TRAVAIL SOCIAL : MISSION IMPOSSIBLE ?

jeudi 22 avril 2004


Les travailleurs sociaux ne savent plus exactement où ils vont dans leur pratique et ce que l’on attend réellement d’eux. Quelle est leur mission ? Quelle est la commande sociale à laquelle ils se doivent de répondre ? Quelles sont les limites de leur travail ? Les contradictions qui les fait s’interroger sur l’efficacité, mais aussi sur la nature de leur travail. Le dernier épisode sur « la délation » a fini de jeter le doute sur un travail qui devient apparemment de plus en plus nécessaire et ... de plus en plus ambiguë.

Devant la dégradation de la situation sociale : exclusion, incivisme, accroissement de la pauvreté ...et les choix politiques qui sont faits : réduction des aides, des subventions, recours à la répression en place et lieu de la prévention,.... les travailleurs sociaux sont amenés à faire face à des situations qui dépassent largement, non seulement la capacité des moyens mis à leur disposition, mais révèle sous un jour nouveau les limites et les ambiguïtés de leurs« missions ».

Le travail social, et par voie de conséquences, les travailleurs sociaux, ne sont pas détachés du contexte général, économique et politique dans lequel ils évoluent... ils ne sont pas les seuls dans ce cas, les enseignants, les médecins, par exemple,... sont dans le même cas. La spécificité pour eux c’est qu’ils sont au cœur des contradictions du système, à la « jointure », qui « grince » de plus en plus entre l’économique et le social... pour éviter que ça grince on va mettre de l’« huile »... ce lubrifiant,...c’est eux.

LE TRAVAIL SOCIAL COMME REVELATEUR

Le développement considérable du travail social depuis, disons trente ans, est un indicateur des tendances lourdes du système marchand. Institutionnaliser massivement le travail social peut apparaître comme un progrès fait dans la recherche par les pouvoirs publics d’un « mieux être dans le domaine social ». En fait cette tendance à l’hypertrophie de ce secteur signifie que le système dans son fonctionnement a de plus en plus de difficulté à produire du « lien social »... c’est-à-dire de la relation qui donne un « sens » à l’existence sociale et à la place de l’individu en son sein. Le processus d’exclusion, de marginalisation, d’échec qui accompagne depuis les années soixante dix la mutation du système marchand dans les pays développés, processus conséquence de la mondialisation marchande (licenciements, restructuration, délocalisations, raréfaction des emplois, déréglementation du marché du travail,...), génère un déchirement de la relation sociale salariale avec son lot de déviances (perte de repères, marginalisation, économies parallèles, trafics, délinquance, drogue, alcoolisme, suicides,...).

Tous ces phénomènes, présents dans le passé n’avaient qu’un caractère conjoncturel, voire sectoriel, en tout cas passagers,... aujourd’hui le phénomène est structurel : c’est le système qui le produit, de manière massive et durable. Une telle situation est évidemment dangereuse pour la stabilité du système : perte de confiance, esprit de révolte, incivisme, discrédit du système, individualisme, désintérêt de la vie sociale, ...

Pourtant, malgré son désir de stabilité, l’Etat est incapable de déroger aux lois du système marchand dont il est le garant... et justement parce qu’il est le garant. Ainsi, il est incapable de s’opposer, par exemple aux liquidations d’entreprises, aux restructurations, aux délocalisations. Il est donc contraint non pas d’agir sur les causes de cette situation, mais sur les conséquences... et comme il est exclu pour lui de remettre en question les lois de fonctionnement du système il va résoudre le problème d’une des manières qu’il connaît, l’argent.(l’autre étant la répression). Pour cela il va « se payer » un corps de professionnel qui aura pour objectif de faire, ou tenter de faire, ce que le système ne fait plus, ou fait de moins en moins, tisser lien social, donner du sens à la vie sociale d’individus exclus ou en passe de l’être.

La commande sociale qui est faite, aux travailleurs sociaux, par l’Etat, ou les collectivités locales, ou tout autre organisme employeur, dépasse donc le simple stade de l’aide individuelle et passagère, contrairement à ce qui nous est présenté... il s’agit en fait d’un véritable raccommodage de la trame du tissu social, que le système ne produit plus et qu’il déchire par le développement de ses contradictions. Ainsi, la prise en charge des jeunes, des exclus, l’élaboration de « projets de vie », la mise en place d’« actions d’insertion »,... sont des actes effectués par les travailleurs sociaux alors qu’en fait c’est le système salarial, par son fonctionnement, qui devrait les assurer et dont il est incapable. Ainsi les « aides » financières distribuées par les travailleurs sociaux ne sont que l’expression de l’impossibilité pour de nombreuses personnes de pouvoir subvenir à leurs besoins.

