Villepin, diplomate policé au voeu exaucé

Libération, Catherine COROLLER, Jacky DURAND et Marc PIVOIS, 1 avril 2004

vendredi 2 avril 2004

Intérieur. L’ex-ministre des Affaires étrangères a une certaine fascination pour les coulisses policières.


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Le profil

La vie ne reste pas forcément injuste. Il y a deux ans, Dominique de Villepin rêvait du ministère de l’Intérieur, mais avait atterri au Quai d’Orsay. Cette fois, ce proche de Jacques Chirac et d’Alain Juppé touche au but. Il débarque place Beauvau avec l’image d’un diplomate élégant, féru de poésie et d’histoire, toutes choses a priori assez éloignées de la rugosité des commissariats. Cependant, on lui prête une certaine fascination pour la coulisse policière (renseignements et réseaux), ce qui pourrait lui être utile à l’heure de la lutte contre le terrorisme. Aux regrets exprimés par les policiers après le départ de Sarkozy, Villepin, 50 ans, peut déjà mesurer la difficulté de la succession.

L’état des lieux

« La police va mieux, mais je ne suis pas certain que l’activité policière aille mieux », dit un vieux briscard résumant le bilan Sarkozy. De fait, en s’affichant dès son arrivée « comme le premier flic de France », « Speedy Sarkozy » réussit « à remettre les gars au boulot », selon un syndicaliste policier. Il parvient sans trop de casse à redéployer commissariats et brigades sur le territoire et, en bouclant très vite une loi d’orientation sur la sécurité intérieure, il se met dans la poche les syndicats de police. Mais c’est donnant-donnant. Sarkozy veut des résultats. Et chaque mois, les préfets ayant enregistré les meilleurs et les plus mauvais résultats en matière de délinquance sont convoqués. Sarkozy veut que son action soit visible. Il vante l’efficacité de ses expulsions hors des frontières. Et fait la chasse aux « racolage », « regroupements dans les halls d’immeubles », à la « mendicité agressive ». Mais sa tactique d’affichage est dénoncée par des spécialistes : si le nombre de crimes et délits baisse, les violences aux personnes augmentent. Les chiffres du ministre ne prennent pas en compte non plus les incivilités, toutes ces anicroches qui peuvent pourrir la vie d’une cité et alimenter le vote FN.

C’est en Corse que le ministre de l’Intérieur a décroché son plus spectaculaire succès : l’arrestation d’Yvan Colonna. Il n’est pas pour rien non plus dans le démantèlement du système Pieri. En revanche, l’île lui a réservé l’un de ses échecs les plus cuisants : le rejet par les électeurs corses de l’évolution statutaire de l’île.

Donner une représentation aux musulmans était aussi l’une de ses grandes oeuvres. Il y a consacré beaucoup d’énergie. En mai 2003, le Conseil français du culte musulman (CFCM) a vu le jour. Mais, onze mois après, son bilan est maigre. Même si, dans certaines régions, les conseils se sont mis au travail, au niveau national aucun des dossiers qu’il était censé régler, dont la formation des imams, n’a abouti.

Les attentes

Pour Villepin, une des difficultés sera d’assurer la pérennité du drôle d’attelage qui compose le CFCM. Si son implication est moindre, l’UOIF (Union des organisations islamiques de France) ­ sans doute la fédération la plus puissante ­ risque de vouloir s’imposer au détriment de la Mosquée de Paris, censée incarner un islam plus modéré.

Le nouveau ministre est également attendu dans les commissariats sur la réforme dite des « corps et carrières » censée se traduire en espèces sonnantes et trébuchantes pour les policiers. « Nous y tenons comme à la prunelle de nos yeux, explique Jean-Luc Garnier du syndicat Alliance (majoritaire). Si les promesses ne sont pas tenues, ce sera l’explosion dans la police. »

Enfin, Villepin pourrait être confronté aux conséquences du « tout répressif » de Sarkozy et à l’absence de traitement social de l’insécurité : « Avec 800 000 chômeurs qui ont vu leurs droits raccourcis, un million de jeunes sans travail, les conditions sont réunies pour trouver une justification à la délinquance », affirme Gérard Noulé, du Syndicat national des policiers en tenue.

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