Quand Nicolas Sarkozy s’occupe de prévention

L’ Humanité hebdo des 3 et 4 décembre 2005

dimanche 4 décembre 2005

Son plan de prévention de la délinquance est un fourre-tout destiné à mieux contrôler des populations jugées à risque.


Pas de pause pour Nicolas Sarkozy. Après la récidive et la loi antiterroriste, le ministre de l’Intérieur s’apprête à remettre à Dominique de Villepin son fameux plan de prévention de la délinquance. Annoncé depuis 2003, ce nouvel opus de la politique sécuritaire du gouvernement se voulait comme un contrepoids au déferlement répressif de ces dernières années. Après le bâton, main tendue ? Pas vrai­ment. Ce texte fourre-tout, dé­voilé en partie cette semaine, relève autant de I’ éducation nationale et de la justice que du ministère de l’Intérieur. Sur le fond, il poursuit un but clair : resserrer - encore une fois - le contrôle social des populations jugées à risque.

Nicolas Sarkozy a repris, en fait, les grandes lignes de son avant-projet de loi rédigé lors de son premier passage place Beauvau. À l’époque, son texte avait provoqué la colère du secteur social. Un article pro­posait notamment de revenir sur la notion de secret professionnel. Et faisaient des infirmières de PMI (protection maternelle infantile), des éduca­teurs de rue ou des assistants sociaux autant d’ indics sommés de signaler au maire les personnes en difficulté. Devant la bronca, le projet avait fina­lement été écarté par Domi­nique de Villepin, à son arrivée au ministère de l’ lntérieur. Écarté mais pas enterré. Il re­vient aujourd’hui en l’état, tout juste enrichi des réflexions du très polémique rapport Bénisti, député UMP du Val-de­-Marne. rendu le 8 novembre dernier.

Le plan de Nicolas Sarkozy repose sur une première idée : faire du maire le grand coordon­nateur de la politique de pré­vention. C’est lui qui présidera les conseils locaux de prévention de la délinquance (CLPD) créés en 2002, et que le ministre veut généraliser - « avant février 2006 » - dans toutes les villes de plus de 5000 habitants. Pour Sarkozy, il faut agir avant tout à l`école, en luttant tout particulièrement contre l’ab­sentéisme scolaire, « le début de la catastrophe ». Sa solution ? Que les multirécidivistes de Ia sèche soient signalés aux maires, qui pourront alors convoquer parents et enfants, dans Le cadre d’un « conseil pour les droits et les devoirs des familles ». Ils pourront alors su­bir un « rappel à l’ordre » ", voire même se faire proposer « des stages d’apprentissage du français ». Avec, en toile de fond, cette vieille idée de la droite, ré­affirmée jeudi dernier par Do­minique de Villepin : mettre sous tutelle les allocations fa­miliales pour les parents jugés « démissionnaires ».

Autre sujet d’inquiétude : le plan vise à détecter « au plus tôt » Ies futurs délinquants. Une autre lubie du rapport Bénisti qui, lui, propose de créer un « système de repérage et de suivi des difficultés et des troubles du comportement de l’ enfant ». Non seulement dans les établissements scolaires, primaires et secon­daires. Mais aussi dans les crèches ! Ce dispositif appelé « Gecase » (groupe de

coordi­nation. d’aide et de suivi de l’enfant) aurait pour mission d’affecter des « référents » aux enfants tout au long de leur scolarité. « Avec ce plan de préven­tion, on ne parle plus de diffi­cultés sociales, chacun est res­ponsable de sa difficulté. un point c’est tout ! », s’agace Da­nièle Atlan, du SNUAS-­FP FSU, l’un des principaux syndicats de travailleurs so­ciaux. Qui a,joute « On fait de l’ école un lieu répressif nor­matif. Comment voulez-vous que les parents y viennent en toute confiance ? ».

L’ inquiétude du secteur so­cial est réelle. La remise en cause du secret professionnel, qui avait jeté dans la rue, en mars 2004, plusieurs milliers de travailleurs sociaux, est toujours à l’ordre du jour. Sous prétexte de favoriser la collaboration entre différents services, le plan veut cette fois imposer un concept hybride : le « secret partagé ». Avec, à la clé, un signalement encore une fois au maire.

« À entendre Nicolas Sar­kozy, on dirait que l’on ne tra­vaille pas, souligne Danièle Atlan. Or il sait très bien que le secteur social est handicapé par un manque de moyens scandaleux dû à des choix po­litiques. Le gouvernement voudrait que le social soit ren­table, mais ce n’est pas pos­sible, la prise en charge des en­fants coûte cher. On s’étonne aujourd’hui que certains en­fants ne sont pas détectés ou que des collégiens maîtrisent mal la langue, mais qui a fait disparaître les infirmières scolaires, qui a stoppé le rem­boursement à 100 % des frais d’orthophoniste ? De même. une association de quartier qui fait du soutien, c’est très bien, sauf qu’ aujourd’ hui, elle ne peut prendre que cinq en­fants en charge, alors que les besoins sont parfois trois ou quatre fois supérieurs. ».

Bien entendu, Nicolas Sar­kozy n’a pas oublié de se pen­cher sur le volet judiciaire. Parmi ses annonces, une, particulièrement inquiétante : la création d’une répression spé­cifique de la « violence en groupe ». De quoi faire ressurgir le spectre de la loi anticasseurs de 1970 ? Celle-ci permettait de poursuivre tout participant à un rassemblement interdit sans qu’il ait né­cessairement commis person­nellement des violences. La Place Beauveau s’en défend. mais aimerait bien trouver une solution « intermédiaire ». « Avec les émeutes, insiste le ministère. on se rend compte que. même s’il est dans un groupe où tout le rnonde ba­lance des projectiles, pour que M. X soit mis en cause, il faut avoir la preuve du jet par M. X. » Et ça, dans le monde de Nicolas Sarkozy, c’est embêtant.

Tout comme est gênante l’ordonnance de 1945 qui régit, de manière spécifique et dans un esprit de sauvegarde de I`enfance, la délinquance des mi­neurs. « Je ne suis pas certain que les adolescents de 2005 correspondent à ceux de 1945 », a lâché le ministre de l’Intérieur qui, profitant de l’émotion sus­citée par les violences urbaines, relance l’ idée d’ une réforme de ce texte, déjà écorné en 2002. Quitte à faire des ados des dé­linquants de droit commun ? La tentation est là.

Laurent Mouloud