Un maire tancé par « ses jeunes »

Manifestation contre l’UMP Bénisti, à Villiers-sur-Marne, après son rapport aux relents racistes.

lundi 11 avril 2005

Par Christel BRIGAUDEAU lundi 11 avril 2005


Voir en ligne : Libération

Étrange attroupement, samedi matin à Villiers-sur-Marne, en banlieue parisienne. Sur la place de la mairie, entre un drapeau français et un manège, 200 personnes écoutent attentivement un beur à peine majeur. « Non à la stigmatisation des immigrés », répète-t-il au micro. Mères en boubou, jeunes en jogging, habitants du centre-ville, applaudissent. Il s’agit de faire du bruit et peut-être atteindre le grand absent du rassemblement : Jacques-Alain Bénisti, député-maire UMP, auteur d’un prérapport douteux sur la prévention de la délinquance.

Remis en novembre à Dominique de Villepin, le document dresse le profil du « jeune qui, au fur et à mesure des années, s’écarte du droit chemin pour s’enfoncer dans la délinquance » : au départ, un bébé né de parents immigrés qui apprend à la maison son « patois » d’origine plutôt que le français. A l’arrivée, un criminel.

« On pourrait faire un film de tout cela. Malheureusement, ce serait un film raciste, au scénario bourré de fautes d’orthographe », scandent au micro les jeunes de la cité des Hautes-Noues. « On a écrit un tract, collé des affiches, organisé la manif ; c’est important et inhabituel ici », affirme Mohammed Marwane, du Collectif pour le respect de la dignité humaine, créé en réaction au rapport. « Normalement, les jeunes auraient tagué la mairie. »

« Nos pères se laissent intimider, poursuit Samir, 27 ans, en jogging blanc. Ils n’ont pas viré le maire hier, quand il est entré à la mosquée pour faire de la politique. » Alerté par le tract du collectif, Jacques-Alain Bénisti avait en effet profité de la prière du vendredi pour tâter le pouls de « ses familles », comme il les appelle. « Quand je l’ai vu arriver, je suis parti, il n’a même pas enlevé ses chaussures !, s’insurge Samir. Aucun respect, c’est comme si on parlait politique à l’enterrement du pape... Hier soir, des pères nous ont dit de ne pas venir ici, que le maire, c’était quelqu’un de bien. Nous, on ne se laissera pas faire. » Ahmed, 18 ans, encourage ses copains sur l’estrade. « Il ne sera pas favori aux prochaines élections, ça, c’est sûr, rigole-t-il. Je voterai parce que les racistes n’ouvrent jamais leur bouche dans la rue, mais ils s’expriment aux élections. » En retrait, des membres de l’opposition municipale, de la Ligue des droits de l’homme ou de SOS Racisme, tous associés au collectif, observent la scène avec délectation.

A midi, certains décident d’aller « saluer » le maire, en réunion publique dans la salle de cinéma du quartier, comme l’annonçait un tract aux armes de l’hôtel de ville déposé vendredi dans les boîtes aux lettres des Hautes-Noues. Entrée remarquée d’une centaine de personnes, accompagnées de policiers. Le fan-club du maire, aux premiers rangs, tourne la tête, vaguement inquiet. Rapidement fusent les reproches : « Monsieur le maire, j’exige des excuses pour mes parents et tous les parents d’origine immigrée ! » « Tu sais, ma seule faute, c’est d’avoir dévoilé via le Net un texte qui n’est pas encore officiel », répond l’élu, avant de fustiger les journalistes qui auraient « déformé » ses propos. « Les gens qui me connaissent savent que je ne suis pas raciste. J’ai reçu huit personnes qui voulaient des explications quand le prérapport est sorti. Au bout d’une heure et demie, ils sont sortis convaincus ! » Visiblement plus coriace, le public de samedi quittera la salle avec une conviction criée sur le pas de la porte : « Menteur ! »