LE TRAVAIL SOCIAL PARTIE INTEGRANTE DU « MAINTIEN DE L’ORDRE »

Il s’agit bien entendu du « maintien de l’ordre » au sens large... de l’ordre social. Pour qu’un système social« fonctionne », il est indispensable que les conséquences de ses contradictions soient contenues dans des limites acceptables. Acceptables d’abord, économiquement, pour le système lui-même... il faut que les affaires puissent continuer. Acceptables aussi socialement et politiquement : on ne peut pas agir n’importe comment (par exemple on ne peut pas exterminer les chômeurs, écraser dans le sang une manifestation... du moins plus...ou pas encore).

En fonction des acquis sociaux, politiques, de l’idéologie, de la présence ou non d’une opinion publique,... l’Etat se doit de gérer les contradictions du système.

La démarche, de la part des pouvoirs publics, de vouloir faire collaborer les travailleurs sociaux à ce qu’ils considèrent des« tâches de police » n’a rien que de très logique. Eléments connaissant parfaitement le terrain, ayant la confiance de leur public, les travailleurs sociaux sont « techniquement » et « pédagogiquement » particulièrement précieux pour savoir, connaître et observer... ce sont des « personnes ressources » potentiellement efficaces sur le terrain. Mais, va-t-on dire, c’est les faire collaborer avec la police et l’administration ! . Bien évidemment... mais comment pourrait-il en être autrement dans une logique de contrôle social, dans une logique qui tend à « juridiciariser » les conflits sociaux, les déviances,... Les travailleurs sociaux ne sont qu’un élément dans le cadre de la maintenance de l’ordre social.

Dans certains cas (régimes autoritaires, voire dictature) l’Etat peut « régler » les problèmes par l’utilisation de mercenaires (voir l’article « VERS UNE SOCIETE POLICIERE ? »). D’ailleurs, le discours officiel qui tend à « socialiser », ou du moins à privilégier, la fonction répressive tout en relativisant la fonction préventive et sociale tend habilement à créer la confusion des genres en faisant subrepticement glisser la seconde vers la première. Là est le problème.

Alors que les mercenaires « ne se posent pas de problèmes » quand à leur fonction : ils obéissent aux ordres, les travailleurs sociaux, eux, fonctionnent différemment : leurs motivations, leurs formation, leur engagement parfois en font des individus qui s’interrogent sur le « sens » de leur action.... Ils sont donc amenés à comprendre, à apprécier, à juger les situations et les décisions. Leur action est fondée sur une éthique qui n’a rien à voir avec une obéissance aveugle à l’obéissance à des ordres. On comprend dès lors le malaise qu’ils ressentent quand on veut simplement les instrumentaliser en vue d’action qui transgresse leur éthique et sape le fondement de la confiance qu’ils ont établi avec leur public.

UNE SITUATION CONTRADICTOIRE

En fait, le travail social révèle, mais est aussi révélé, par la situation contradictoire de tout individu dans l’économie de marché : à la fois citoyen, c’est-à-dire, en principe, juridiquement et politiquement libre, mais aussi économiquement instrumentalisé par le système. Cette situation contradictoire qui a pu être maîtrisée jusqu’à présent, l’est aujourd’hui de moins en moins (voir l’article « DECADENCE »). Or, ce que le système ne peut plus faire comme, intégrer les individus, donner un sens social (même s’il est conflictuel) à leur existence,... le travail social le peut-il ? Certainement pas, du moins de manière durable. En effet comment le travail social pourrait-il agir sur le marché du travail pour intégrer l’exclu, le chômeur, le licencié, l’handicapé ? Car le système salarial intègre de cette manière, par l’emploi... mais cette maîtrise de l’emploi échappe complètement au travail social comme d’ailleurs l’ensemble des rouages de l’économie, d’où une situation contradictoire entre un objectif d’intégrer et une impossibilité fondamentale de pouvoir le faire.

