SUR LA DESOBEISSANCE CIVIQUE

samedi 23 octobre 2004


Il y a quelque chose de choquant à désobéir dans un système démocratique. Le pouvoir et la loi étant d’essence populaire, on comprend mal que l’on puisse les contester, voire s’y opposer. Les contestataires se parent d’une légitimité dont l’Etat revendique l’exclusivité. Qui a raison dans cette affaire ?

QU’EST-CE QUE L’OBEISSANCE CIVIQUE ?

Il s’agit de désobéissance « civique » et non « civile ».

Dis simplement c’est le respect de la loi. Dans un système démocratique, le respect de la loi est un acte civique et un impératif citoyen. Le citoyen étant celle ou celui qui prend part aux décisions par l’intermédiaire de ses représentants librement nommés par lui et ses semblables... ce qui en principe correspond à la situation des « pays démocratiques ».

Formellement tout cela est très clair et ne souffre aucune transgression. On peut même se poser la question de savoir pourquoi la moindre contestation est autorisée. En effet, toute contestation est en principe antidémocratique puisque la règle, la loi, est démocratique... on ne peut qu’y obéir. L’obéissance à la loi ne serait pas en fait une obéissance mais simplement une reconnaissance de la règle établie en commun et approuvée par tous... la minorité se pliant à la volonté de la majorité - voir « DURA LEX, SED LEX (1) » et « DURA LEX , SED LEX (2) »

Cette discipline, individuelle et collective est en principe à la base du civisme. L’obéissance civique n’est donc pas une soumission puisque, dans un système démocratique, elle est librement consentie... il s’agit plus d’une adhésion que d’une obéissance

La question est donc posée : comment se fait-il que dans un tel système, démocratique, il y ai des appels à la désobéissance civique ?

De deux choses l’une, soit il s’agit d’une démarche purement antidémocratique ayant pour objectif de remettre en question, pour des raisons obscures, un système démocratique, soit il s’agit de la manifestation d’une contradiction inhérente à ce système.

LE FONDEMENT DU SYSTEME DEMOCRATIQUE

Toute la question repose évidemment sur la nature de ce« système démocratique ». Ce que nous voyons de notre système c’est son « enveloppe », ce qui est apparent, par exemple ce que l’on nous enseigne en instruction civique. On nous explique une chose essentielle : la légitimité du pouvoir est basée sur le peuple, donc les institutions politiques sont forcément démocratiques, il faut donc les respecter. Ceci est formellement vrai mais la réalité sociale est plus complexe.

Le système marchand, c’est de lui dont il s’agit, est basé sur un rapport social fondamentalement inégalitaire, en effet il consacre la possibilité de l’exploitation du travail d’autrui, sous une forme certes moins contraignante que l’esclavage ou le servage, mais il s’agit tout de même d’une exploitation, d’une soumission (demandez aux salariés qui se font licencier ou que l’on refuse d’embaucher, ou qui revendiquent une part de la valeur produite non payée !). Il y a donc dans le fondement même de ce système une source de conflit potentiel. L’enveloppe idéologique qui entoure ce rapport social, le rapport salarial et qui proclame « Liberté-Egalité-Fraternité » est aussi trompeuse que celle qui proclamait que « Tous les hommes sont frères » dans le système féodal dominé par l’Eglise. Le décalage entre la réalité du système et sa justification idéologique, si elle peut retarder l’émergence du conflit, ne peut en aucun cas l’éradiquer définitivement.

Le système marchand n’est d’ailleurs pas dupe de ce qui le fonde. Il a bien essayé d’étouffer toute contestation dès ses débuts, mais devant la pression, il a bien été obligé de reconnaître « des droits » et d’accorder des « espaces de liberté et d’expression ». Droit d’association, droit de grève, droit de manifester ont été peu à peu concédés... pas spontanément mais... prés d’un siècle après la déclaration des Droits de l’Homme qui était censé fonder la morale du nouveau régime... ce qui laisse songeur.

Il y a donc, dés le début, malgré les discours de bonnes intentions, une volonté délibérée de limiter l’expression, la contestation et la critique. L’objectif étant de garantir le principe de fonctionnement du système : assurer la valorisation du capital en faisant du salariat le rapport social dominant et indépassable. Pour cela rien n’a été négligé : retour aux valeurs religieuses mises à mal au moment de la Révolution, développement de la propagande politique appuyée par le développement des médias de masses,... enfin répression physique contre les mouvements organisés.

Fondamentalement rien n’a changé au niveau du principe depuis le 19e siècle... le discours sur la pseudo modernité n’est qu’un vernis qui donne l’illusion, grâce à l’influence des médias, d’un perfectionnement démocratique des institutions alors que le système fonctionne toujours selon les mêmes principes - voir « LE TRAVAIL EN QUESTION (1) (2) (3) (4) -. Dans de nombreux cas, la situation a même empiré (perte de citoyenneté, manipulation par les médias, utilisation partisane voire crapuleuses des institutions politiques, mondialisation du système,...).

POURQUOI LA DESOBEISSANCE CIVIQUE ?

La désobéissance civique c’est le fait de ne plus respecter la loi, la règle commune. Cette attitude peut être motivée soit par un refus de la règle collective par convenance personnelle, soit par un refus de la règle collective déclarée contraire à l’intérêt collectif. C’est de ce second cas dont il est question ici.

La désobéissance civique peut-elle se justifier ? En droit bien sûr que non. Socialement il en est tout autrement.

Tout pourrait être pour le mieux dans le meilleur des mondes démocratiques mais, nous avons vu que le fondement du système marchand est contradictoire et porte en germe le conflit. Pourtant, la représentation politique est formellement démocratique.

