Une Congolaise de 8 ans parquée en zone d’attente

Libération, Jérôme LEVY, 27 avril 2004

jeudi 29 avril 2004

Aïcha, qui a tenté de rejoindre sa famille en France, doit être expulsée.


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A l’énoncé du jugement, la gamine s’est mise à hurler de rage. Aïcha, 8 ans, a dû être maîtrisée par plusieurs policiers. Selon des témoins, ses cris étaient si puissants qu’on pouvait encore les entendre alors qu’elle se trouvait hors du tribunal, à Paris. La présidente a demandé qu’on ferme les portes, « pour qu’on puisse continuer à travailler tranquillement ».

Arrivée en France, il y a une semaine, en provenance du Bénin, pour rejoindre sa famille qui y vit depuis trois ans, la petite Congolaise a été renvoyée dans la zone d’attente de l’aéroport de Roissy. « Une décision inhumaine », pour Me Beyreuther. Venue plaider une autre affaire, cette avocate, membre du Gisti (Groupe d’information et de soutien aux immigrés), raconte avoir été témoin d’une « douleur insupportable devant l’attitude révoltante de la présidente de la cour et face aux cris d’une gamine que l’on refuse de rendre à sa famille. » Et que l’on maintient depuis une dizaine de jours en zone d’attente. Récit du calvaire de la petite Aïcha Kitoko.

Née à Kinshasa, en République démocratique du Congo, elle décolle le 18 avril de Lomé, au Bénin, pour la France, en compagnie d’Hodamo, une Béninoise de 30 ans. Selon le passeport diplomatique présenté aux autorités, Aïcha est la fille d’Hodamo. Arrivées à Roissy, celles-ci sont interpellées par les autorités. Pour la police aux frontières, le passeport diplomatique est un faux. Elles sont donc placées en zone d’attente de l’aéroport, procédure habituelle dans ce type d’affaire.

Le jour suivant, Hodamo explique aux autorités qu’elle n’est en réalité pas la mère de la petite. Celle-ci serait la fille des Kitoko, famille congolaise vivant en France, et qui demande l’asile politique. Cette famille aurait tenté d’organiser la venue de la petite Aïcha, en payant 3 000 dollars les services d’un passeur.

Le 22 avril, le tribunal de grande instance de Bobigny décide de renvoyer Aïcha en zone d’attente pour 48 heures. La petite est accompagnée par un administrateur judiciaire ad hoc, nommé par le parquet et chargé de représenter Aïcha (lire encadré). Deux jours plus tard, elle a de nouveau rendez-vous au tribunal. Cette fois, c’est la cour d’appel de Paris qui est chargée d’examiner son cas. Plusieurs pièces sont présentées pour attester le lien de filiation avec la famille Kitoko : Une attestation de naissance des autorités congolaises, les récépissés de la demande d’asile des parents qui émanent des autorités françaises et sur lesquels est inscrite leur identité, et surtout de nombreuses photos montrant Aïcha au Congo avec la famille Kitoko. Pour la cour d’appel, les éléments sont insuffisants : Aïcha est renvoyée en zone d’attente, pour huit jours cette fois. Pour Jacqueline Riffaut, qui préside la juridiction, « il ne faut pas oublier que ses soi-disant parents ont organisé sa venue de façon totalement illégale ». Des « soi-disant parents » vers lesquels Aïcha s’est précipitée lors de l’audience, en criant « maman, maman ».

La petite fille est désormais expulsable. Elle pourrait être renvoyée à Lomé au Bénin, pays dans lequel elle n’a pas d’attache et qui lui a uniquement servi de transit pour venir en France. Pour Hélène Gacon, présidente de l’Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers, la décision de la cour d’appel est « symptomatique des graves problèmes de traitement des mineurs étrangers qui arrivent sur notre territoire : quelle que soit la situation de cette petite, on ne peut maintenir autant de temps une gamine de 8 ans dans la zone d’attente d’un aéroport ».