Notons que le travailleur social n’est pas le seul à être dans ce type de contradiction. Ainsi l’enseignant qui forme une force de travail qui ne trouvera peut-être pas à s’employer. Ainsi le médecin déchiré entre soigner et rentabiliser le système de soins. Ainsi l’infirmière, le salarié du service public...

Cette situation révèle véritablement l’essence du système marchand qui, à l’image de ce qu’est la marchandise sacrifie l’usage au pécuniaire, privilégie la rentabilité à la finalité de la satisfaction des besoins.

Notons enfin que le travailleur social est aussi une force de travail qui représente un coût pour son employeur et qu’à se titre il subit les mêmes contraintes que tous les autres salariés : précarité accrue, licenciement, rentabilisation,...ce qui accroît son désarroi et son incompréhension du sort qui lui est fait.

LE TRAVAIL SOCIAL EST-IL DEVENU INUTILE, VOIRE NUISIBLE ?

Pour le système il est et demeure un élément essentiel dans la manière de « non résoudre » les problèmes sociaux, de faire durer la situation, d’éviter l’explosion sociale. La France et la plupart des pays développés peuvent se« payer la paix sociale » en finançant un corps de professionnels qui ont pour objectif de créer le lien social que le système n’arrive plus à produire... mais il est vrai que si le choix est fait de la répression, on substituera des mercenaires aux travailleurs sociaux ou bien ces derniers devront accepter de le devenir.

Pour le travailleur social c’est plus compliqué car, si tout ce qui vient d’être dit est vrai, il ne peut que s’interroger sur le caractère apparemment pervers de son action... autrement dit il apparaît comme une béquille du système, voire un collaborateur, certains même disent que le travail social donne l’illusion de..., en trompant l’usager.... Mais nous l’avons vu il n’est pas le seul dans son cas. Une telle situation renvoie ainsi à une réflexion non plus sur ce qu’est le travailleur social, mais le système marchand lui-même.

Cela dit, le travail social permet de travailler avec des victimes du système et là se pose un choix délicat et difficile à assumer : doit-on simplement fournir une aide... à la limite par simple humanité... ce qui est tout à fait respectable ; ou doit-on, dans le cadre de son action, aller plus loin et « conscientiser » l’usager pour lui faire prendre conscience de ce qu’il est dans le système, autrement dit en faire un citoyen actif et même réactif par rapport à un système qui l’exclu ? Question délicate qui renvoie à l’engagement de chacun et probablement à une réflexion entre toutes et tous. Le problème devient politique (au sens noble du terme).

Ne nous berçons pas d’illusions, l’humanisme de la démocratie marchande est à géométrie variable et cette variabilité a pour paramètres les conditions et les exigences du système qui la sous-tendent et dont la finalité est, reste et demeure, la valorisation du capital. Le social n’est pas une valeur, pendant de l’économique au temps de la croissance, il en devient aujourd’hui un prétexte Il est devenu la condition de la stabilité du système dans son ensemble... il est au système ce que la respiration artificielle est au noyé.

Les travailleurs sociaux sont au cœur de cette contradiction, ils en ont conscience... encore faut-il pour être efficace transformer cette conscience en pratique.


2 Messages de forum

  • > TRAVAIL SOCIAL : MISSION IMPOSSIBLE ?

    23 avril 2004 21:43, par Sophie Lecomte

    Ce point de vue est à mon avis particulièrement intéressant. En effet il pose le problème global d’un capitalisme décadent, qui ne sait plus à quelle branche se raccrocher, pour maintenir les intérêts d’une classe dirigeante, et propose des bribes de solutions pour tenter de maintenir la paix sociale. Comme ces « rustines » ne font plus illusion, il faut s’appuyer sur la répression pour maintenir ces populations marginalisées dans un seuil « acceptable » de misère, grâce au RMI, puis du RMA. La contractualisation du RMI renvoie à l’individu la responsabilité individuelle de sa situation, alors que le système à lui même fragilisé la condition salariale, et conduit des populations entières épargnées, vers la précarité et les services sociaux depuis les années 1980. Il faut distinguer le « bon pauvre » qui acceptera la contractualisation,du « mauvais » pauvre qui sera qualifié de fainéant, de parasite, car il n’acceptera pas de contrat pour une rémunération de misère, sans perspective d’embauche à la clé.

