Prévention de la délinquance : inquiétudes et amalgames

Article de l’observatoire des inégalités

jeudi 2 février 2006

Les travaux préparatoires du projet de loi sur la prévention de la délinquance font craindre la mise en place d’une politique ultra-sécuritaire, et de désengagement de l’Etat sur les questions de justice sociale. L’analyse de Pierre Billion, sociologue à l’Université de Tours.


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Le projet de loi sur la prévention de la délinquance n’en finit plus d’être attendu et redouté. Dans la lignée des lois Sarkozy et Perben sur la sécurité intérieure et sur l’adaptation de la justice aux évolutions de la criminalité, il devrait faire l’objet d’une proposition du gouvernement en ce début d’année. Annoncé pour le mois de juin par Dominique de Villepin au printemps dernier, il fut attendu pour l’automne, puis annoncé récemment par Nicolas Sarkozy pour la fin de l’année 2005 [1] avant d’être sans doute retardé par les récentes « émeutes » dans les banlieues.

Est-il trop tôt pour en parler ? Quelques documents de travail et versions préliminaires circulant dans les milieux bien informés ne permettent, en effet, de connaître que les grandes lignes de la réflexion gouvernementale en cours. Mais cette relative discrétion du ministère de l’Intérieur n’a pas empêché une forte mobilisation de la part des professionnels de la prévention spécialisée et du travail social, de certains magistrats et avocats et de militants des Droits de l’Homme. Leurs vives inquiétudes ne sont pas fortuites car, à bien y regarder, les projets en cours et une série de rapports et études dont il s’inspire pourraient engager une transformation profonde de la conception de la prévention de la délinquance et des difficultés sociales qui y sont généralement liées. La tendance forte est non seulement à la répression et à la tolérance zéro mais aussi de traiter la délinquance comme une maladie au détriment d’une approche sociale et éducative.

Fin 2003 déjà, un document du cabinet Sarkozy [2] faisait état de quelques grandes directions du projet de loi : renforcement du pouvoir des maires sur le dispositif de prévention de la délinquance, « devoir de signalement » par les professionnels intervenant auprès de personnes « présentant des difficultés sociales, éducatives ou matérielles », renforcement de la vidéo-surveillance, etc. Très vite, des voix s’élevaient contre un projet jugé liberticide et avant tout répressif, qui inciterait à la délation organisée par la loi et instituerait un contrôle social étroit des fractions les plus en difficultés de la population. D’aucuns pouvaient penser alors que le débat concernait avant tout les spécialistes de la prévention et du suivi éducatif et social, qu’il ne faisait peut-être que réitérer de vieilles querelles de principe entre tenants de la répression et partisans de la prévention, les deux camps devant bien parvenir après tout, au nom de l’efficacité et de l’urgence à agir, à travailler ensemble sur le terrain, à mettre en œuvre un partenariat adapté à chaque situation locale, piloté et coordonné par le maire, personnage-clé de la décentralisation. Les policiers n’avaient-ils pas déjà découvert la prévention en développant leur intervention dans la proximité, en pratiquant l’ilôtage ? Les divers partenaires (éducateurs de rue, médiateurs sociaux, enseignants, police municipale et nationale, gestionnaires du logement social, municipalités voire magistrats) n’avaient-ils pas pris l’habitude de travailler ensemble à travers les nombreux dispositifs créés depuis vingt ans par la gauche comme par la droite, dans le cadre de la politique de la ville : Conseils Communaux de Prévention de la Délinquance (CCPD) puis Contrats Locaux de Sécurité (CLS), Contrats Locaux de Sécurité et de Prévention de la Délinquance (CLSPD), Maisons de la Justice et du Droit ? Cette vision angélique ne correspond pas, selon nous, à la réalité de la profonde remise en cause du travail de prévention. Il est nécessaire d’analyser les arguments développés ces derniers mois dans diverses sources proches du gouvernement.

