Prendre la prévention au sérieux

CLARIS, 25 avril 2004

dimanche 25 avril 2004

La prévention de la délinquance est à l’ordre du jour (précisons toutefois délinquance juvénile car les autres formes de délinquance ne sont, comme toujours, pas envisagées). Cette prévention ciblée est en effet inscrite sur l’agenda politique des prochains mois avec le projet de loi en préparation au ministère de l’Intérieur. La Secrétaire d’Etat à l’Intégration et chargée de la politique de la Ville (Catherine Vautrin) vient par ailleurs de déclarer qu’il s’agissait de « l’une de ses priorités ».


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Au centre de cette activité institutionnelle, un consensus sur l’organisation des dispositifs (visant à placer le maire en leurs centres) masque toutefois des carences et des divergences importantes sur la doctrine générale (qu’est-ce que la prévention ?), sur la stratégie (quels sont les objectifs ? les acteurs qui les porteront ? les pratiques qui les réaliseront ?) et sur les moyens (humains et matériels) de cette politique nouvellement affichée par le gouvernement.

Claris prend la prévention de la délinquance juvénile au sérieux et propose aujourd’hui à ses lecteurs un ensemble de textes visant à contribuer au débat public sur ces différents points.

Délinquance et travail social : ce que la prévention veut dire (1) Educateurs pas indicateurs ! (2) La prévention ou la démocratie appliquée à la question sociale (3) La vidéosurveillance : de l’enchantement technologique à l’évaluation de son efficacité (4)

(1)•Une tribune de Claris publié dans Libération - 17 mars 2004 Délinquance et travail social : ce que la prévention veut dire

Après avoir répété à qui voulait l’entendre que « la prévention, ça fait trente ans que l’on essaye et ça ne marche pas », le gouvernement veut remettre la prévention de la délinquance à l’ordre du jour. Suite à une fuite (probablement organisée) laissant entrevoir le contenu du projet de loi « à l’étude » au ministère de l’Intérieur, des travailleurs sociaux se sont mobilisés et manifestent ce 17 mars. « Éducateurs et pas balances ». La formule est lapidaire, mais elle dit néanmoins quelque chose d’essentiel. On peut mettre bien des choses derrière le mot de prévention, et la conception qui sous-tend ce pré-projet de loi a en effet peu à voir avec ce qui, depuis plus d’un siècle, sous-tend l’engagement humain et les pratiques professionnelles de toutes celles et tous ceux qui se sont inscrits dans l’action sociale, dans l’action éducative, dans l’accompagnement des personnes en difficulté et dans l’éducation populaire.

La prévention dont il est question dans ce projet consiste en deux idées simples :

1/ il faut, au niveau local, dépister le plus tôt et le plus largement possible les déviants et délinquants potentiels, afin de les faire rentrer dans le droit chemin,

2/ il faut dissuader les passages à l’acte délinquants, par le biais notamment d’une technologie nouvelle aux effets prétendument miraculeux : la vidéosurveillance généralisée dans l’espace public.

Passons rapidement ici sur le second point. Les recherches (menées essentiellement dans les pays anglo-saxons) indiquent en effet que ce miracle tient plutôt du mirage, sauf sans doute pour les fabricants de ce produit. La surveillance des biens dans des zones désertées comme les parkings et les zones de fret, ou encore la surveillance des biens dans les commerces, n’a pas grand chose à voir avec la protection des personnes dans l’espace public. Et vouloir remplacer la surveillance humaine par celle de la machine, par exemple dans les cours de récréations et les abords des écoles, est une aberration qui délite encore un peu plus le lien social là où il faudrait d’urgence le reconsolider.

