Une enquête visant à recueillir des « renseignements » sur les élèves de l’Ousse-des-Bois a été suspendue

Le Monde, Pau (Pyrénées-Atlantiques) de notre envoyé spécial, Bertrand Bissuel, 22 avril 2004

vendredi 23 avril 2004

Cette recherche avait été commandée par le préfet afin d’engager « une politique innovante en matière de répression et de prévention de la délinquance » dans ce quartier défavorisé de Pau.


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Certains en ont vaguement entendu parler, grâce au bouche-à-oreille ou aux médias locaux. D’autres, les plus nombreux manifestement, découvrent « l’affaire ». Dans la maison des jeunes et de la culture (MJC) située à l’Ousse-des-Bois, un quartier défavorisé de Pau, Khader, Mounir et leurs copains manifes-tent la même réaction. « Pourquoi nous ? » Pourquoi les élèves qui vivent dans cette cité ont-ils été l’objet d’une enquête des services déconcentrés de l’Etat ? « Est-ce qu’ »ils« font la même chose ailleurs ? » « Il n’y a pas que les jeunes d’ici qui ont des difficultés. » Quelques adolescents s’indignent. « Discrimination ! », « Ça devrait être interdit ! » Mais le sentiment général est à la méfiance, la perplexité.

Au mois de mars, l’inspecteur d’académie des Pyrénées-Atlantiques, Jean-Michel Eple, a adressé deux lettres aux chefs d’établissements secondaires de l’agglomération paloise pour obtenir des « renseignements » sur les élèves qui résident à l’Ousse-des-Bois. Dans un premier courrier, envoyé à la mi-mars, il était seulement question de « données statistiques » : « taux de passage dans les classes supérieures », « taux de réussite aux différents examens », etc. Deux semaines plus tard, les proviseurs et principaux de Pau reçurent une seconde missive, en date du 30 mars, qui les invitait à « affiner l’enquête en cours ». L’inspecteur d’académie réclamait « une liste récapitulative des jeunes-de l’Ousse-des-Bois- (...) comportant (...) nom, prénom, date de naissance, adresse, classe fréquentée, profil scolaire (...), difficultés rencontrées (de toute nature) ». Il désirait aussi « connaître tout départ de ces jeunes en dehors du système scolaire au-delà de leurs seize ans ».

Commandée par le préfet des Pyrénées-Atlantiques, Philippe Grégoire, cette recherche poursuivait un objectif : construire des « instruments de lecture » de manière à engager une « politique innovante en matière de répression et de prévention de la délinquance » dans la cité de l’Ousse-des-Bois, prétend le représentant des services de l’Etat. Pour « fournir des parcours d’insertion », il est indispensable d’avoir des « données précises », argumente-t-il. « Si on ne connaît pas les situations, on parle, on bavarde et puis c’est tout. »

Ce « processus constructif »avait été engagé à la suite des instructions données, à la mi-janvier, par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur. L’Ousse-des-Bois figurait, en effet, parmi les 23 sites nécessitant - aux yeux du gouvernement - une action prioritaire pour combattre les « violences urbaines » et l’« économie souterraine » (Le Monde du 17 janvier). M. Sarkozy était, semble-t-il, très attentif à ce quartier, où un poste de police avait été incendié quelques mois auparavant (Le Monde du 30 septembre 2003). Il s’était même rendu sur place pour annoncer la reconstruction d’une antenne du commissariat et l’une des ses conseillères, Rachida Dati, était, par la suite, revenue dans la cité pour rencontrer les habitants et des acteurs de terrain.

UNE DISCRÉTION JUGÉE SUSPECTE

Mais l’initiative du préfet n’a pas convaincu tout le monde. D’abord parce qu’elle a été lancée avec une discrétion jugée suspecte par des professeurs et des parents d’élèves. « Nous avons appris son existence par hasard, raconte José Marco, enseignant au lycée Saint-Cricq. L’administration de mon établissement avait demandé aux surveillants d’extraire les bulletins trimestriels d’élèves qui viennent de l’Ousse-des-Bois. La démarche nous a intrigués. Nous sommes allés aux renseignements. Le proviseur nous a alors fait lire la lettre de l’inspecteur d’académie. » M. Eple affirme, pour sa part, avoir évoqué et expliqué son initiative aux « instances paritaires ». Quant à M. Grégoire, il dit s’être exprimé sur le sujet devant les commissions « locale » et « départementale » de prévention de la délinquance.

Dès que la nouvelle a été éventée, certaines organisations syndicales et de parents d’élèves, ainsi que des partis politiques de gauche, sont montés au créneau. « C’est la première fois qu’on nous demande une liste nominative », dénonce Isabelle Sargeni-Chetaud, membre de la FSU et enseignante au collège Jean-Monet. Le fait de s’intéresser aux « difficultés »de toute nature«  » des élèves revient à réclamer des « renseignements sociaux, familiaux ». « Cela nous inquiète beaucoup », affirme-t-elle, au moment où circule un avant-projet de loi sur la prévention de la délinquance, qui transformerait les travailleurs sociaux en délateurs à la solde des pouvoirs publics (Le Monde du 18 mars). La FCPE, elle, redoute un « fichage des pauvres et des immigrés ».

Faux procès, rétorque M. Grégoire. Cette affaire a « été montée en épingle »par « certains milieux ». M. Eple trouve lui aussi qu’« il y a eu un peu de manipulation » autour d’une « enquête interne »qui n’avait pas vocation à être diffusée en dehors de l’éducation nationale. Tout deux insistent sur leur désir d’agir « dans l’intérêt des familles ».

« Ils veulent nous aider ? Alors pourquoi suppriment-ils des postes d’enseignant ? », s’interroge Nordine. Zakaria, 19 ans, inscrit en terminale au lycée Saint-Cricq, remarque, lui, qu’« il y a inégalité » si un tel programme concerne un seul quartier. Il est un peu « gênant » que les services de l’Etat veuillent se renseigner « sans en parler aux parents, aux enseignants et aux relais qui font du soutien scolaire », confie Alain Benesti, directeur de la MJC. M. Grégoire reconnaît que « l’information n’est pas allée jusqu’aux familles ». Compte tenu des réactions qu’elle a suscitées, l’enquête est « interrompue », ajoute-t-il.

« Résistance à la délation » des travailleurs sociaux

La secrétaire d’Etat à l’intégration, Catherine Vautrin, a indiqué, mardi 20 avril, lors d’une entrevue avec une délégation de travailleurs sociaux, que le projet de loi relatif à la prévention de la délinquance sera remis à plat. « Elle nous a dit que -le dossier- restait une priorité, relevant d’un travail interministériel et que le gouvernement allait repartir sur un nouveau projet après avoir pris l’avis des gens de terrain », a rapporté Fabienne Binot, secrétaire fédérale de SUD-Santé. Le texte suscite de vives inquiétudes chez les acteurs du social, qui se fondent sur des documents de travail ayant filtré au cours des derniers mois (Le Monde du 18 décembre 2003). L’un d’eux contient une disposition particulièrement controversée : « Tout professionnel qui intervient au bénéfice d’une personne présentant des difficultés sociales, éducatives ou matérielles est tenu d’en informer le maire. » Mercredi, plusieurs centaines de travailleurs sociaux se sont mobilisés à Paris et dans diverses villes de province (Bordeaux, Dijon, Lyon, Marseille, Montpellier, Toulouse...). Une « charte de résistance à la délation »a été distribuée.

Bertrand Bissuel

• ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 23.04.04