Réunion publique : « De l’Etat social à l’Etat pénal » 31 mars 2005

Collectif Résistance Sociale 15

mercredi 6 avril 2005

Compte-rendu de l’intervention de Didier Eckel


( ) : Le titre de la soirée est emprunté à Loïc Wacquant, sociologue qui montre en quoi la France est en passe de rattraper son « retard » sur les USA dans ce domaine.

I /

C’est une chose admise par tous les sociologues qu’une des caractéristiques de la société moderne est son individualisation. Dans les sociétés anciennes, dites « holistes » (jusqu’au 17-18ème siècle), l’individu ne se percevait pas en tant que tel mais comme faisant seulement partie d’un tout.

C’est une autre chose admise par à peu prés tous que le capitalisme est un élément essentiel de ce processus (accélérateur si ce n’est initiateur).

Sur les 30 à 50 dernières années, l’individualisation s’est accélérée en même temps que s’est opéré un changement de représentation de ce qu’est notre société.

( ) : la représentation sociale, dont il sera question tout au long de l’intervention, n’est pas la réalité de la société. C’est plutôt comme des lunettes qui permettent de voir cette réalité mais qui la déforment. Une médiation pour nommer la réalité. Ces « lunettes » ne sont pas propres à chacun mais ont un « fond » commun à chaque société.Le schéma ci dessous n’illustre donc pas un changement de société mais un changement de la représentation que l’on a de la société. Même si un changement de représentation peut, à terme, et s’il est dominant, finir par transformer l’état précédent de la société (sans, pour autant, faire correspondre exactement le réel et sa représentation). Il sert de support à toute l’intervention.

Aujourd’hui, ce que l’on nomme les classes moyennes, regroupe en fait un peu tout le monde, c’est à dire toute la société à l’exclusion de deux petites minorités : les dominants et les exclus. Si un lien existe entre les dominants et la société, ils n’en ont ni les uns ni l’autre avec les exclus (on ne parle bien que de représentations, pas de réalité). L’enjeu des classes moyennes est d’être près du centre du disque (fig. 2). En être à la périphérie, c’est risqué d’en être éjecté par une sorte de force centrifuge. Les fonctionnaires, par exemple, sont encore au centre de ce disque et ne risquent pas l’exclusion.

Donc, d’une société de lutte de classes, nos représentations passent à une société de masse, de prévoyance pour garder sa place.

II /

A partir de Goffman (sociologue ayant insisté sur la dimension empirique de son travail), détour par le stigmate :

Le stigmate social semble agir à partir de quelques constantes :

_ Il permet à la société de définir une norme sociale, en se démarquant du stigmate (de l’anormalité). Les stigmates peuvent changer mais le principe est constant. _ Pour que le stigmate agisse, il faut que son anormalité ne soit pas trop appuyée, sinon, il deviendrait plus anxiogène que normalisateur. Mais il faut également que le stigmate soit repéré (pour pouvoir agir), donc suffisamment hors de la normalité. Il y a donc besoin de maintenir ces exclus dans une anormalité acceptable pour qu’ils puissent bien jouer leur rôle.

De plus en plus, les travailleurs sociaux ont pour effet de maintenir ces exclus dans cette anormalité nécessaire. Par ex : 15 % des RMIstes retrouvent un emploi, mais c’est un emploi précaire presque toujours ; donc la réalité du travail de « réinsertion » n’est pas la ré-insertion puisque la grande majorité des « RMistes » demeurent dans une situation « d’exclus ». On peut donc faire l’hypothèse qu’une part du travail social a pour effet de maintenir « l’exclu » dans cette frange acceptable du stigmate, qui tendrait à maintenir le reste de la société dans une situation de normalité.

Cette nouvelle dimension des travailleurs sociaux est liée au changement de représentation sociale défini plus haut.

( ) : Un exemple de ce changement de représentation sociale se trouve dans le changement de langage employé au sein des syndicats traditionnels. Dans les 50’s, on utilisait le terme de « camarades », qui renvoyait à une même appartenance à une même classe sociale. Puis il est devenu « copains » dans les 70’s, et aujourd’hui, si « copains » reste utilisé à la base, certains responsables syndicaux utilisent le terme « les gens », qui renvoie à une indifférenciation dans la masse. Même ceux qui faisaient vivre la lutte des classes en abandonnent aujourd’hui sa sémantique.

III /

A partir d’Anna Arendt : La notion de « masse » est une notion indispensable à l’état totalitaire. La « masse » indifférenciée est une représentation égalisatrice (qui ne nécessite d’ailleurs pas une égalité réelle), totalisante, nécessaire à l’action la plus univoque possible des Etats totalitaires (des chefs). (L’égalisation totalisante n’a pas besoin d’égalité réelle car vivre en état de totalité, c’est accéder à une « facticité du monde réel », c’est une retrait du « monde commun », une perte de l’espace public... Et il y a des fonctionnements totalitaires qui ne sont pas des dictatures.

IV /

Aujourd’hui, le processus d’individualisation renvoie à un rapport à la masse indifférenciée des classes moyennes. Le rapport au lien social est modifié.

Une des dimensions du « lien social » est l’affrontement car la société n’est justement pas une « masse » indifférenciée. Différents groupes (classes ?) aux intérêts variés composent cette société et c’est dans l’affrontement que se joue les rapports plus ou moins conflictuels entre ces groupes. Pour A. Touraine, c’est la lutte entre les groupes sociaux qui crée l’Histoire et c’est dans cette dynamique historique que la vie sociale est possible.