    Le sociologue Loïc de Wacquand explique « dans les prisons de la misère » que lorsque l’Etat social ne joue plus le jeu de la protection sociale et salariale, l’état pénal prend la relève. Nous y sommes avec les lois Sarkosi et Perben qui criminalent la misère, ramènetla responsabilité pénale à l’age de 10 ans, violent l’ordonnance de 45 en autorisant l’incarcération des mineurs à partir de 13 ans…ouleur proposent les CEF comme alternative à l’incarcération, les maisons de correction ayant prouvé leur efficacité dans les années trente !

    S’il ne faut pas idéaliser les trente glorieuses,jusque dans les années 1970, il était question de réinsertion, c’est à dire qu’un individu pouvait prétendre à nouveau, après un accident de parcours à retrouver une certaine dignité en « réintégrant » la société dont il avait été écarté, à retrouver un statut de salarié avec des droits sociaux.

    La dérive est venue des politiques massives d’insertion, dans les années 80 dans le cadre des politiques de la ville, au moment précis ou l’on a commencé à bricoler des bribes de solutions, à empiler les dispositifs, à les faire appliquer par des non professionnels du social,eux mêmes sans formation, sans diplome, sans statut et sans droits.
    La commande sociale consiste bien à tenter de « contenir » ces laissés pour comptes, en s’appuyant sur les travailleurs sociaux, mais cette mission pourtant totalement réductrice devient elle-même ingérable. Et pour le reste, il est constamment question de faire plus avec moins…C’est bien l’adage des conseils généraux…

    Les travailleurs sociaux ont toujours éprouvé des difficultés à « globaliser »Longtemps ils ont nourri l’illusion d’exercer un métier en dehors du secteur marchand. Cette illusion ne résiste pas aujourd’hui au bilan que nous pouvons dresser dans nos services.

    Aujourd’hui pour survivre, le social doit être rentable, il suffit de constater la dégradation de nos conditions de travail, et par la même de la prise en charge des usagers.

    Les associations à présent n’échappent plus à des modes d’organisation utilisés dans le système productif ce qui augure un travail social en miettes : management et hiérarchisation à outrance avec la multiplication des cadres intermédiaires, entretiens annuels, cercles qualité présentés comme une « modernisation » de nos associations. Recours à des cdd, pourtant diplômés du travail social « jetés » en toute légalité après 6, 12 ou 18 mois d’intervention.C’est aussi une question de choix budgétaires ! l’argent public est bien dilapidé dans le recours à des cabinets conseils chargés d’audits, pour rentabiliser les associations, à des juristes spécialisés dans le droit du travail pour intenter des procédures contre les salariés, à des sociologues pour faire des études de projets pour les municipalités, eux-mêmes instrumentalisés par les élus.

    Evoquons également le cout de l’informatisation des conseils généraux, la mise en place du logiciel Anis,pour ficher les usagers, dispositif mis en question par la CNIL, pour les informations privées qu’il divulguait sur les utilisateurs des services sociaux.

    Le travail social est bien taylorisé, les nouveaux experts pensent à notre place, mais nous ne serons pas les exécutants d’un système répréssif qui prone la tolérance zéro pour les jeunes que nous suivons.

    Des procédures de plus en plus fréquentes sont intentées contre la liberté syndicale. Tiens combien ça coûte une procédure devant le tribunal d’instance pour dénoncer la représentation d’un délégué syndical, lorsque nos employeurs font appel à des cabinet d’avocats « spécialisé » dans ce domaine et dans celui des licenciements ? Là subitement on parvient à trouver des financements !

    En effet aucun secteur ne résiste à la marchandisation, avec les tentatives récurrentes de démantèlement des services publics, et de la protection sociale, que ce soit EDF, l’éducation nationale, en passant par la SNCF, les systèmes de retraites, la sécu…

    Si je pense nécessaire une vision globale de tous les processus qui portent atteinte aux acquis sociaux dans tous les secteurs, je pense que les travailleurs sociaux doivent se mobiliser collectivement dans leur domaine, pour éviter l’effritement de leur statut, dénoncer les tentatives d’instrumentalisation, de récupération par les systèmes répressifs, refuser la délation. Sinon nous acheminerons vers un travail social sans travailleurs sociaux. Les nouveaux experts auront pris la relève du travail social en exerçant une déqualification par le haut, et les petits boulots du social feront le reste en exerçant une déqualification par le bas.Sans oublier le Medef qui a déja fait des tentatives pour récupérer le social...