Précisons qu’il ne s’agit pas, bien sûr, de nier la nécessité du rappel de la règle et de la loi, la nécessité de la sanction dans certains cas, à côté d’un travail en amont tâchant de prévenir les déviances, les incivilités et la délinquance. Mais derrière les incantations gouvernementales au partenariat, à la “co-production” de la sécurité et de la prévention, à l’action de proximité répondant aux besoins des populations de chaque commune et de chaque quartier, derrière la mobilisation apparemment généreuse et très consensuelle de toutes les énergies contre l’insécurité, se présentent de nombreuses contradictions voire des amalgames assez redoutables. Tous partenaires : la fin du secret professionnel

Parmi les axes de réflexion, le projet de loi pourrait donc demander instamment aux travailleurs sociaux, sous peine de sanction, de renoncer tout bonnement au secret professionnel. Ce nouveau partenariat appelé “secret professionnel partagé” implique la mise en commun d’informations nominatives, non seulement sur les délinquants, mais aussi sur les populations considérées comme « à risque », soit les enfants, jeunes ou familles rencontrant des difficultés matérielles, éducatives ou sociales. Dominique de Villepin parut renoncer un temps à ce projet mais Nicolas Sarkozy, revenu aux affaires, en fait l’outil d’un système d’information et de partenariat modernisé. Déjà, sur le terrain, certains maires et élus des Conseils généraux souhaitent cette mise en commun des informations entre police et travailleurs sociaux, et mettent en place des dispositifs de veille ou de suivi d’un nouveau genre. [3]

La première contradiction concerne bien sûr le secret professionnel et touche de plein fouet les travailleurs sociaux des quelques 350 clubs et équipes de prévention existant en France, ces éducateurs de rue qui appuient justement leur intervention sur un principe d’anonymat et de libre adhésion des personnes en voie de marginalisation. De dernière béquille contre laquelle pouvaient s’appuyer les plus démunis des habitants (et souvent les plus souffrants) après que d’autres intervenants aient échoué à les aider, les éducateurs de rue deviendraient désormais des collaborateurs de proximité destinés à travailler étroitement avec les forces de police en livrant des informations nominatives sur une catégorie de « population à risque », dont la définition devient de plus en plus extensive et floue. Peut-on alors imaginer que des jeunes en voie de marginalisation continuent à entretenir des relations de confiance avec des éducateurs devenus des auxiliaires de dissuasion et de répression ? Non, car le signalement automatique à des tiers des profils sociaux et psychologiques des personnes suivies remettrait en question l’accompagnement éducatif assuré par ces travailleurs sociaux souvent en première ligne.

La deuxième contradiction tient à la nature des informations partagées. Les travailleurs sociaux, les enseignants, les gardiens d’immeubles, les médiateurs et autres partenaires peuvent bien sûr contribuer à faire remonter les problèmes des habitants d’une commune ou d’un quartier et peuvent, grâce à diverses formes de partenariat, établir un diagnostic local sur l’insécurité. Mais ce sont des problèmes sociaux que l’on identifie alors, des situations créatrices de précarité et de marginalisation qui produisent éventuellement des comportements déviants. Avec ce projet de loi, on passe des problématiques identifiées aux personnes désignées. Le changement est de taille. On ne chercherait donc plus à communiquer et réfléchir sur les causes de la délinquance et de l’insécurité (tâche complexe et exigeante il est vrai) mais, plus simplement, à identifier les fauteurs de troubles, à prévenir un risque pour protéger les victimes réelles ou potentielles de l’insécurité. Ce recentrage sur l’attention aux victimes d’agressions, de délits et d’incivilités, apparemment salutaire, fait oublier que déviants et délinquants peuvent être aussi, tout en étant bien sûr responsables de leurs actes devant la loi, considérés comme les victimes de processus d’exclusion économique et sociale, de l’extension de la précarité.