Mais de plus en plus, on tire le lien social vers une représentation consensuelle entre des individus : - la pensée du lien social est donc différente - la société du contrat, de la contractualisation entre les individus tend à devenir le modèle unique du vivre ensemble. Le contrat marchand devient le modèle de base de la vie sociale.

Avant, la question du « lien social » ne se posait pas. Aujourd’hui, il n’y a que la dimension contractuelle (à partir du modèle marchand) qui est valorisée, ce qui pose problème (au moins dans la phase de transition sociale qu’on cherche à imposer aujourd’hui). Le problème du contrat est d’oublier bien d’autres dimensions du lien social (la dimension culturelle par exemple) et d’être lié avant tout à la dimension marchande qui ne met l’accent que sur le côté « compétitivité » de l’individu et non sur d’autres aspects de l’individualité (la créativité par exemple).

V /

Pour R. Castel, on fait peser sur chacun des membres de la société des poids tellement énormes qu’on ne peut les porter. Nous devenons tous des individus isolés face au monde et seuls responsables de ce que nous sommes au monde. L’égalité est remplacée par l’égalité des chances et la solidarité (qui relèvent d’un autre mode de représentation).

Pourtant P. Bourdieu explique comment l’égalité des chances est un leurre. Nous ne partons pas tous avec les mêmes dispositions sociales (les statistiques montrent qu’un fils d’ouvrier sera plutôt ouvrier). La « réussite » sociale est plus difficile à certains qu’à d’autres. Avec la notion « d’égalité des chances », le politique perd sa mission de transformation sociale (tenter de créer les conditions d’une égalité de fait et non simplement virtuelle). On fait ainsi peser sur chaque individu le poids de sa propre réussite ou de son propre échec, qui dépend en réalité de conditions sociales qui nous dépassent en grande partie. Le politique se dédouane ainsi de toute responsabilité sociale (est pauvre celui qui a fait en sorte d’être pauvre).

Il y a des gens qui ne peuvent alors pas faire front face à cette responsabilité qu’on leur fait assumer.

VI /

A partir de Durkheim, autour du concept d’anomie :

Dans notre société, même les processus de conflit ne peuvent plus advenir, car les liens sociaux sont trop distendus (voir par exemple la perte de puissance des syndicats et des partis politiques). Les plus démunis n’ont plus aucune possibilité d’auto organisation et n’ont pas accès aux organisations déjà institutionalisées (syndicats notamment).

Mais si le conflit ne peut plus advenir, ses causes demeurent et la violence qui va avec. Les pauvres prennent des coups et vont les rendre. Mais comme ils ne sont pas organisés, ils les rendent là où ils peuvent, au plus près d’eux, dans leur quartier et sur eux-même. Les violences des citées peuvent être considérées comme des violences anomiques. Même dans les classes moyennes, les violences quotidiennes sont de moins en moins bien supportées.

Nous allons donc peut-être vers une société anomique.

VII /

Il n’y a plus de cause sociale à « l’échec ». Il est de la propre faute de celui qui le subit. Ainsi, si on doit féliciter celui qui réussit, celui qui échoue est à écarter. Celui qui échoue peut (en général, à juste raison) rejeter la responsabilité de son échec sur d’autres (mais en se trompant souvent « d’autre »). Comme il n’a plus (ou beaucoup moins) la possibilité d’une explication politique à sa pauvreté il y a de grande chance qu’il s’en prenne au premier venu (ce qui risque de faire de lui un « délinquant »). Il ne joue donc pas le jeu, il est à mettre hors-jeu.

La répression de la pauvreté devient alors, aujourd’hui, la solution du lien social.

Nous sommes dans une société de masse, une société du total (si ce n’est totalitaire). Nous sommes donc totalement dedans ou totalement dehors.

Précisions suites aux questions de la salle :

(liste non exhaustive, sans prise de notes)

A / Tout au long de l’intervention, il a bien été question d’un changement de représentations sociales, pas d’un changement de société. En fait, la fig.1 est moins fausse que la fig.2, qui est en décalage complet d’avec la réalité. Or quand le décalage entre représentation et réalité est trop important, cela engendre des dysfonctionnements.

B / La criminalisation accrue de la pauvreté trouve une légitimation dans le fait que les pauvres, eux-mêmes subissent la « délinquance » des plus pauvres (voir propos précédents). Le discours récurrent des politiques sur la préservation de la « loi républicaine » dans les « quartiers difficiles » en est une illustration. Si l’hypothèse du processus anomique à l’œuvre dans notre société n’est pas dénuée de fondement, alors il est probable que la demande de répression tout azimut (pas exclusivement la criminalisation de la pauvreté -même si cet aspect restera sans doute le plus puissant moteur de la répression-) ne fera que croître. La violence désordonnée pouvant devenir une sorte de « principe » d’échange social dans une société à tendance anomique. Outre le fait que les pauvres subissent les violences des pauvres, la demande d’ordre dans les quartiers populaires (qui peut se traduire, à terme, par un surcroît de désordre) peut provenir d’une relative adhésion des dominés à leur propre domination (les dominés sont partiellement demandeur des « outils » de leur propre domination). Des structures sociales très complexes et inconscientes sont à l’œuvre dans le monde sociales et c’est cette inconscience qui permet aux dominants d’exercer (justement en toute bonne conscience) leurs dominations. Par manque de temps, ces processus, trop complexes, n’ont pu être commentés.