Qu’est ce qui fonde la « légitimité » de la désobéissance civique ? C’est le décalage existant entre la réalité inégalitaire et instrumentalisante du système marchand et le fonctionnement formellement démocratique de ses institutions.

Mais va-t-on répliquer : « s’il y a un fonctionnement démocratique de l’appareil politique, la majorité peut changer le principe de fonctionnement du système, et s’il ne change jamais c’est que la majorité se satisfait de ce qu’il est »

En théorie c’est exact, mais dans la réalité les choses sont plus complexes.

Le rôle de l’idéologie est en effet prépondérant : tout le discours officiel, c’est-à-dire produit par le système lui-même, ce que l’on appelle la « pensée unique », de droite comme de gauche, dans laquelle on baigne, de la naissance à la mort, aboutit à convaincre de l’impossibilité de changer les principes de fonctionnement du système, un peu comme le discours de l’Eglise qui rendait impossible la remise en question de la nature divine du pouvoir royal. Avec les médias modernes le poids de ce discours est prépondérant et même déterminant. Et puis nous en sommes encore, pour pas longtemps certainement (voir « NEGOCIER ? MAIS NEGOCIER QUOI ?) dans une phase où le système peut se « payer la paix sociale » ce qui désamorce tout conflit un peu radical. Ajouter à cela un environnement politique fait d’une classe politique monolithique dans la défense des intérêts du système marchand et des institutions totalement verrouillées par elle et l’on constate que toute issue politique classique en vue d’un changement est obstruée. Ce constat est d’ailleurs fait par de plus en plus de citoyens qui ne participent plus aux consultations électorales, seul moment où on leur donne l’illusion d’exister.

On comprend dès lors que, pour des hommes et des femmes qui veulent agir en tant qu’acteurs sociaux, en tant que véritables citoyen-ne-s, la recherche de nouvelles voies est indispensable. Voies évidemment qui se situent en dehors du cadre de la « légalité officielle »... Ainsi apparaît, paradoxalement, au nom du civisme, au nom de la véritable citoyenneté, la désobéissance civique. Ainsi le système marchand accule le citoyen à une pratique politique qui, en principe, est parfaitement contradictoire avec ce qui le détermine.

DESOBEISSANCE CIVIQUE ET VIOLENCE

Leur rapport est complexe. Alors qu’on peut facilement accepter une violence exercée par les pouvoirs publics pour défendre le corps social contre un danger portant atteinte à ses intérêts, on conçoit difficilement l’utilisation de cette violence vis-à-vis d’une partie du corps social qui agit ouvertement pour défendre les intérêts de celui-ci. Il y a là un incontestable conflit de légitimité entre deux parties qui se revendiquent du même objectif.

La violence officielle appartient à l’Etat, elle est légale, mais est-elle pour autant légitime ? On ne peut répondre à cette question qu’en revenant à la nature du système. L’exercice de la violence, comme l’exercice du pouvoir n’a qu’un seul objectif : assurer la pérennité du système marchand, or il est aujourd’hui évident que sa survie entre de plus en plus en contradiction avec les intérêts de la collectivité et, ses « marges de manœuvres » pour assurer la paix sociale étant de plus en plus étroites, le recours à la violence d’Etat est d’autant plus pressant. (voir « VERS UNE SOCIETE POLICIERE ? »)

La désobéissance civique doit-elle utiliser la violence ? Quoiqu’il en soit, cette violence sera illégale... peut-elle être pour autant légitime ? Là se pose un problème moral, en effet la violence peut-être déclarée moralement condamnable ou moralement acceptable... il y va de la conviction de chacun. Le rapport de force est de toute manière favorable à l’Etat : ses mercenaires bénéficiant d’armes et d’une logistique sans commune mesure avec celle des contestataires, sans parler de l’arsenal judiciaire qui est à son service et qu’il est seul à contrôler, et de son influence sur les moyens de communication en vue de discréditer ses détracteurs.

Le rapport de force doit donc se situer et se créer ailleurs, dans un autre champ du politique et du social.

Ca peut-être sur le plan purement émotionnel, par des actions non violentes qui, réprimées, interpellent l’opinion publique prise à témoin, ce qui a pour objectif d’affaiblir le pouvoir,

Ca peut-être l’action clandestine qui, combinée à l’action légale, use le pouvoir en limitant les dégâts judiciaires tout en assurant des bénéfices politiques,

Ca peut-être la mise en place de structures alternatives qui contournent et marginalisent les circuits officiels avec, à terme, l’objectif de se substituer à eux,

Ca peut-être, dans le pire des cas, le recours à une action politique de terreur en vue de la soumission forcée du plus grand nombre et une déstabilisation du pouvoir d’Etat.

Ca peut-être toutes les nuances d’intervention recoupant ces modalités d’action.(voir « VIOLENCE ET CHANGEMENT SOCIAL »)

LA DESOBEISSANCE CIVIQUE ... ET APRES ?

La désobéissance civique n’est qu’un moyen, un moment de l’action, une tactique à court terme pour affaiblir le pouvoir. Se pose inéluctablement celui de sa finalité.

Je passe sur son utilisation par des personnages politiques qui l’utilisent pour se faire une publicité et rejoindre par la suite, bien sagement, les institutions officielles,... surtout quand on y bénéficie de l’immunité.

La désobéissance civique ne peut-être que le moment d’un projet plus vaste. Fondée sur la critique du système marchand, dénonçant à la fois ses finalités mercantiles, antisociales et l’inutilité de ses institutions à jouer un rôle dans l’expression citoyenne, elle ne peut-être à elle seule une praxis (voir « DE LA CONTESTATION »), mais en faire partie d’une.

C’est peut-être à l’élaboration de celle-ci que nous devons aujourd’hui oeuvrer.

Patrick MIGNARD