La prévention, pour y revenir, se voit également vider de son sens avec le projet à l’étude, à la fois dans sa définition même et dans ce que cette définition induit sur les pratiques et les valeurs des acteurs concernés. Sur le constat, en matière de délinquance juvénile, tout le monde est à peu près d’accord. Les grandes perturbations familiales (et non la simple situation monoparentale qui est souvent transitoire et n’est pas en soi un facteur de délinquance), l’échec scolaire, l’absentéisme et la déscolarisation, la toxicomanie et d’autres pratiques addictives, la répétition d’actes de petite délinquance, les conduites à risque, sont autant de signaux qui nous disent qu’un adolescent ne va pas bien et qu’il faut lui venir en aide. Mais de quelle façon ? L’idée de dépistage et de traitement est une idée médicale. Or les humains ne sont pas simplement des cellules. La simplicité de l’idée cache ici le simplisme du raisonnement. On ne répare pas un humain comme on traite un microbe, ni comme on répare une voiture. Et on ne fait pas évoluer un esprit en lui lançant une simple injonction, voire une menace, ni en le « retirant » purement et simplement du « milieu criminogène » dans lequel on pense qu’il vit. On fait évoluer un esprit lorsque l’on est capable d’entendre et de comprendre sa souffrance, de lui offrir des moyens d’analyser la signification de ses attitudes, de dépasser ses contradictions, de sortir de ses échecs, de trouver des perspectives pour se projeter dans l’avenir. Tout ceci prend du temps, ne se règle pas du jour au lendemain, il y faut souvent plusieurs années. Pour toutes ces raisons, l’accompagnement et l’éducation sont des savoir-faire particuliers, qui supposent des professionnels formés qui développent leur action en s’appuyant sur des références déontologiques spécifiques (égalité de traitement, refus de discrimination, neutralité, secret professionnel, obligation de moyens, respect de la volonté de la personne, autonomie vis-à-vis de l’employeur), qui n’ont rien à voir avec le renseignement policier. Vouloir soumettre les professionnels de l’action sociale et éducative à une obligation de signalement (au policier, au juge ou au maire) de tout ce qu’il voit et entend chez les personnes dont il s’occupe est ainsi une idée malheureuse. C’est de surcroît une idée dangereuse.

Dans la situation actuellement très douloureuse des travailleurs sociaux, qui sont confrontés comme tous les représentants des institutions à la perte de confiance et de légitimité de l’action publique, ce type d’obligation aboutirait rapidement à ruiner le difficile ancrage et le peu de crédibilité qu’ils ont encore dans les quartiers pauvres les plus durs.

Ces idées dangereuses sont hélas déjà à l’œuvre dans la politique gouvernementale. Ainsi la loi Perben 2 a-t-elle déjà modifié l’article 60-1 du code de procédure pénale stipulant désormais que « l’officier de police judiciaire peut requérir de toute personne, de tout établissement ou organisme privé ou public ou de toute administration publique qui sont susceptibles de détenir des documents intéressant l’enquête, y compris ceux issus d’un système informatique ou d’un traitement de données nominatives, de lui remettre ces documents, sans que puisse lui être opposée, sans motif légitime, l’obligation au secret professionnel. Le fait de s’abstenir de répondre dans les meilleurs délais à cette réquisition est puni d’une amende de 3 750 euros ». On rappellera qu’une telle réquisition, désormais ouverte à l’officier de police judiciaire, relevait jusqu’alors d’une commission rogatoire du juge, seul gardien des libertés. On rappellera aussi qu’un projet de loi « responsabilités locales », en cours de discussions, vise à rendre facultative la création d’un Centre communal d’action sociale (CCAS) par une commune qui mène une politique sociale. Selon l’article L.123-5 du Code de l’action sociale et des familles, tel que modifié, les communes « pourraient renoncer à la création d’un CCAS et exercer directement les compétences dévolues à ce dernier ». Du coup les usagers et associations qui y étaient associés n’y joueraient plus aucun rôle, laissant le champ libre au contrôle social du maire.