Une troisième contradiction, qui confine à l’amalgame, tient à la définition des populations à risques : personnes rencontrant des “difficultés sociales, éducatives ou matérielles” peut-on lire dans le document ministériel déjà cité... Le spectre paraît bien large pour repérer et encadrer ceux, nombreux, dont la situation pourrait potentiellement conduire à la délinquance.

La définition de populations à risques

Quelles sont donc ces familles et ces personnes rencontrant des difficultés diverses pouvant conduire à des comportements délinquants ? La commission « prévention » du Groupe d’Etudes Parlementaire sur la Sécurité Intérieure (GEPSI), présidée par Jacques-Alain Bénisti, député UMP du Val-de-Marne, semble donner des éléments très concrets de réponse dans son rapport préliminaire remis en novembre 2004 à M. de Villepin (alors ministre de l’Intérieur). Une réponse qui fait froid dans le dos car elle va plus loin que le Front National dans l’affirmation de l’équation immigration = délinquance. Ce rapport, intitulé « Sur la prévention de la délinquance », est émaillé d’affirmations qui, à force de vouloir coller à une certaine idée du bon sens populaire, s’avèrent sociologiquement mensongères et politiquement dangereuses. A sa lecture, on pourrait même croire à un canular, mais il s’agit bien de la production d’une partie de la représentation populaire, soit 17 députés UMP, 1 UDF et 2 PS.

Quelques morceaux choisis doivent être cités pour que le lecteur prenne la mesure de ce rapport qu’on peut considérer comme une des épures du futur projet de loi sur la prévention de la délinquance : « Entre 1 et 3 ans : seuls les parents, et en particulier la mère, ont un contact avec leurs enfants. Si ces derniers sont d’origine étrangère, elles devront s’obliger à parler le français dans leur foyer pour habituer les enfants à n’avoir que cette langue pour s’exprimer ». « Entre 4 et 6 ans : ces années se passent traditionnellement à la maternelle et c’est là que les premières difficultés peuvent apparaître. Difficultés dues à la langue, si la mère de famille n’a pas suivi les recommandations de la phase 1 », c’est-à-dire la phase entre 1 et 3 ans ci-dessus. Ailleurs, on y parle « des pères, qui exigent souvent le parler patois du pays à la maison » (sic). Ces affirmations sont accompagnées d’une courbe pseudo-scientifique intitulée « Courbe évolutive d’un jeune qui, au fur et à mesure des années, s’écarte du “droit chemin” pour s’enfoncer dans la délinquance ». Elle est censée montrer qu’après « les difficultés de la langue » à la petite enfance puis des « comportements indisciplinés », le parcours du jeune enchaîne redoublements, « petits larcins », consommation de drogues douces puis dures et, enfin, entrée dans la grande délinquance. Cette courbe type, montrée aux quelques rares personnes auditionnées devant la commission, constitue un a priori à la réflexion qui nie tout simplement des décennies d’études scientifiques sur le bilinguisme, les familles de migrants et la délinquance. [4]

Pour M. Bénisti et ses collègues, le diagnostic est donc très clair, et très simple. Trop simple, devrions-nous dire : c’est le bilinguisme et, subsidiairement, le fait de grandir auprès de parents migrants, dans un quartier défini comme sensible, qui conduit tout droit à la délinquance et ce, dès le plus jeune âge. Bien sûr, une telle énormité n’est pas présentée sans fioritures. Pour les membres de la commission, qui se conçoivent avant tout comme des élus proches du terrain, il est bien sûr urgent de « faire quelque chose », de s’attaquer aux problèmes à leur source, de rendre plus efficaces les politiques de prévention déjà mises en oeuvre - autant d’objectifs créant facilement le consensus. Le rapport passe donc très vite, c’est le moins qu’on puisse dire, sur les facteurs sociaux qui permettent d’expliquer les comportements délinquants. Le bilinguisme et la figure de la mère d’origine étrangère, gardienne de l’ordre et agent d’assimilation, semblent être conçus comme de simples accroches ou prétextes permettant d’aborder les préconisations et solutions que le document développe très longuement, reproduisant au passage dans ses annexes l’offre commerciale d’une société de vidéo-surveillance... Mais ce prétexte ou cette accroche ne sont pas, bien sûr, choisis au hasard, les immigrés tenant le rôle du bouc-émissaire.

