Un commissariat hérite du trombinoscope des élèves

L’Humanité du 7 octobre 2005

samedi 8 octobre 2005, par Nath


Confidentielle à l’origine, l’affaire pourrait finalement faire du bruit. Elle s’est passée à Annonay, en Ardèche, et fait étrangement écho aux discours entendus sur le fichage de citoyens à des fins de sûreté. L’an dernier, le principal du collège Les Perrières aurait transmis le trombinoscope des élèves au commissariat de la ville. Environ six cents noms et photos, remis aux services de police sans que les intéressés (élèves ou parents) n’en aient été informés. La démarche aurait pu se reproduire cette année si les enseignants de l’établissement, également dans l’ignorance des faits, ne s’en étaient rendu compte. Un pur hasard, résultat d’une fuite survenue la semaine dernière. « Un collègue nous a dit qu’il venait d’apprendre que le commissariat s’apprêtait à récupérer les documents. Nous étions abasourdis », raconte un enseignant, syndiqué au SNES-FSU. Dès le mercredi matin, des profs rencontrent le principal et lui demandent des éclaircissements. « Il n’a pas nié », témoigne l’enseignant, qui se trouvait alors dans le bureau. Au contraire, « il a dit que cela ne lui posait pas de problème et se faisait sur la base de bonnes relations avec le commissariat ».

Silence gêné

Sous la pression, le principal renoncera à aller au bout de la démarche. Hier, il demeurait injoignable. De son côté, le commissariat d’Annonay faisait savoir qu’il ne communiquerait pas sur l’affaire. Silencieux, les services préfectoraux s’en tenaient apparemment au même principe. Sans commenter, le rectorat reconnaissait, lui, la réalité des faits. « Cela s’est produit uniquement l’an passé. À notre connaissance, il s’agit d’un cas isolé, dont nous n’avons appris l’existence que cette semaine », expliquaient ses services, contactés par téléphone. Bref, rien qui soit susceptible de réconforter les parents d’élèves et les enseignants du collège. Élaborés par les professeurs principaux, les trombinoscopes sont un outil utilisé en début d’année afin d’aider les profs à reconnaître leurs élèves et dont l’usage est strictement interne. Leur diffusion externe, a fortiori auprès des - services de police, suscite au mieux de lourdes interrogations, au pire une réelle colère. Une pratique jugée inadmissible. « Le fait que cela puisse paraître banal relève d’une conduite inconsciente », commente un membre de la FCPE d’Annonay. Le SNES-FSU, qui s’apprête à interpeller le ministre de l’Éducation nationale, n’est guère plus tendre dans ses commentaires. « Il y a au minimum une atteinte à la vie privée et au droit à l’image des élèves », estime Francis Berguin, responsable national de l’action juridique pour le syndicat. À voir, aussi, s’il n’y a pas constitution illégale de fichiers. Quoi qu’il en soit, selon lui, l’affaire relève d’une atteinte majeure aux libertés publiques à laquelle les parents d’élèves peuvent légitimement donner des suites juridiques.

Des versions variées

Personne ne semblait en être là hier après-midi. Choqués, beaucoup cherchaient avant tout à comprendre. Un conseil d’administration devait se tenir dans la soirée. « J’attends des explications, commentait le président de la FCPE d’Annonay, qui se disait étonné d’un tel acte de la part du principal. Sans l’excuser, je suis prêt à comprendre si, par exemple, il a subi des pressions extérieures. » Sur ce point, les versions ont varié. Contacté par les professeurs, le commissariat aurait, dans un premier temps, assuré que la demande avait été faite dans le cadre d’une enquête locale. Dans un second, il aurait nié, argumentant qu’un fichier de 600 personnes serait, somme toute, contre-productif. Quoi qu’il en soit, le président de la FCPE n’est pas le seul à s’interroger sur le contexte général dans lequel s’inscrit l’affaire. « Si les consignes de l’État étaient claires, personne ne serait amené à faire de telles choses, estimait ainsi un parent d’élève. On ne peut pas ramener tout cela à quelque chose de strictement personnel. » Certains évoquent ainsi le climat sécuritaire qui s’installe nationalement et localement. Annonay est loin d’être comparable à Chicago. Pourtant, quelques faits divers ont eu vite fait d’être montés en épingles. Situé en réseau d’éducation prioritaire (REP) et dans le quartier populaire de cette cité industrielle, le collège Les Perrières est, lui, souvent, stigmatisé. Un parent d’élève le note : « Je connais des gens qui ne trouvent pas ce fichage choquant. Ils estiment que tant qu’on n’a rien à se reprocher... » Et sont prêts à accepter de vendre un peu de leur liberté pour acheter la sécurité dont on ne cesse de leur faire la pub.

Marie-Noëlle Bertrand