    Nous asssitons depuis quelques mois à une réflexion sur le sens de notre travail, qui n’avait pas eu cours depuis les années 70, lorsque nous dénoncions le contrôle social et luttions pour sortir du bénévolat, pour être reconnus comme des salariés à part entière, commençions à nous syndiquer et luttions pour faire appliquer les conventions collectives.

    Il ne faut pas se laisser perdre cette créativité qui s’exprime aussi par l’organisation de nos luttes, Il y a nécéssité à fédérer les collectifs de travailleurs sociaux,à mener des actions communes en liaison avec les syndicats prêts à nous suivre, à échanger toujours davantage sur nos ressentis face aux attaques sans précédents dont les travailleurs sociaux sont victimes. demain il sera trop tard !

  • Révélation de la petite bourgeoisie ?
    « Homme des moyens, homme des classes moyennes, les fins générales auxquelles se rapportent ses activités ne sont pas ses fins. […] Les fins sont définies par la classe dominante et réalisées par les classes travailleuses, mais l’étude des moyens est réservée à un ensemble de techniciens qui appartiennent à ce que Colin Clarke nomme le secteur tertiaire : les spécialistes du savoir pratique ». Sartre, 1972.
    Certes, le moteur de la société capitaliste est la valorisation du capital et l’extorsion de la plus-value, mais cette histoire économique ne doit pas faire l’économie de l’histoire. Dans le système il y a les hommes, leurs volontés et leurs intérêts, leurs faiblesses et leurs contradictions… de classe.
    Rapporter le travail social d’aujourd’hui au « retissage lien social » comme résultante de la « décomposition sociale » du « système marchand (qui) se meurt étouffé » (Décadence, P.M.) est aller peut-être un peu vite en besogne.
    « Une situation bloquée ». Bigre ! En 1968, le sociologue Michel Crozier écrivait la « société bloquée ». Celui-la même qui, avec son compère en sociologie servile AlainTouraine, a réconcilié la (fausse) gauche et la vraie droite sur les concepts d’acteur et de mouvement social permettant de relooker la citoyenneté en valeur creuse dont l’unique fonction est de séparer le « bon » citoyen, c’est-à-dire le « bon » acteur, du « mauvais » qui ne joue pas le jeu « démocratique ». Heureusement qu’au même moment (1967) Guy Debord publiait « La société du spectacle » !
    Que le retissage du lien social soit la « mission », qu’ils acceptent, (avec moins d’emphase et plus d’humilité, disons le boulot) hypocritement ordonnée par les gouvernants aux travailleurs sociaux (là aussi, puisque les mots sont importants, il s’agirait de dire les « intervenants sociaux », vocable qui a pour but de regrouper toutes les professions qui encadrent la classe ouvrière, en emploi ou pas, dans la société dualisée : enseignants, agents d’insertion, agents des services publics de proximité (sic !), « médiateurs » de tout acabit, commerçants… voire policiers « îlotiers » (« oh, chef, je suis pas assistante sociale, moi ! »)) ne nous oblige pas à l’avaliser.
    La présentation quasi idyllique d’un passé qu’il s’agirait pour le moins de situer plus précisément, où « tous ces phénomènes n’avaient qu’un caractère conjoncturel, voire sectoriel, en tout cas passagers » règle un peu vite aussi les conditions d’existence concrète de la classe ouvrière, même pendant les fameuses Trente Glorieuses. C’est vrai que le travail à la chaîne était réputé pour donner un sens profond à la vie et que la mine a rendu les mineurs fiers de leur identité sociale… dans la mythologie ouvrière ! Au moins mettaient-il leur dignité, non dans la citoyenneté bourgeoise, mais dans leur conscience de classe. On finira certainement par regretter le sort des esclaves qui au moins avaient une place définie dans la société.
    On peut avoir une autre lecture de l’histoire que celle d’un regret de la vertu « intégratrice » du rapport social du marché qui, « tant (qu’il) procure du travail (…) crée aussi du « lien social », de la « cohésion » sociale », mais qui, aujourd’hui « n’est plus capable de créer et d’assurer de la cohérence sociale » (Décadence), avec un Etat qui, « malgré son désir de stabilité, est incapable de déroger aux lois du système marchand (…) » et « pour cela, va se payer un corps de professionnels qui aura pour objectif de faire, ou tenter de faire, ce que le système ne fait plus, ou fait de moins en moins, tisser lien social, donner du sens à la vie sociale d’individus exclus ou en passe de l’être. »
