Raffarin face à la fronde des cerveaux

jeudi 26 février 2004, par Emmanuel

Chercheurs rassemblés, intermittents mobilisés, ministres moqués, le gouvernement peine à enrayer la crise avec les intellectuels.


Casse-tête gouvernemental. A moins d’un mois des élections cantonales et régionales, Jean-Pierre Raffarin se serait bien passé de la crise qui l’oppose aux intellectuels. Le regain de tension des derniers jours l’oblige à un jeu pour le moins compliqué : tenter de désamorcer les conflits ­ en particulier dans la recherche, pour laquelle il annoncera demain l’installation d’un comité chargé de plancher sur l’avenir du secteur ­ tout en dénonçant une manipulation de la gauche pour ménager son électorat.

Marigot. Depuis une semaine, le ministre de la Culture, Jean-Jacques Aillagon, est pris à partie par l’ensemble du monde de la culture, qui semble progressivement se fédérer. La première salve est venue du magazine les Inrockuptibles, qui a lancé le 18 février une « pétition contre la guerre à l’intelligence » [1]. A ce jour, 30 000 personnes, universitaires, intellectuels ou anonymes ont accolé leur nom à la fin de ce texte qui fustige la politique du gouvernement. Samedi dernier, la cérémonie des césars a continué de troubler le marigot culturel. La comédienne Agnès Jaoui a interpellé le ministre, dénonçant sa collusion avec le Medef et regrettant que l’ensemble des professionnels du spectacle « n’aient pas été entendus ». L’allocution, suivie de deux minutes d’applaudissements nourris, restera sans doute un des pires souvenirs de Jean-Jacques Aillagon. Dans une lettre adressée mardi à l’actrice, il souligne « les contrevérités », selon lui, énoncées et renvoie les intermittents aux partenaires sociaux qui ont ratifié le nouveau protocole d’indemnisation chômage. Avec leur contre-projet en mains, les comédiens et techniciens espèrent obtenir la réouverture des négociations avant l’été, sous peine de compromettre les manifestations culturelles à venir (lire ci-dessous). D’ici là, les jours et les nuits du ministre de la Culture risquent d’être agités. Les participants aux victoires de la musique, qui auront lieu samedi, ont fait savoir que la cérémonie différerait nettement des éditions précédentes. Et le feuilleton des intermittents inquiète le Premier ministre : tout en vantant le « courage » d’Aillagon, Raffarin voit d’un mauvais oeil que des élus UMP comme les députés-maires d’Avignon, Marie-José Roig, ou de Versailles, Etienne Pinte, manifestent leur trouble.

Manif le 13 mars. La principale crainte de Raffarin est de voir s’agréger les différentes contestations. Les intermittents, les chercheurs, les archéologues et les avocats en lutte contre la loi Perben ont en effet programmé une manifestation commune pour le 13 mars. Pour tenter de briser cette unification naissante, l’exécutif multiplie les gestes en faveur des chercheurs, annonçant le « dégel » de crédits et réaffirmant hier, par la voix de Jacques Chirac, que la recherche et l’innovation « doivent être encouragées » via, notamment, une loi de programmation qui sera « soumise au Parlement avant la fin de l’année ». « Les annonces se succèdent, sans doute en prévision de notre ultimatum du 9 mars, mais nous n’avons toujours pas été associés à la réflexion en cours, ce qui était une de nos revendications de base », déclarait hier soir à Libération Georges Bismuth, directeur de recherche à l’Inserm, et coïnitiateur de « l’appel de Cochin », qui a déclenché la révolte des chercheurs. Ceux-ci craignent les purs effets d’annonce. Le dégel de crédits (Libération du 23 février), par exemple, est à prendre avec des pincettes : le gouvernement n’a fait que reverser des crédits gelés en 2003, un gel qui avait contraint les organismes de recherche à puiser dans leurs réserves. Pire : les crédits de report délivrés en 2004 sont inférieurs de 34 millions d’euros à ceux dont la recherche avait bénéficié en 2003. Quant aux fameuses « assises nationales » promises, elles seraient loin d’avoir convaincu les chercheurs. Pour essayer de les apaiser, Raffarin annoncera demain l’installation d’un Comité national pour l’avenir de la recherche. Il évoquera aussi un plan recherche avec à la clé des mesures en faveur des jeunes chercheurs et de la recherche fondamentale.

