SUR LA « MORT DES IDEOLOGIES »

jeudi 1er septembre 2005


« Les idéologies sont mortes » c’est devenu un truisme : En d’autres termes, mais sans le dire explicitement,« tout ce qui peut-être le produit de la pensée en terme de prospective pour l’avenir » est devenu caduque, nul et non avenu.

Une telle affirmation sonne le glas de toute pensée humaine, et pour tout dire de l’Histoire.

Précisons tout de même, pour éviter toute polémique inutile ce que l’on entend par « idéologie » : il s’agit ici de « toute pensée, toute idée, toute croyance, toute espérance, voire tout modèle, de société nouvelle ».

LA FIN DU BIPOLARISME

L’effondrement de l’empire soviétique est certainement l’évènement qui a le plus ancré cette idée dans l’esprit public. Le règne du bipolarisme qui avait structuré idéologiquement tout l’après guerre prenait fin avec la « victoire » d’un camp sur l’autre... d’où l’on en a conclu, un peu hâtivement, que sur les deux « conceptions » en présence l’une était la bonne et l’autre la mauvaise. Certains y ont vu un jugement de l’Histoire.

Certes, en dehors de ces deux « conceptions », d’autres idées s’exprimaient mais elles étaient largement marginales et écrasées par la prédominance des « deux blocs ».... D’ailleurs, quand le système soviétique s’est écroulé, les forces politiques « occidentales », ont tout fait pour canaliser la nouvelle pensée à l’Est et la faire entrer dans le « droit chemin », autrement dit celui de l’économie de marché. Les débats politiques particulièrement intéressants et porteurs d’avenir dans les anciens pays « socialistes », ont été rapidement balayés par l’argent et les promesses des formations politiques de l’occident... l’exemple allemand est particulièrement édifiant.

Dès lors, s’est installé avec une assurance et une impudence qui n’a d’égal que sa vision totalitaire du monde, la pensée libérale, sûre d’installer ad vitam eternam le système marchand sur l’ensemble de la planète.

Jouant sur une vision dévoyée du concept de liberté, comme le système soviétique avait dévoyé celui d’égalité, la pensée libérale a confisqué toute pensée, toute réflexion pour ne promouvoir qu’une seule dimension : le marché. Le monde des relations humaines n’existe qu’au travers du marché, des relations marchandes, de l’offre et de la demande... tout s’achète et tout se vend.

Quid de la solidarité ? quid de la conscience collective ? quid de l’éthique ?.... Après le monde du chaos, c’est-à-dire celui du doute, de la réflexion, de l’interrogation, de la critique,... le monde de l’ordre, celui des rapports rationnels, impersonnels, commandés par le froid calcul économique... les « eaux glacées du calcul égoïste ». Dans l’esprit des libéraux, désormais les maîtres de la destinée du système marchand, la pensée ne saurait s’égarer dans des spéculations où le subjectif l’emporte sur l’objectif, l’approximation sur la rigueur, l’hésitation sur la certitude bref l’humain sur le mécanique

Cette nouvelle rationalité, issue de la victoire de l’esprit de marché doit constituer le B-A BA du fonctionnement politique. C’est dans cette spirale que le monde est entraîné, et pour l’enrayer, rien, ou pas grand-chose, de vieux réflexes tout à fait obsolètes, d’un autre âge, d’une époque où le système marchand pouvait et voulait négocier... On proteste, on manifeste, on pétitionne et on vote.

Que ce soit brutalement ou avec diplomatie, les choix politiques, de droite comme de gauche, nous entraînent aujourd’hui sur la pente savonneuse du « tout marché ». Les ratios de rentabilité dans une main et les indices de croissance de l’autre, les nouveaux prêtres du « tout marchand » nous obligent à nous prosterner devant les nouvelles idoles : le CAC 40 et le prix du baril de brut. La confiance absolue dans les mécanismes de marché a jeté les bases d’une nouvelle religion dans laquelle l’homme n’est plus « créature de Dieu » mais « acteur du marché » Quiconque remet en doute la nouvelle religion est forcément hérétique. Le bruit assourdissant des médias a remplacé le crépitement des bûchers.

Hors du marché, point de salut.

