Projet de loi de prévention de la délinquance Les travailleurs sociaux transformés en indics

CHARLIE HEBDO mercredi 9 juin 2004

mardi 24 août 2004, par Emmanuel

Malgré les protestations des travailleurs sociaux, le gouvernement travaille à une nouvelle version du texte de loi sur la prévention de la délinquance et impose en catimini des dispositifs qui n’ont qu’un seul but : instaurer le contrôle social des populations les plus précaires par fichage nominatif.


En enfilant la blouse de Sarkozy, de Villepin a pénétré le grand laboratoire du tout sécuritaire et poursuit les recherches de son prédécesseur : façonner à la Frankenstein la créature « anti-sentiment d’ insécurité ». Dans la science de la tolérance zéro et de la refondation sociale sauce Medef, pas de principe de précaution. Le postulat scientifique est simple : les pauvres sont porteurs du gène de la délinquance. De Villepin l’a dit : « Il faut s’attaquer aux racines du mal. » Tel est donc l’objectif du projet de loi pour la prévention de la délinquance qui sera débattu cet été au Parlement : le maire devient le coordinateur de la politique de « prévention » et peut réclamer auprès des travailleurs sociaux et de tout organisme la liste des personnes en difficulté suivies par leurs services. Perben a inventé le délit de solidarité. Le ministre de l’intérieur institue celui de précarité. Avant d’étendre le champ d’expérimentation à tout le territoire, les savants fous de l’UMP ont érigé vingt-quatre sites pilotes.

Les laboratoires du tout -sécuritaire

Dans le cadre des contrats locaux de sécurité (CLS), les p’tits chimistes de ces laboratoires - préfets, maires et procureurs - n’y vont pas avec le dos de la pipette et font preuve d’une rare inventivité pour traquer l’indigent. Michel Biard, le maire de Vitry-le-François, s’exclamait : « Mon voeu est exaucé. Le ministre de l’Intérieur n’a pas retenu un quartier en particulier mais l’ensemble de notre ville. » De quoi se gargariser en effet : en deux temps trois mouvements, la direction de la solidarité départementale a sauté sur l’aubaine et fait parvenir un courrier aux établissements scolaires, aux organismes logeurs, à la caisse d’allocations familiales, au centre communal d’action sociale, aux services sociaux, aux associations de familles... Des organismes poliment sommés de remplir « les fiches ci-jointes ». Et quelles fiches ! Nom, état civil, adresse, composition du foyer, budget, problématiques rencontrées (alcoolisme, santé mentale, toxicomanie, marginalité des enfants...), pour toute personne ayant fait appel depuis début 2003 a une aide sociale, financière, éducative ou sanitaire. L’outil prétendument « statistique » permettant de dresser un bilan exhaustif constitue surtout une belle atteinte à la vie privée. Le 3 juin dernier, les travailleurs sociaux manifestaient. « On n’espère qu’une chose que les habitants portent plainte contre nous », explique l’une des assistantes sociales. « Au départ, on a refusé d’obtempérer, mais les pressions diverses, dont les convocations des récalcitrants par la hiérarchie préfectorale ou municipale, sont venues à bout de la désobéissance. » À Chambéry, un « protocole de concertation » faisait obligation aux éducateurs spécialisés d’avertir la police dès lors qu’ils avaient eu « connaissance de faits constitutifs d’une infraction ou d’une tentative d’infraction »... À L’Ousse-des-Bois, à Pau, le préfet avait tout simplement demandé aux lycées et collèges de remplir des fiches à partir des résultats des livrets scolaires.

Le business de la tolérance zéro

Derrière tant d’imagination, on retrouve des entreprises privées qui fournissent la sécurité clés en main. La société Espace Risk Management (ERM) a vendu des audits diagnostics à plus de quarante communes de France dans le cadre des CLS pour des sommes allant de 43 000 à plus de 45 000 euros. Le P-DG d’ERM, qui possède également une société de vidéosurveillance, n’est autre que JeanClaude Calvet, le créateur de l’association des maires engagés pour des villes sûres. Un bon filon pour négocier ses conseils d’expert ! Le site de l’ANAS, Association nationale des assistants du service social, explique que, dès 2002, les quartiers « sensibles » de Montpellier ont fait les frais du discours sécuritaire d’ERM et que les réunions 2004 du groupe territorial de la Paillade, qui rassemblent Protection judiciaire de la jeunesse, police, Education nationale et services sociaux, s’en inspirent : évacuation du secret professionnel, passage au nominatif, constitution de fichiers pour renouer le dialogue avec « les sous-parties de la population »... Un discours auquel le vice-procureur de Montpellier fut fort perméable puisqu’il déclarait que « la situation pourra être rétablie quand les Gitans ne seront plus Gitans ». Dans les Hauts.de-Seine, un éducateur s’inquiète : « Je refuse de devenir un auxiliaire de police. Je ne sais plus ce qu’on attend de moi. » Le gouvernement, lui, sait. Comme il n’est nullement question de remettre en cause les politiques économiques et les dégâts sociaux qu’elles engendrent, l’application du « secret partagé » défendu par de Villepin aboutit à la stigmatisation et à la surexposition des populations en difficulté, désignées comme potentiellement délinquantes. Pour lutter contre le sentiment d’insécurité, vous conviendrez qu’une descente de flics est plus efficace qu’une action anonyme élaborée dans la confiance mutuelle. Il s’agit donc de limiter le travail social au recensement de la précarité pour privilégier la logique de rentabilité du résultat policier.

AGATHE ANDRÉ