Contre le simplisme et le caractère régressif des raisonnements actuels, il faut enfin rappeler que les problèmes des personnes ne sont pas uniquement des difficultés personnelles à la place de problèmes personnels. Si ces problèmes se signalent en matière de délinquance par ceux qu’ils posent aux autres, c’est précisément parce qu’ils trouvent leur origine et parce qu’ils s’expriment dans la relation avec les autres. Les travailleurs sociaux portent ainsi bien leur nom, ce sont des travailleurs du social, des travailleurs du lien social. L’action sociale et éducative a donc aussi pour mission de s’exercer sur des contextes, sur des familles, sur des groupes, sur des quartiers, en rencontrant aussi dans cette action tous les acteurs publics et associatifs qui veulent s’inscrire dans la même démarche : refaire société. Il est clair que l’action de ces professionnels est aujourd’hui trop centrée sur les problématiques individuelles, au détriment de l’action collective. Un état des lieux des problèmes rencontrés, une évaluation des pratiques et de leurs résultats, seraient les bienvenus si les travailleurs sociaux en étaient bien les premiers acteurs, et pour une mise à plat, une mise en questions, non une mise en cause, encore moins une mise en accusation. Ainsi l’idée d’enfermer l’action éducative et sociale dans la seule dimension individuelle afin de trier le bon grain de l’ivraie, de surcroît pour transformer ces professionnels en auxiliaires des politiques locales de sécurité, est une idée aussi malheureuse que dangereuse qui révèle au mieux un dramatique déficit d’analyse de notre société, au pire l’emprise d’une idéologie qui ne dit pas son nom : l’articulation de croyances économiques libérales avec des idées politiques conservatrices et sécuritaires.

(2)Educateurs pas indicateurs !

A Paris, en cette chaude et très ensoleillée journée du 17 mars 2004 faisant prématurément ressentir à chacun que l’hiver a assez duré, la manifestation organisée à l’appel de plusieurs syndicats (CGT, Sud, Syndicat de la magistrature, CNT...), d’associations (ANAS, CPO...), de collectifs de travailleurs sociaux et d’étudiants en travail social pour dire NON ! au projet de loi du Ministre de l’intérieur sur la prévention de la délinquance associant notamment les acteurs de l’éducation spécialisée en agents de délation (l’article 11 du projet de loi Sarkozy oblige les professionnels de l’éducation et de la santé à communiquer l’ensemble des informations qu’ils détiennent sur les personnes qu’ils accompagnent présentant des difficultés sociales, éducatives et matérielles) représente sans conteste un moment historique pour le travail social.

En effet, au grand étonnement des travailleurs sociaux eux-mêmes présents en grand nombre (entre 10 000 et 15 000) dans les rues de la capitale conduisant au ministère des affaires sociales, la mobilisation nationale faisant suite à plusieurs mouvements de colère de travailleurs sociaux confrontés à l’offensive de collectivités locales souhaitant les faire collaborer systématiquement avec les forces de l’ordre (Chambéry, Toulouse...), fut un grand succès. Lors de ce moment de protestation il s’agissait notamment de résister au délitement et à l’instrumentalisation de l’intervention des travailleurs sociaux pensée d’abord comme étant au service de l’ordre social. Mais il s’agissait également de vilipender une logique antisociale où les notions de prévention, d’aide éducative et de promotion de l’individu sont sacrifiées et remplacées par celles de surveillance, de contrôle et de punition au nom de la lutte contre l’insécurité amalgamant ainsi les pauvres et la jeunesse en délinquants ou en potentiels fauteurs de troubles.