LA FIN DES ILLUSIONS

La situation n’est pourtant pas désespérée. De même que les contre pouvoirs au système marchand pataugent dans l’impuissance de leurs certitudes démodées, le système lui-même se complait dans un triomphalisme de façade face aux défis qu’il est, et se sait, incapable de relever.

C’est en effet en comptant sur les « faiblesses » inhérentes à l’esprit humain que le système marchand et son idéologie totalisante, pour ne pas dire totalitaire, essaye d’asseoir pour les siècles à venir sa domination.

Le modèle idyllique qui avait été brossé dès son origine au 19e siècle, complété par le modèle américain au 20e n’a pourtant pas tenu ses promesses. La société d’abondance, de liberté et d’égalité n’a pas fait long feu, et cette réalité ne saurait être compensée par les discours, aussi élaborés soit-ils, et diffusés par des médias aussi efficaces soient-ils. Le système ne peut plus aujourd’hui nous convaincre d’un avenir radieux... toutes ses prévisions étaient fausses au-delà même de ce que l’on pouvait imaginer. Il ne lui reste plus qu’à nous convaincre que ce que l’on vit, n’est pas ce que l’on voit. Les médias y mettent tout leur cœur. La mystification joue encore, mais pour combien de temps ?

Le triomphe de l’esprit scientifique, qui devait permettre de résoudre tous les problèmes techniques et l’instauration de la « démocratie » qui devait instaurer le bonheur universel n’ont pas tenu non plus leurs promesses. L’inégalité, la pauvreté, les insécurités (alimentaire, sociale, écologique,...) loin d’avoir été éradiquées se sont généralisées et aggravées dans le monde... relativisant largement les espoirs mis dans le système marchand et même dans les modalités de sa transformation.

Celles et ceux qui cherchent dans les vieux grimoires poussiéreux de la pensée humaine en sont pour leurs frais... nos ancêtres ne nous avaient pas prévenu qu’ils n’écrivaient pas pour l’éternité. Alors ?

Alors il faut se retrousser nos manches, agiter nos neurones, nous remettre à nos éprouvettes et nos cornues sans pour cela croire à l’existence d’une pierre philosophale politique qui nous ouvrirait les portes d’un avenir radieux. Cela dit, dans nos pays « développés », la paresse citoyenne et la facilité de la satisfaction des besoins immédiats et souvent futiles, alliées à la soif de pouvoir de celles et ceux qui s’érigent impudemment, et imprudemment, en directeur de conscience de la grande masse dont nous sommes, font que l’on croit ou l’on feint de croire que c’est dans les « vieux pots électoraux » que l’on fait les « bonnes soupes politiques »,... l’essentiel étant de renouveler les ingrédients, autrement dit le personnel politique.

En soi pourtant, cette perte des illusions n’est pas chose mauvaise... Il est bon, à un certain moment de se rendre compte que l’on est dans l’erreur et que les méthodes en lesquelles on a cru ne sont finalement pas les bonnes. Le problème c’est que, cette perte d’illusion ne cède pas la place, du moins jusqu’à présent, à un renouveau de la pensée politique stratégique qui permettrait de faire les bonnes analyses et d’avoir les bonnes pratiques... celles qui permettent d’enclencher la dynamique du changement. Les vieux réflexes sont encore dominants.

UNE CONSTANTE UNIVERSELLE

Il y a cependant dans le comportement humain une constante que nous révèle l’Histoire, un comportement qui est la signature de l’Homme acteur de l’Histoire.

Jamais. Jamais à aucune époque, dans quelque contrée que ce soit, la soumission n’a tenu lieu de positionnement définitif des peuples. Les systèmes économiques et politiques les plus stables (l’Empire romain, les féodalités du Moyen Age, pour ne citer qu’eux) ont vu un jour leur fin, ont succombé à la volonté des femmes et des hommes de ne pas accepter les conditions qu’ils leur imposaient. Ce qui apparaissait comme éternel et indestructible a toujours cédé la place. Rien dans l’Histoire n’est éternel.

