute autre forme de discrimination. Il doit être élevé dans un esprit de compréhension, de tolérance, d’amitié entre les peuples, de paix et de fraternité universelle, et dans le sentiment qu’il lui appartient de consacrer son énergie et ses talents au service de ses semblables.

    Voir en ligne : rapport benisti

    • Hello doc ! 25 mai 2006 12:25, par Natsir

      J’ai essayé de me connecter sur ton blog, mais impossible de se créer un profil. Je te laisse ici le commentaire que je voulais y ajouter, dans le cas où tu repasserais...

      "Bien dormi ?
      Il ne fait aucun doute que nous vivons dans un monde pathogène : les médias sont devenus les joujoux de l’industrie d’armement, les questions de santé publique sont placées sous dépendance des grands labos pharmaceutiques... Reconnaissons au moins une certaine logique à ce système.

      Sur ma planète qui se nomme Démocratie, nous nous battons pour que certains secteurs d’activités (médecine, recherche, enseignement, justice,...) ne soient pas assujetties aux lois du ’marché’, et ce qui le sous-tend : corruption, réseaux d’influence, censure, manips... Le marché, tu sais c’est ce truc informe au nom duquel chaque être humain est supposé soupçonner, voir haïr, ses semblables. Une main posée sur le coeur, jure, Toubib, de respecter la sacro-sainte loi de la concurrence. Sinon tu seras condamné ad vitam eternam à garder ton teint pâle, ou à t’offrir tes destinations exotiques.

      Je te confirme que le sens des responsabilités n’est pas donné à tout le monde. Quant à l’ignorance, il s’agit sans doute de la prison la mieux gardée au monde. Si tu as un instant, tu devrais faire un tour sur le foum du Nouvel Observateur (dérégulation sociale). Un de tes collègues y évoquait récemment l’impact du marketing pharmaceutique. Les bonnes âmes sont restées sceptiques...

      Bonne journée, Doc, et à une prochaîne fois peut-être !"

      Natsir

      • Hello doc ! 25 mai 2006 22:18

        merci pour votre réponse. Il est normalement possible d’enregistrer un commentaire sur mon blog.

      • Non, doc ! 26 mai 2006 13:42, par Natsir

        Je confirme que l’opération est impossible. Pour autant que j’ai pu le comprendre, créer un compte induit la création d’un blog, et l’espace de ton hébergeur risque d’être rapidement saturé s’il ne filtre pas les demandes.
        C’est du moins ce que je suppose...

  • Voici le bébé délinquant

    23 mars 2006 23:31, par Natsir

    Bonjour,

    Une approche socio-politique du sujet consiste à le replacer dans son cadre de référence, à savoir le discours sécuritaire. Initié par les hommes politiques au début des années 80, et largement relayé par les médias, cette manipulation sans précédent qui vise à criminaliser les jeunes et les enfants n’est qu’une montagne d’aburdités. Avec le « bébé délinquant », nous touchons les sommets. Pour info, vous trouverez un historique du discours sécuritaire sur ce site, par ailleurs consacré à la Démocratie. Si cela vous tente : http://asje.free.fr

    Cordialement