    S’affublant de l’idéologie libérale qui elle aussi aurait ses lois « économiques » intangibles d’autorégulation du marché par la vertu des intérêts particuliers bien compris, la bourgeoisie n’a eu de cesse d’accompagner le développement de la société marchande (et l’accumulation du capital dans ses caisses) par la fabrication de l’homme « adapté » à l’extorsion de la nécessaire plus-value. Point n’est besoin de recourir aux théories du complot (dont la dénonciation au nom de la théorie de la complexité est utilisée de manière plus que douteuse pour disqualifier toute critique de l’incontournabilité du marché, comme l’a illustré une émission télévisée putassière récente) pour se représenter que la fonction gestionnaire de la société pour la « valorisation du capital » relève de l’aussi nécessaire gestion des « ressources humaines ».
    Aussi la bourgeoisie a-t-elle développé les outils nécessaires à la gestion-légitimation sociale de sa domination. De l’idéologie (dite philosophie) des Lumières, dont les initiateurs étaient de féroces partisans de la mise en chiffres des « lois » universelles de la société (la citoyenneté bourgeoise : un homme (mais une femme aussi, plus tard) = une voix), en passant par le code civil (ah, la propriété privée), la normalisation des poids et mesures et de la langue, les sciences humaines (les lois « naturelles » qui régissent l’homme et la société, qui ont leurs origines dans la statistique, nécessaire au développement du système assurantiel, et l’anthropométrie, mesure de la race ou des tendances criminelles ; bref, il s’agit de légitimer l’élite civilisée), l’invention du service public, de l’institution et du « social », l’organisation scientifique de la police, du travail, de la consommation, la gestion urbaine (la conception des cités ouvrières comme lieu de fabrication d’une « race » d’ouvriers attachés de génération en génération au service de l’entreprise) etc., au paritarisme puis à la participation (co-gestion du système avec les syndicats divisés, qui transforme les syndicats en services sociaux : quoi d’étonnant à ce que les salariés les considèrent ainsi aujourd’hui. Qui font aussi que les indéniables batailles ouvrières pour les « acquis sociaux » s’inscrivent néanmoins dans un processus d’intégration au mode de gestion voulu par la bourgeoisie, d’où la ritualisation spectaculaire, et inefficace en terme de changement des rapports sociaux, des conflits sociaux), et aujourd’hui à la démocratie de proximité, à la gouvernance et au développement durable (dont on a tort de ne pas mesurer l’enjeu gestionnaire dans cette perspective. Il est vrai que l’adhésion à ce concept de la part des mouvements alter mondialistes qui ont fait leur choix entre lutte des places et lutte des classes pour la co-gestion du monde sert la confusion). De ce point de vue, « l’élargissement de la sphère publique, le développement du rôle gestionnaire de l’Etat, la localisation topo-logique autant que topographique de la négociation sociale témoignent certes d’une tentative d’intégration fonctionnelle, mais que cette intégration passe par le symbolique et constitue non une dissolution de la société mais une forme élargie de rationalisation de la domination, constitutive d’un nouvel équilibre de la structure sociale et qui incorpore de nouveaux éléments de celle-ci à cet espace de la gestion fonctionnelle et symbolique de la société. » (Paul Beaud, 1984)
    L’évolution du travail social professionnel, inscrit dans le développement co-gestionnaire des lois sociales, est l’histoire des luttes des fractions de la bourgeoisie pour le contrôle et l’encadrement de la classe ouvrière. Que ce soit dans son versant caritatif ou son versant d’éducation populaire (des masses laborieuses incultes à civiliser). L’origine de cette partie de la classe moyenne dévolue à ces fonctions d’encadrement a permis la mystification fondatrice de la « culture » des travailleurs sociaux. La dimension vocationnelle de la profession (bénévolat, militance, sacerdoce, dévouement, mission), même si heureusement de moins en moins dans les nouvelles générations, se fonde sur la « nature » de l’activité professionnelle : la