Imaginons un seul instant ce que pouvait penser l’esclave de l’Antiquité, ou le serf du Moyen Age sur les perspectives de l’évolution de l’Histoire. Ecrasés par leur condition sociale ils ne voyaient certainement pas plus loin que leur désir de survie pour le lendemain. Bon soit, diront certains, et alors ? qu’est ce que cela explique ? Raisonnons à notre propre niveau, à notre propre époque. Sommes nous finalement si différents de nos ancêtres, non pas dans le détail de la situation sociale évidemment, mais en temps qu’individu dans l’Histoire ? Cette fatalité qui souvent nous étreint devant le poids des situations, la puissance des forces conservatrices, la force brutale d’un système qui détruit notre planète, la couardise et la malhonnête des hommes et femmes de pouvoir, n’est que la fausse impression que donne un système qui, malgré la certitude de l’immortalité qu’il diffuse, comme tous les autres dans l’Histoire, cèdera la place.

Considérer la fin de la marchandise et du système marchand comme un utopie irréaliste et/ou irréalisable, c’est aller à l’encontre de ce que nous enseigne l’Histoire, à l’encontre de ce qu’est l’être humain.

Ce qui peut nous convaincre d’une telle évolution ? Deux choses :

- l’impossibilité pour le système marchand, ne serait ce que par sa nature, de donner satisfaction au plus grand nombre, et son évolution vers plus d’inégalité, d’exclusion et de destruction de la Nature ;
- la constante humaine universelle qui fait que l’Homme n’accepte jamais sa condition de soumission.

Le système marchand se rigidifie au fur et à mesure que ses contradictions s’aggravent. Cette attitude nous apparaît comme une force, alors qu’elle est l’expression de sa faiblesse congénitale à imposer ses principes et son impossibilité de dépasser ses contradictions.

Pour faire passer la pilule de la mort des idéologies, ce qui mettrait fin à l’Histoire tout en le consacrant pour l’éternité, le système marchand a inventé la modernité, véritable concept passe partout et qui prêtant être la clef de toutes les serrures des grands problèmes contemporains. A y regarder de plus prêt, il n’est que l’expression fantasmatique de ce le système marchand souhaiterait être et qu’il n’est pas : l’aboutissement de l’Histoire

NO FUTUR ?

De même que le système marchand arrive au bout du développement de ses contradictions, en étant incapable de créer du lien social et en détruisant peu à peu l’environnement (voir l’article « AUX LIMITES DU SYSTEME MARCHAND »), nous sommes quand à nous parvenus au bout des stratégies politiques que nous considérions comme plausibles en vue d’un changement.

Nous obstiner à vouloir persister dans les vieilles méthodes est une forme de capitulation devant un système qui nous conduit au désastre.

L’important aujourd’hui n’est pas d’inventer, de produire, surtout de reproduire, des théories et des modèles aboutissant inéluctablement à des stratégies obsolètes.

L’important n’est pas d’essayer de faire parler, au travers de leurs écrits, les grands ancêtres qui ont dit ce qu’ils avaient à dire en leur temps.

L’important n’est pas de s’en remettre finalement au « moins mauvais » ou au « moins dangereux » des politiciens.

L’important est d’adapter nos luttes aux forces et aux faiblesses du système marchand, en sachant que les unes comme les autres ont évolué... et non de reproduire bêtement les schémas (parfois glorieux c’est vrai !) anciens.(voir l’ article « LES FORMES DE LUTTE EN PERIODE DE DECADENCE »).

L’important est d’avoir un pratique économique et sociale, donc politique, qui prépare concrètement le monde que nous souhaitons... et non de croire à une amendement miraculeux du système marchand.(voir l’article « SE REAPPROPRIER L’ECONOMIQUE ET LE SOCIAL »)

Seul un système totalitaire peut imaginer que la pensée n’existe pas en dehors de lui, en dehors de ce qu’il est, en dehors de ce qui le justifie. Ce n’est pas parce qu’il a remplacé Dieu par l’élu, l’Eglise par les médias et l’hostie par le bulletin de vote que le système marchand fait exception dans l’Histoire. Il est ce qu’ont été tous les systèmes, un moment de celle-ci et il n’échappera pas et n’échappe pas à ce qui fait l’Histoire, la conscience humaine.

Patrick MIGNARD