Les solutions envisagées pour cet enfant dont on prédit qu’il va s’écarter « du droit chemin » (sic) passent par l’intervention d’un ensemble de professionnels. Les enseignants sont invités, en cas de besoin, à passer le relais aux orthophonistes et aux pédopsychiatres, ces derniers devant même dispenser une formation aux assistantes maternelles. Bref, le bilinguisme est défini comme une maladie, une pathologie qui doit faire l’objet de soins préventifs dès la prime enfance. Puis ce sont les polices, les travailleurs sociaux, les maires, la justice qui sont invités à partager leurs informations et à mettre en oeuvre un « secret partagé » au sein d’un comité de coordination. L’enfant puis le jeune, tout au long de son parcours, sera suivi par un référent qui pourra saisir, si besoin, le comité de coordination. Si les difficultés à rester dans le « droit chemin » persistent, l’orientation dans une filière d’apprentissage d’un métier puis le « placement irréversible » (sic) dans un internat sont envisagés dès la fin de l’école primaire.

Criminalisation de la pauvreté et de l’immigration

Sont donc réunis, ici, tous les ingrédients de la stigmatisation et de la criminalisation des populations dites « issues de l’immigration ». La criminalisation peut être définie comme une dynamique visant, en labellisant ou étiquettant des groupes comme déviants, à créer elle-même de la déviance. Qu’importe donc, pour les auteurs du rapport, que bilinguisme, difficultés de maîtrise de la langue française, troubles du comportement, toxicomanie, échec scolaire, incivilités ou délits caractérisés soient rapidement rassemblés comme un même symptôme à « détecter ». C’est bien une minorité de la population (aisément repérable par des signes visibles et une altérité pointée du doigt) qu’il s’agit de désigner comme étant « à risque », susceptible de troubler l’ordre public et de s’inscrire dans un parcours pénal où l’internement (l’internat comme la prison) et la répression vont désormais de soi.

On ne trouve nulle trace, dans les 60 pages du rapport, de l’insécurité sociale comme facteur explicatif de la déviance et de la délinquance. Pas une ligne n’est consacrée aux processus de marginalisation et de paupérisation de populations soumises à la ségrégation urbaine. Aveugles aux déterminismes sociaux, oublieux des inégalités, les auteurs misent sur une responsabilisation du parent qui devient en fait, dans leur discours, une culpabilisation de certains parents et certains jeunes désignés à la vigilance locale. Or, ce sont bien les conditions sociales dans lesquelles vivent les personnes qui permettent de comprendre la délinquance et non les origines desdits délinquants. La stigmatisation en bloc, l’ethnicisation des questions de sécurité, si elles rassurent peut-être une partie de l’opinion, ne font qu’exacerber la violence et la tension qui pèsent sur les professionnels de la prévention comme sur les populations des quartiers dits sensibles, et ne constituent qu’une fuite en avant.