Dans le même temps, le gouvernement s’efforce de décrédibiliser la contestation en la réduisant à une opposition partisane et en l’opposant à la France de l’entreprise, présentée comme la seule créatrice de richesses. Le ministre délégué aux Libertés locales, Patrick Devedjian, avait souhaité mardi que les chercheurs français soient plus présents sur la liste des prix Nobel que sur celle des pétitions. Dans une tribune publiée dans le Monde d’aujourd’hui, Jean-Jacques Aillagon dénonce l’« outrecuidance » des intellectuels signataires de la pétition des Inrockuptibles et leur « prétention à s’arroger le monopole de défense de l’intelligence ! » Un argument qu’il a repris hier à l’Assemblée lorsque, répondant à une question du député PS de Paris Patrick Bloche, il lui a lancé : « L’intelligence ne vous appartient pas ! »

1) Si, 200 millions de crédits d’investissement ont été coupés, renvoyant à des ajustements ultérieurs.

2) Le ministre pratique la méthode Coué. Mais en affirmant que tous les crédits du ministère de la Culture augmentent, il ne convainc que lui-même. Les compagnies théâtrales et chorégraphiques, les festivals, qui voient leurs subventions divisées par deux, de même que les artistes qui constatent des achats publics en crise, ne sont pas tous de dangereux affabulateurs appartenant à une « caste d’Ancien Régime ».

3) Un dialogue suppose un échange et la prise en compte de ce que les personnes assises autour d’une table ont à dire. Ce ne fut pas le cas au printemps et à l’été 2003. L’annulation du Festival d’Avignon l’a démontré.

4) Le Conseil d’Etat ayant annulé le visa « moins de 16 ans » de Ken Park, le ministre a interdit le film aux moins de 18 ans.

5) Erreur, en effet, sur le nombre de membres de la commission (27 et non 9), mais c’est bien au profit des instances familiales qu’elle a été réformée.

6) Le 10 juillet 2002, le ministre déclarait à l’Assemblée nationale : « Je pense que, dès la rentrée prochaine, nous pourrons noter quelques infléchissements dans la programmation ou dans le traitement de l’information, qui donneront à comprendre à chacun que le message est passé. »

7) Avant l’arrivée de Jean-Jacques Aillagon, le projet de France Télévisions pour la télévision numérique terrestre se composait, outre France 2, France 3 et France 5, de trois nouvelles chaînes : une de rediffusion des meilleurs programmes de l’audiovisuel public, une chaîne d’information en continu et une chaîne régionale (en fait, huit mini France 3 locales émettant toute la journée). Aujourd’hui, il n’en reste plus qu’une, Festival, reprise du câble et du satellite.

8) et 9) Le statut d’établissement public de l’Inrap demeure, mais cet organisme chargé des fouilles préventives a perdu de ses prérogatives. L’imparfait vise le fait qu’il avait le monopole des fouilles. Il ne l’a plus.

10) Il n’est de mystère pour personne que le musée du quai Branly est un projet très cher au président de la République.

Ultime proposition en forme de regret. Voici ce que Jean-Jacques Aillagon aurait dû faire samedi soir lors des césars. Entendre enfin ses interlocuteurs, monter sur scène et proposer publiquement d’ouvrir le dialogue sur un nouveau statut, nécessaire, de l’intermittence. D’autant que les négociations vont devoir s’ouvrir dans quelques mois. Services Culture et Médias de Libération  

© Libération

Par Bruno MASI et Alexandra SCHWARTZBROD et Vanessa SCHNEIDER


Notes

[1] A voir sur Les inroks.com - Note des rédacteurs du site antidélation