Saleté, promiscuité, violences : revue de détail

Le Monde, Sylvia Zappi, 10 mai 2004

lundi 10 mai 2004

La Cimade juge « catastrophiques », « minables », « indignes » les conditions de rétention.


Voir en ligne : Le Monde

Six mois après le vote de la loi Sarkozy qui allonge les délais de rétention, la situation dans les centres de rétention administrative (CRA) s’est sensiblement dégradée. Malgré l’extension des locaux et l’augmentation du nombre de places, le constat est unanime dans les CRA, où la Cimade est autorisée à intervenir. Revue de détail d’un bilan établi fin avril par les militants de l’association.

Paris : 63 places en 2003, 90 en avril 2004. Ici sont placés en majorité des étrangers sortant de prison ou qui ont posé des problèmes au centre de Vincennes (Val-de-Marne). Les locaux, au sein du palais de justice, sont souvent sales au point que des rats circulent dans les chambres et les toilettes. Depuis décembre 2003, les incidents graves s’y multiplient, racontent les permanents de la Cimade. Le 13 décembre, un retenu a agressé un agent d’entretien. Mis à l’isolement puis libéré quelques heures plus tard, l’homme a détruit un téléphone, une poubelle et une fontaine à eau, avant d’être interné à l’hôpital psychiatrique. Le 14 décembre, des retenus se sont emparés des outils des ouvriers œuvrant sur le chantier d’extension du centre et armés de barres de fer. Le même jour, un autre étranger a arraché une barre de fer et menacé les personnes s’approchant. Les policiers l’ont maîtrisé en se protégeant d’un matelas. Deux jours, plus tard, un homme mis à l’isolement a été démenotté pour une visite aux toilettes ; il s’est alors jeté sur le gestionnaire du centre et l’a blessé. Le lendemain, le procureur adjoint, en visite au centre, a fait démenotter deux étrangers mis à l’isolement...

Les incidents sont si répétitifs qu’un des responsables du centre a alerté sa hiérarchie le 10 mars : « La situation est catastrophique », « les agents d’accueil disjonctent à tour de rôle, certains en sont arrivés aux larmes et parlent sérieusement de démissionner », a-t-il écrit, en réclamant du personnel. Une nouvelle compagnie de policiers a été affectée au dépôt depuis.

Choisy-le-Roi (Val-de-Marne) : les conditions de rétention sont qualifiées de « minables » dans ce local de 14 places utilisé pour désengorger les centres parisiens. Local réduit, chambres sans éclairage, pas de permanence médicale ni de petit-déjeuner pour les retenus, qui ne peuvent y demeurer que quarante-huit heures. Les retenus ne peuvent voir un médecin que s’ils ont de quoi le payer, indique la note de la Cimade.

Le Mesnil-Amelot (Seine-et-Marne) : 144 places en 2004, contre 68 en 2003. Le centre accueille hommes, femmes et enfants.« Augmentation généralisée des tensions », note la Cimade : un agent de l’OMI a été blessé en séparant deux retenus ; les trois infirmières doivent faire appel presque quotidiennement aux gendarmes en raison de l’agressivité des retenus. Le bâtiment des femmes n’est pas sécurisé. Les hommes font régulièrement intrusion dans les chambres ou les douches. La prostitution s’est développée dans le centre. Les intervenants signalent les prix des passes et le stock de préservatifs en baisse rapide. Les femmes qui ne se prostituent pas « sont l’objet de harcèlement continu ». « Les intervenants ont de plus en plus de mal à accomplir leur mission correctement », note le permanent de la Cimade.

Saint-Exupéry (Lyon) : 78 places en 2003, 123 en 2004. Locaux en piteux état. Les chambres, de deux au départ, sont aujourd’hui occupées par quatre retenus. Au réfectoire, par manque de chaises, certains mangent debout. « Promiscuité intolérable entre les retenus et conditions de travail pénibles pour tous », note la présidente régionale de la Cimade. Rasoirs et dentifrice sont distribués au compte-gouttes par un policier devant le lavabo : chaque matin, une queue de 70 personnes pour se laver les dents devant l’évier. Placement à l’isolement et menottage des étrangers menaçant de se suicider. Le 12 janvier, une bagarre a éclaté entre étrangers et policiers : certains retenus auraient été frappés après avoir été menottés puis mis en présence d’un chien démineur pour les impressionner. Les agents de la police aux frontières n’entreraient plus sans accompagnement de CRS. Les policiers auraient tous demandé leur mutation.

Nice (Alpes-Maritimes) : 68 places. Locaux vétustes, fuites d’eau régulières, toilettes hors service, plafonds qui s’effondrent. Le climat s’est « considérablement dégradé », indique la Cimade. Les employés n’arrivent plus à assurer leur travail : le linge en trop grande quantité ne peut plus être lavé tous les jours. Les policiers deviennent plus agressifs : « Au moindre incident, des disputes éclatent. » Les plus compétents réclament leur mutation, considérant que « les conditions de travail et de rétention sont indignes ».

Sylvia Zappi

• ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 11.05.04