S’il est plus nuancé et plus sérieux que le rapport Bénisti, un autre rapport sur la sécurité des mineurs, remis au Premier ministre et au ministre de l’Intérieur fin avril 2005 par Marie-Thérèse Hermange (sénatrice de Paris), ne renonce pas au principe du secret partagé, à l’instauration d’une collaboration étroite des travailleurs sociaux avec la police dans un contexte de renforcement de ses pouvoirs et de ceux de la gendarmerie. Ce second rapport évoque aussi le rôle prépondérant du maire, la rationalisation des fichiers informatiques, la vidéo-surveillance, il réitère les préconisations sur le renforcement du contrôle des familles et la mise en oeuvre d’instances d’intervention précoce, le mineur en difficulté étant défini comme un futur délinquant. La focalisation sur les populations dites “issues de l’immigration” n’est pas obsessionnelle comme celle du rapport Bénisti. Le rapport Hermange a le courage d’aborder des problèmes graves tels que l’exploitation des mineurs, l’inceste mais aussi l’excision et la mariage forcé. Clairement orienté vers la prise en compte des victimes de la délinquance, ce dernier rapport ne rompt cependant pas avec les positions affirmées par Nicolas Sarkozy dès janvier 2003 lors de l’examen de son projet de loi pour la sécurité intérieure (LIPSI) selon lesquels il faudrait rompre avec une approche de type sociale de la délinquance, renoncer à en étudier les causes, car cela contribuerait à la production d’une “excuse sociologique ou sociale” de cette délinquance. [5]

Le rapport Hermange entretient au long de 207 pages une certaine confusion entre mineurs en danger et mineurs délinquants. Les notions de protection et de répression n’y sont pas toujours clairement distinguées et le présupposé reste que le mineur en danger peut très souvent devenir un délinquant et donc faire l’objet du même traitement. Ce nouveau rapport préconise le renforcement du contrôle des familles par la création d’interventions précoces dans les structures de la petite enfance et à l’école, dispositifs chargés “d’évaluer une situation potentielle de danger et proposer une orientation adaptée”. Les mesures envisagées vont notamment dans le sens non seulement d’une responsabilisation des parents, mais aussi de leur pénalisation et d’une injonction thérapeutique.

Vers une médicalisation ?

Ces discours et projets sont-ils isolés, ne représentant qu’une partie minoritaire de la droite gouvernementale ? Ne sont-ils qu’un avatar démagogique visant, dans une logique électoraliste, à récupérer une partie des votes du Front National ? Peut-être pas. Car nous assistons bien à la forte montée en puissance d’une idéologie sécuritaire. Associant le pouvoir des experts (médecins, psychiatres) au pouvoir politique, elle tendrait à concevoir la délinquance comme une pathologie et à médicaliser son traitement (on parle d’ailleurs, de façon significative, de « dépistage précoce »). Scientifique et rationnel en apparence, ce discours peut séduire.

Certains psychiatres proposent en effet un repérage précoce des troubles du comportement et, à première vue, donnent un écho troublant aux projets politiques. Ainsi, une expertise collective publiée par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) a fait récemment le point sur une catégorie de symptômes fort usitée aux Etats-Unis mais peu commune en France : “le trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent”. De quoi s’agit-il ? D’une palette de comportements très divers qui vont des crises de colère et de désobéissance répétées de l’enfant difficile, aux coups et blessures, dégradations, fraudes et vols chez l’adolescent. Afin de faire disparaître ces symptômes, les experts préconisent un repérage des familles présentant ces facteurs de risque dès la crèche et l’école maternelle et même au cours de la surveillance médicale de la grossesse. [6]

Bien que ces scientifiques situent leur approche médicale et biologique clairement comme l’une des approches possible (à côté des approches judiciaire et sociale ou socio-éducative) et non pas comme la seule qui permette d’appréhender la prévention de la délinquance, ne peut-on pas remarquer le rapprochement entre leurs propositions et celles des politiques ?

Une fois de plus, sur un sujet décidément brûlant, l’étude de l’INSERM suscite déjà de vifs débats. Prenons garde de ne pas lui faire dire ce qu’elle ne dit pas. Non, les experts psychiatres ne préconisent pas systématiquement la prise de médicaments aux enfants turbulents mais proposent aussi des thérapies cognitives et comportementales de guidance parentale, des jeux de rôles avec les enfants, qui ont pu prouver leur efficacité. Les métaphores “d’Orange mécanique” ou de “Big brother” utilisées ici ou là, pronostiquant l’avènement d’une société d’ordre où médecins, travailleurs sociaux, éducateurs et policiers seraient les agents d’un totalitarisme sécuritaire, sont utilisées de façon trop facile. L’outrance de la critique s’explique d’ailleurs, en partie, par une réaction défensive de psychanalystes dont l’approche a été récemment mise en cause.