relation d’aide, d’accompagnement, voire de « conscientisation ». La notion même « d’activité », prônée par certains mouvement d’éducation populaire, signifie que la justification de l’action professionnelle est dans sa réalisation même : si mon boulot c’est d’aider les autres, (le « mieux être dans le domaine social »), le sens est donné. Pourquoi m’interrogerais-je sur ma fonction sociale, pourquoi me remettrais-je en question puisque s’il n’y a pas de résultat (il suffit « d’être là » pour entretenir le « lien social » défaillant comme moment de l’intégration) ce n’est pas de ma faute : je ne suis quand même pas responsable s’il n’y a pas d’emplois. Ce qui explique en grande partie l’a-politisation de la majorité des travailleurs sociaux. Qui se retrouvent alors dans la situation de l’ouvrier de l’armement qui pour « défendre l’emploi », va fabriquer de plus en plus de bombes qui vont lui revenir sur la gueule.
    Ainsi le travailleur social, en participant à la gestion de l’exclusion, prépare-t-il sa propre exclusion lorsque la bourgeoisie n’aura plus besoin de lui. Ce qui est en train de se passer.
    Voilà quinze ans que le travail social est embrigadé dans les « nouvelles politiques publiques » dont le modèle et le fer de lance est la politique de la ville, souvent à leur insu pour les gens qui travaillent en établissement (bien qu’ils soient « engagés » dans les politiques d’insertion depuis plus longtemps encore), de leur plein gré pour ceux qui travaillent dans les dispositifs territoriaux. Malgré les hauts cris contre la délation, sous la houlette et le contrôle des agents des administrations gestionnaires (Préfecture, DDASS, DDTEFP, DDE, Jeunesse et Sport,… différentes directions du Conseil Général et des services municipaux, CAF, etc. ; d’ailleurs, on ne les entend guère, tous ceux-là) il y a belle lurette qu’a été accepté sans trop broncher le fichage informatisé des « ayant-droit », l’accompagnement normatif des individus et des familles (voir les commissions d’expulsions locatives « animées » par les offices HLM), et la collaboration dans les instances partenariales des dispositifs qui régissent aujourd’hui la vie des quartiers et des campagnes paupérisés (contrats locaux de sécurité, contrats éducatifs locaux, dispositifs d’accès aux soins, RMI, contrat locaux pour l’insertion, veille éducative, etc.).
    C’est pourquoi ce n’est pas un hasard de trouver dans un communiqué du collectif National Unitaire ce type de phrase honteuse : « Le collectif a revendiqué une clarification et une séparation des rôles institutionnels entre le champ de la prévention et de la répression. » (Communiqué de presse du 21 avril 2004). Que les pauvres en prennent plein la gueule, oui, mais qu’on n’y soit pas associé. C’est sans doute cela « l’éthique qui n’a rien à voir avec une obéissance aveugle à des ordres ». C’est que, malgré la bonne conscience fondé sur la « nature » de la fonction sociale au service de l’amélioration du sort des pauvres, nous, les travailleurs sociaux, sommes, comme les autres intervenants sociaux, les cibles de la colère des pauvres qui ne sont pas dupes (baratin que « la confiance qu’ils ont établi avec leur public »). Comme depuis toujours, pour la bourgeoisie et sa servante la petite bourgeoisie, il y les bons pauvres et les mauvais pauvres, aujourd’hui les bons exclus et les mauvais exclus. Ceux qui « manifestent une volonté sincère et active de s’en sortir » en adoptant les bons comportements que lui enseigne le travailleur social (entre autre) (c’est-à-dire la soumission que lui même pratique envers ses employeurs), à éduquer, socialiser, insérer, employabiliser, et si possible en faire un collabo. Et ceux qui refusent qu’en plus que d’être pauvres on leur demande de ramper, à re-éduquer [S’il faut les re-éduquer, « C’est la faute aux profs qui sont toujours absents », « Ca va pas, non ? Nous, on se donne corps et âme, regardez tous les devoirs qu’on leur donne à faire le soir à la maison ; c’est la faute aux éducs, qui sont jamais là quand on en a besoin ! » « Ca va pas, non ? Nous, on les connaît tous et on est en confiance avec notre public, mais on est pas assez nombreux ; c’est la faute au psychologue scolaire qui détecte pas les problèmes à temps ! » « Ca va pas, non ? C’est pas tous des malades, et puis je suis à tiers temps