Pour le moment, Aïcha est toujours à Roissy. Si elle n’est pas expulsée d’ici là, elle se présentera une nouvelle fois devant un juge dans six jours. Pour la troisième fois.

© Libération

Le Parisien

Immigration clandestine La justice sépare Aïcha, 8 ans, de ses parents

COUR D’APPEL de Paris, samedi, 9 h15. A la barre, une Béninoise, Hodamo Tchakata, 30 ans, soupçonnée d’être entrée illégalement en France le 18 avril avec un faux passeport diplomatique. Jusque-là, affaire banale. Mais les gendarmes ont également amené dans le box une Congolaise de 8 ans, Aïcha Meta Kitoko. La fillette est arrivée en même temps que M l l e Tchakata par le vol régulier en provenance de Lomé (Togo). Le faux document indique qu’Aïcha est sa fille. M l l e Tchakata n’est en fait qu’une simple « accompagnatrice », chargée par un passeur de remettre l’enfant aux parents. L’audience est présidée par un magistrat délégué, Jacqueline Riffault, qui doit décider du sort réservé aux passagères. Toutes deux ont été interpellées par la police aux frontières, qui les a placées en zone d’attente de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. Un premier magistrat de Bobigny (Seine-Saint-Denis) a prolongé leur rétention de 48 heures. Devant la cour d’appel de Paris, l’avocat d’Aïcha, Guislain Mabanga, fait valoir ses arguments. Selon lui, les parents de la fillette sont dans la salle d’audience. Demandeurs d’asile en France, ils ont organisé le rapatriement de leur fille tardivement après un départ précipité : « Le père travaillait pour le compte de l’un des fils de Mobutu, raconte M e Mabanga. Il a fui le Congo sans pouvoir emmener toute sa famille. » L’avocat fournit les récépissés de demande de statut de réfugiés des deux parents, la copie d’attestation de naissance d’Aïcha, des photos la montrant avec ses soeurs en Afrique... La présidente est inflexible : « Les documents présentés ne permettent pas en l’état de se prononcer sur leur caractère authentique ». La rétention est prolongée de huit jours. Des cris déchirants Lorsque la fillette comprend la décision, elle commence à pleurer. Les gendarmes, très éprouvés par la scène, la sortent de la salle d’audience. Mais les pleurs deviennent des hurlements : « Maman ! Maman ! ». Une avocate, témoin des faits, raconte : « Je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi odieux », souligne M e Beyreuther. La présidente, que nous n’avons pu joindre hier après-midi , a expliqué que prendre une autre décision était un « précédent dangereux ». Elle a ajouté que l’enfant serait peut-être demain sur le trottoir pour se prostituer. Puis elle a exigé que les fenêtres soient fermées pour ne plus entendre les cris déchirants. Aïcha repart vers la zone d’attente de Roissy. Les associations ne tardent pas à réagir. De son côté, la défenseure des enfants, autorité indépendante présidée par Claire Brisset, chargé de veiller au respect des droits de l’enfant, est saisi du cas de Aïcha. Depuis sa création, en 2000, l’autorité a attiré l’attention à de nombreuses reprises sur la situation des mineurs étrangers isolés. La défenseure souligne que les situations où les parents sont déjà en France sont moins fréquentes, mais estime en l’occurrence « anormal qu’il soit porté atteinte au droit à la réunification familiale ». Patrick Delouvin, pour Amnesty et l’Anafe, s’indigne : « Que l’on examine les garanties présentées par les parents, d’accord, mais pas en maintenant en zone d’attente, encore moins en expulsant ! » Hier soir, la police aux frontières a décidé de lever la mesure de maintien en zone d’attente pour Aïcha, placée dans un foyer de l’aide sociale à l’enfance. Selon une source policière, une enquête va être menée pour « vérifier la validité des liens parentaux ». Ce n’est qu’à l’issue de celle-ci que l’enfant pourra revoir ses parents.