Il subsiste néanmoins quelques interrogations et non des moindres. La notion même de “trouble des conduites”, fort extensive, est considérée comme un concept fourre-tout par les psychiatres d’influence psychanalytique. On peut noter, en effet, la dimension moralisante et idéologique d’une telle notion qui demanderait de répondre à la question épineuse de ce qu’est une “bonne conduite”, comme on peut s’interroger sur ce qu’est le “droit chemin” ?

On peut aussi questionner la préconisation d’un repérage systématique et le pouvoir donné aux experts médicaux, pour éviter ses éventuels effets pervers. Bien sûr, certains troubles du comportement, lorsqu’ils apparaissent précocement, rendent probable, dans une minorité de cas, un passage à l’acte délinquant. Mais l’approche systématique par la pathologie, légitime dans le champ scientifique, ne pourrait-elle pas être dangereusement récupérée par les politiques ? Ne participe-t-elle pas, indirectement mais très efficacement néanmoins, à une tendance inquiétante à la pathologisation de situations, de populations, de quartiers dont on oublie trop souvent de dire qu’ils sont au coeur de processus sociaux de marginalisation et d’exclusion sociale. Ainsi paraissent aujourd’hui des ouvrages sur la “psychopathologie des banlieues”, approche qui aurait pu paraître incongrue voire inadéquate il y a quelques années, y compris lors des divers “étés-chauds” qui embrasèrent les quartiers populaires au cours des années 1980 et 1990.

Ne va-t-on pas, en organisant ce repérage précoce sur des bases qui restent discutables, en ciblant et fichant d’une manière ou d’une autre enfants et familles à risque, définir comme une pathologie, une maladie, ce qui relève aussi d’un traitement social et politique ? En désignant l’enfant comme malade, ne va-t-on pas contribuer à culpabiliser des parents et fausser toute la relation éducative ? N’est-on pas en train, à travers une classification des individus à risque, rassurante mais qui pourrait devenir douteuse, de littéralement fabriquer une pathologie pour ne pas se saisir d’un problème avant tout social et politique ?

Ce “on” dont nous parlons concerne les thérapeutes mais surtout le pouvoir politique et ses réelles intentions. Les approches scientifiques ne peuvent faire l’économie des usages politiques qui peuvent être fait de leurs conclusions. Le fil reliant l’avant-projet de loi et les rapports de parlementaires que nous venons de résumer aux études des spécialistes des troubles des conduites, reste pour l’instant fort ténu. Il existe cependant un risque que le gouvernement, dans une logique ultra-sécuritaire, mette en cohérence ces diverses propositions au sein d’un nouveau “dispositif” de prévention. Une forte demande sociale semble converger pour des solutions au problème de la délinquance considérées comme plus rationnelles et évaluables, où l’approche sociale et éducative n’a pas toujours sa place. Quelques questions apparemment trop simples

