Prostitution : bilan d’une loi racoleuse

Politis, Nathalie Rohmer , n°794 du 25 mars 2004

jeudi 25 mars 2004

En réprimant le racolage passif, la loi de sécurité intérieure, promulguée le 18 mars 2003, affichait deux objectifs : rassurer les riverains en « nettoyant » les rues et sortir les prostituées des griffes des réseaux de proxénètes. Si elle est en effet moins visible, la prostitution n’a pas pour autant diminué. La situation s’est même aggravée.


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À en croire le ministre de l’Intérieur, le nombre de prostitué(e)s visibles, au 13 janvier dernier, aurait baissé partout en France. À Paris, il aurait même chuté de 40 %. Un chiffre que conteste Christophe Caresche, adjoint au maire de Paris : « Prendre pour base un comptage visuel n’est pas sérieux quand on sait que la loi a eu pour effet de déplacer les prostituées vers des lieux moins exposés. » « Les hommes et les femmes qui travaillaient à l’orée des bois se sont cachés à l’intérieur, si bien qu’effectivement ils ne sont plus visibles. Celles et ceux qui étaient sur les boulevards se sont repliés en périphérie des grandes villes, en rase campagne ou en banlieue. Voilà ce qui fait dire au ministère de l’Intérieur que la prostitution est en voie de disparition », témoigne Sidonie (1), prostituée parisienne scandalisée par la loi.

Péripatéticiennes et associations qui leur viennent en aide avaient prévenu. Les riverains qui se plaignaient sont peut-être satisfaits mais le volet prostitution de la loi de sécurité intérieure a manifestement rendu plus difficiles et plus dangereuses les conditions de vie des prostitué(e)s. À l’instar de la quasi-totalité des acteurs associatifs, Christiane Langaret, membre de la Fondation Scelles, est catastrophée : « La loi a eu pour conséquence de diminuer leurs revenus et, en les condamnant à la clandestinité, d’accroître la pression des réseaux. Pour les associations, le pire est de perdre la trace de ces personnes en fuite alors qu’elles encourent des risques sanitaires terribles. »

Beaucoup ont dû se cacher, notamment les étrangères sans papiers. « Les plus chanceuses travaillent avec leur téléphone portable, grâce aux petites annonces ou Internet, chez elles ou à domicile », explique Tatiana, une Russe qui a pu déserter le pavé grâce aux nouvelles technologies. Les autres se débrouillent. Dans les bois, certain(e)s accrochent des sacs plastique aux branches des arbres pour signaler leur présence, d’autres, en voiture, allument leurs feux de détresse, des femmes éclairent leur camionnette de lampes à gaz. Sur les boulevards, quelques-unes font mine de faire du stop. Racolage passif ? La notion pose dès le départ un problème de définition. L’article 18 de la loi de sécurité intérieure punit de 3 750 euros d’amende et de deux mois de prison « le fait, par tout moyen, y compris par une attitude même passive, de procéder publiquement au racolage d’autrui en vue de l’inciter à des relations sexuelles en échange d’une rémunération ». En réalité, son application varie d’un commissariat de police et d’un tribunal à l’autre. « Parfois, le simple fait d’être sur un trottoir suffit », explique Mariana, disculpée lors de son jugement au tribunal de Bobigny. Comme elle, de nombreuses prostituées ont été relaxées après de longs débats sur la profondeur de leur décolleté. Pour Danièle Guehenneuc, avocate, « le racolage est une action et la passivité son contraire. C’est donc le client qui racole et la prostituée que l’on condamne ». Bref, police et justice patinent. Certains magistrats estiment que ces affaires encombrent inutilement les tribunaux. On a même vu des proxénètes recruter à la sortie des audiences. Yves Colleu, procureur à Versailles, classe sans suite tous les procès verbaux pour racolage passif. Pour lui, « l’utilité de la loi, c’est d’allonger les gardes à vue des prostituées pour pouvoir obtenir des informations ».

Jean-Paul Proust, préfet de Paris, émet le même avis : la loi Sarkozy permet, grâce aux interpellations pour racolage passif, d’entendre les prostitué(e)s et de démanteler ainsi les réseaux de proxénétisme. Car la loi somme les clandestines de dénoncer passeurs et souteneurs pendant la garde à vue, condition sine qua non pour obtenir une autorisation provisoire de séjour (APS), assortie d’un droit de travail. Pour renforcer l’attrait de la dénonciation, la loi assure aussi protection, hébergement et réinsertion. Mais Micha, prostituée clandestine venue d’Europe de l’Est il y a une dizaine d’années, sortie des griffes du réseau qui l’avait amenée, doute de la cohérence entre théorie et réalité. « Lorsque les prostituées se font arrêter, ce sont les hommes de main qui montrent leurs papiers aux policiers. À aucun moment, ceux-ci ne sont inquiétés. Qui protège-t-on ? », questionne-t-elle.

La violence et le chantage sont tels au sein des réseaux qu’ils dissuadent quiconque voudrait parler ou fuir. Le trafic ne désarme pas. Au contraire. On assiste depuis quelques mois à une arrivée massive de femmes chinoises, tenues par des triades. Si les réseaux de l’Est se distinguent par leurs moyens de séquestration et de violence inouïe, la plupart des prostituées africaines sont, elles, tenues par des « mammas », anciennes prostituées qui, une fois affranchies, recrutent à leur tour des jeunes femmes, parfois en leur faisant passer des castings auréolés de sorcellerie. « Pendant ces cérémonies, il faut montrer ce qu’on sait faire, l’amour, les fellations... Les meilleures gagnent le droit de partir en Europe. Un marabout nous jette un sort pour qu’on ne puisse pas fuir, sinon notre famille risquerait de mourir », raconte Lola, une Nigériane de 21 ans.

Les menaces financières et psychologiques qui pèsent sur toutes ces femmes dépassent l’entendement. Celles-ci doivent rembourser près de 45 000 euros pour se libérer de leurs dettes de passage (transports, papiers) et d’hébergement, ce qui représente entre trois et cinq ans d’esclavage. « Du coup, les étrangères prises en flagrant délit de racolage mentent et se font expulser, mais elles finissent par revenir, tôt ou tard, ici ou ailleurs, parce qu’elles doivent rembourser les réseaux », explique Annie Barbé, responsable de la délégation bordelaise du Mouvement du Nid.

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(1) Tous les prénoms ont été changés.