sur quinze établissements, moi ; c’est la faute aux animateurs des centres de loisirs, ces glandeurs même pas formés ! » « Ca va pas, non ? Nous, on est gentils et on a de super projets pédagogiques estampillés Jeunesse et Sports Education Populaire ; c’est la faute aux puéricultrices de crèche, c’est là que tout se joue, après c’est trop tard ! » « Ca va pas, non ? Vous avez vu le nombre de marmots qu’on a sur le dos, et ils sont la moitié sous calmants ! c’est la faute aux parents ! » « Aux parents ? Ouf ! dit l’élu de proximité, c’est pas la faute aux institutions. Dénoncez-moi les mauvais parents irresponsables et incapables, qu’on les re-éduque dans un réseau d’écoute et d’accompagnement à la parentalité où la chaîne (sic !) éducative de nos bons intervenants sociaux sera réunie dans la cellule (re-sic !) de veille (sic !, sic !, sic !) éducative », « Et moi, je mettrai leurs enfants en prison, dit le préfet enfin rasséréné ».], à civiliser, re-dresser, ou éliminer s’ils sont vraiment « irrécupérables ». Ce sont les « sauvageons » ou les « casse couilles » qui empêchent d’avoir bonne conscience en rond. Que Dieu et la police nous en protègent. Surtout la police.
    Donc, non, ce n’est ni un échec, ni une incapacité du « système » et de l’Etat que la « perte de sens » et le soi-disant « délitement du lien social », « la perte des valeurs ». Ce n’est ni un problème pour la classe ouvrière, ni pour les dominants. C’est un problème pour la classe moyenne qui est la seule à croire à la citoyenneté républicaine bourgeoise, parce la bourgeoisie n’a plus besoin d’elle aujourd’hui. Elle a les moyens d’une gestion des masses individualisées à la fois policière, par le divertissement et par la peur.
    Pendant les Trente Glorieuses (ah, les années Pompidou !), alors que cette classe moyenne, prenant sa vessie pour une lanterne, pensait être l’avenir du monde en initiant le « peuple » à la bonne consommation de ses loisirs forcés, la bourgeoisie préparait sa troisième « révolution » industrielle (gouverner, c’est prévoir… et anticiper) à laquelle les travailleurs sociaux ont en partie contribué en « adaptant » les individus, notamment en les dépossédant (dans la pratique) de leur conscience de classe. Et ce serait eux qui devraient « conscientiser » l’usager ? Que « de multiples initiatives existent, locales, nationalement et internationalement, inconnues pour la plupart et pourtant fort intéressantes, impliquants des citoyens-nes de base (…) qui vont dans le sens du changement des rapports sociaux » (Manœuvres à gauche : danger pour le mouvement social, PM,9/6/2003), c’est à voir. Sur ces bases, il y a de quoi douter. En tout cas, la petite bourgeoisie de la gestion sociale ferait-elle peut-être bien de préparer son retour chez les « prolos » (peut-être a-t-on oublié qu’un ascenseur, même « social », fonctionne dans les deux sens) - car c’est bien de prolétarisation (dans le sens d’opposition à la maîtrise, pas de la vente de sa force de travail) qu’il s’agit aujourd’hui pour les « intervenants » sociaux : parcellisation des tâches, déqualification, précarisation, paupérisation - en luttant sur un terrain qu’elle n’aurait jamais dû évacuer, la lutte sur le lieu de l’exploitation, mais aussi de l’aliénation même si ce n’est pas le seul : le lieu de travail. Même si celui-ci doit être considéré de manière élargie pour prendre en compte l’éclatement des structures dans le social, comme l’on réalisé des assistantes sociales en constituant un groupe (on ne peut plus dire collectif, c’est complètement galvaudé) inter structures pour s’opposer collectivement au rôle que les institutions veulent leur faire jouer (c’est-à-dire au sens, aux objectifs, aux conditions d’exercice, de leur travail) dans le traitement indigne des familles en besoin de logement par les marchands de sommeil. Pour cela, plus que de la conscience de la pseudo contradiction entre citoyenneté et salariat, il est besoin de la conscience de son rôle de classe et de l’analyse de l’acte collectif professionnel au sein de la division sociale du travail. Le but étant bien le changement des rapports sociaux, c’est-à-dire l’abolition du salariat, de la propriété privée des moyens de production et d’échange, bref du capitalisme. Cela est bien une question politique.

    Alain Bonneaud
    26 avril 2004