Dans le contexte actuel de surenchère sécuritaire, plusieurs questions ne semblent finalement plus posées alors qu’il serait nécessaire d’y trouver des réponses politiques. La première peut même concerner les cas de délinquance grave et de pathologies : pourquoi les individus ayant des tendances psychopathiques sont plus souvent des pauvres ? Question à laquelle il est certes difficile de répondre mais que nous aurions collectivement tort, pressés par l’urgence, de ne pas nous poser. [7] La seconde concerne la tendance actuelle à considérer toute manifestation agressive comme une pathologie. Ne peut-on pas lire dans cette violence, tout en s’attachant au respect des droits des personnes et à la défense des droits des victimes, une révolte contre la société qui, par l’ampleur et la violence des processus d’exclusion qu’elle génère, fait naître de profondes frustrations ? Il ne s’agit pas de trouver, comme le pense M. Sarkozy, une “excuse sociologique” à la délinquance. Il s’agit de souligner que la violence est, en effet, inversement proportionnelle à l’intégration sociale. Enfin, n’oublions pas, comme l’écrit le sociologue Laurent Mucchielli, que « lorsqu’un individu est confronté chez autrui à une agressivité dont il ne comprend pas les ressorts, il lui est commode de désigner cet Autre comme ‘fou’ s’il emploie le langage le plus ordinaire, ou comme ‘psychopathe’, s’il veut employer un mot d’apparence savante ». [8]

Sans attendre le dépôt d’un éventuel projet de loi ni les raccourcis démagogiques d’une future campagne électorale, il convient de prendre conscience de la lente montée en cohérence de cette idéologie sécuritaire. Il est encore temps d’y résister en montrant combien l’augmentation des inégalités sociales (ces facteurs dits environnementaux ou contextuels dans les études de psychiatrie) reste l’un des ressorts, voire le creuset de la délinquance. C’est bien sur ces inégalités que le débat public et l’action politique devraient porter.

Pierre Billion est membre de l’Observatoire des inégalités, Maître de conférences en sociologie (IUT Carrières Sociales) à l’Université de Tours et membre du conseil d’administration de l’APSER, équipe de prévention à Joué-lès-Tours (37).


Notes

[1] Déclaration du ministre de l’intérieur le 9 septembre 2005 devant les préfets.

[2] Révélé le 19 décembre 2003 par le Nouvel Observateur.

[3] On parle aussi de cellule d’alerte, d’observation sociale, etc. Parmi les communes « innovantes » : Vitry-le-François, Orléans, Chambéry, Tarbes et, potentiellement, les 24 sites pilotes désignés pour conduire des expérimentations en matière de sécurité.

[4] Le rapport Bénisti est téléchargeable sur le site du Centre d’initiative et de réflexion pour la défense des libertés (CIRDEL) de Lyon. Pour une analyse critique du rapport : cf. Pierre Billion, « Prévention, criminalisation de l’immigration et déni des inégalités » sur Oasis, le portail du travail social.

[5] Déclaration du ministre lors du débat à l’assemblée nationale, le 14 janvier 2003.

[6] Etude consultable sur le site de l’INSERM : http://www.inserm.fr

[7] Précisons au passage que les délinquants aussi sont plus souvent des pauvres. Afin de parer à tout amalgame, faut-il préciser encore que tous les délinquants ne sont pas fous, que tous les pauvres ne sont pas délinquants et que tous les pauvres ne sont pas fous... ?

[8] Laurent Mucchielli, “Quelques réflexions critiques sur la ‘psychopathologie des banlieues’”, VEI Enjeux, n° 126, 2001.

2 Messages de forum

  • Je suis médecin psychiatre et expert. Je dervrais bondir devant ce type de discours vu mes fonctions. Mais non, on est pas tous comme ça et je soucris tout à fait à ce point de vue...

  • En quoi l’étude de l’Inserm est elle originale ou intéressante, quand elle dit qu’un délinquant adolescent a une probabilité plus forte d’avoir eu un comportement « anormal » pendant l’enfance ? on se doute qu’on ne tombe pas sans raison dans la délinquance.

    Mais le problème, c’est de mettre l’accent sur ce constat, sans en même temps dire qu’il y a un tas d’enfants qui ont eu un comportement « anormal » et qui ne sont pas pour autant tomber dans la délinquance.

    Il faudrait donc selon l’Inserm ficher un tas d’enfants en maternelle pour éviter (ou essayer d’éviter) que quelqu’uns ne deviennent des délinquants ?