Psychiatrie : un délire sécuritaire lucratif

LIBERATION - Courrier des lecteurs 30 Août 2005

dimanche 23 octobre 2005


l est quand même curieux que pendant tout l’été l’actualité psychiatrique nous suive même à la plage. Curieux, et terriblement dérangeant. Médiatisation à outrance des évasions de détenus ou d’internés. Télévision à heure de grande écoute, journaux nationaux et locaux, radios, tout le monde en fait ses choux gras, en livrant parfois suffisamment de détails pour que l ’« évadé » soit quasiment reconnaissable. Grand criminel, fou dangereux, course à la recherche du bandit, on se croirait souvent dans un film américain de troisième zone. Ne manquent que l’hélicoptère et la poursuite filmée pour faire davantage frissonner les braves gens. Il serait peut-être urgent de se poser la question de cet éclairage forcené des médias sur ces sorties sans autorisation de personnes hospitalisées sous contrainte. A l’hôpital, il n’y a pas d’« évasion » : il s’agit de sortie sans autorisation médicale -ou de fugue. Car les sorties sont constantes tout au long de l’année, dans chaque établissement, dans chaque secteur. Elles concernent aussi bien des personnes hospitalisées d’office que sur demande d’un tiers, et, plus rarement, des détenus transférés d’un établissement pénitentiaire. Trois cas traités de la même manière par les médias, sans aucune distinction. Comment imaginer que ceux qui emploient ces formules ou ces termes erronés ne savent pas ce qu’ils font ? On a peine à croire que ce soit là l’effet du hasard, si l’on considère la dérive sécuritaire qui nous touche de plein fouet. Après des années de travail acharné pour fermer les asiles et construire une psychiatrie de secteur digne d’un pays démocratique, nous voilà engagés dans un grand renfermement. Mais après avoir fait peur au peuple, quelles mesures d’exception compte-t-on lui proposer ? Des lieux fermés, des grillages, des alarmes électriques, des caméras, un gardien derrière chaque infirmier ? Et si l’on demande à la psychiatrie d’assumer la charge de l’ordre public, peut-on encore parler de lieux de soins ? Serait-il possible de se pencher concrètement sur les vrais problèmes ? Les choix politiques en terme de santé mentale depuis 1995 environ ont conduit à la fermeture des structures de proximité comme les centres d’accueil et autres alternatives à l’hospitalisation. Ces choix ont eu pour double effet de retarder les prises en charges des personnes souffrantes et de les orienter vers des services surchargés. Ces économies de « courte vue », régulièrement dénoncées, ont un coût que nous commençons à payer au prix fort : fuite des personnels, augmentation des hospitalisations sous contrainte, délais inadmissibles dans la prise en charge, usage intensif des chambres d’isolement, désarroi des familles contraintes de jouer les gardes­-malade à domicile. Faut-il le rappeler, le fameux « plateau technique » en psychiatrie, ce sont ces femmes et hommes qui y travaillent, seuls gages de, soins humains et de qualité. Ceux qui nous gouvernent, relayés par ceux qui mettent en oeuvre leurs budgets de misère ( Agence régionale de l’hospitalisation, directeurs d’hôpitaux, etc. ) peuvent-ils vraiment l’ignorer ? A moins qu’ils n’aient d’autres desseins ? Le but de cette surmédiatisation du manque de « sécurité » dans les hôpitaux publics est limpide : sécuriser les hôpitaux psychiatriques pour y enfermer les « fous dangereux » surveillés par des infirmiers-gardiens, et laisser au privé l’activité (lucrative) des soins ambulatoires ou des alternatives à l’hospitalisation (les textes en ce sens sont prêts et les décrets en cours de publication)... qu’un tour de passe-passe rendra soudainement rentables ? Tout cela au détriment d’une vraie politique de secteur, de la continuité des soins, du lien thérapeutique. Faire disparaître au plus vite le symptôme, rentrer dans le rang... ou bien en être écarté définitivement. Voilà la psychiatrie que l’on nous prépare. Elle est à l’ oeuvre dans le dernier plan santé mentale, et le ministère, via la campagne de presse actuelle, ne fait que préparer l’opinion publique, ces fameux électeurs si « soucieux de toujours plus de sécurité »...

Emmanuel Digonnet et Marie Leyreloup.