En fait, la réussite de cette belle journée de contestation et de clarification de ce que représente l’action des travailleurs sociaux (voir l’arrêté du 4 juillet 1972 définissant la prévention spécialisée) est venue contredire toutes les idées reçues véhiculées sur ces acteurs depuis les années 70. En effet, tous les « spécialistes » du travail social adeptes ou producteurs d’analyses sociologiques basées sur les théories critiques et structuralistes se sont pratiquement tous accordés pour « démasquer » les travailleurs sociaux, sortes de « petits bourgeois » frustrés dont la réelle ambition serait de rejoindre le camp des dominants en écrasant, en méprisant et en contrôlant les « usagers sociaux » pour le compte des tenants de l’ordre établi. Or, le mouvement du 17 mars a définitivement démontré la faiblesse de ce jugement simpliste et culpabilisant porté sur les travailleurs sociaux. Certes le secteur social est hétérogène, son passé religieux lui colle toujours à la peau, notamment en ce qui concerne le moralisme dont il peut être porteur, néanmoins ce champ s’est peu à peu sécularisé et les forces laïques qui le constituent aujourd’hui refusent d’être de simples agents de socialisation et de contrôle social mais bien plutôt des acteurs d’émancipation, voire de subversion. D’ailleurs, c’est aussi pour cette raison que des responsables politiques au niveau national mais surtout à l’échelle locale (décentralisation) veulent canaliser les travailleurs sociaux pour qu’ils deviennent surtout les instruments de politiques qui n’ont de sociales que le nom puisqu’elles servent essentiellement la pacification sociale au lieu de rétablir un peu plus de justice. Dans cette entreprise de neutralisation et de négation de l’éthique et de la déontologie des professions sociales (respect des individus, indépendance politique...), le vote de lois (LSI, Perben I et II...) obligeant les professionnels à être des collaborateurs des forces de répression mais aussi la mise en œuvre de processus de déqualification et de déprofessionnalisation du travail social sont des armes malheureusement efficaces (les travailleurs sociaux sont financièrement et administrativement dépendants des dirigeants politiques et de leur représentation du travail social). Ainsi, face à cette logique régressive, les revendications clamées et chantées bruyamment mais encore joyeusement par les manifestants du 17 mars (notre éthique n’est pas la délation ! La misère n’est pas un crime ! Nous ne serons pas les flics de la jeunesse !, la répression n’est pas une solution !...) est une très heureuse surprise : les travailleurs sociaux professionnels ou en formation souvent seuls sur le terrain pour tenter de combiner une action de lutte pour plus d’égalité tout en affirmant un cadre déontologique garant de leur autonomie et du respect des personnes ont pu constater qu’ils représentaient une véritable force collective et surtout qu’ils incarnaient une identité commune : ils veulent être des acteurs du lien social et certainement pas des forces d’encadrement de la misère.

Dès lors, en cette période craintive où altérité rime fréquemment avec danger, un tel combat pour les libertés individuelles et une société plus solidaire et fraternelle mérite non seulement d’être salué mais également d’être soutenu et encouragé malgré l’appel au « désarmement » du gouvernement Raffarin II et III annonçant le report voire retrait du projet. Dans les jours qui viennent restons donc attentifs et toujours mobilisés contre une logique de « contrôle total » et pour le respect des droits démocratiques.

CLARIS

(3)La prévention ou la démocratie appliquée à la question sociale

Dans le contexte du projet de loi sur la prévention de la délinquance du ministère de l’intérieur et des mobilisations des professionnels du travail social qu’il a suscité, un peu partout en France, il nous a paru utile d’interroger un certain nombre d’acteurs locaux sur leurs pratiques et leurs représentations de leur action. Nous avons ainsi rencontré un médecin scolaire, un enseignant coordonnateur d’un réseau d’éducation prioritaire (REP), un éducateur PJJ, un directeur d’un club de prévention et une assistante sociale de secteur. Ces entretiens qui sont réunis sur le site visent avant tout à alimenter la réflexion autour de la notion très élastique de prévention. Ils donnent à voir toute une série de tensions, de dualismes, d’oppositions dans lesquels les professionnels médico-sociaux se débattent. Il ne s’agit pas ici de dresser un état des lieux de l’ensemble du champ, ce qui ne peut se réaliser en l’état actuel du matériau recueilli. Il s’agit d’indiquer quelques lignes de forces qui traversent l’ensemble des entretiens centrés sur cet invisible que constitue la question sociale dans son aspect préventif.

La tension entre professionnalisation et institutionnalisation Il ressort tout d’abord un clivage entre les forces professionnelles et associatives d’une part, les institutions (Etat, Conseil général, municipalités), d’autre part. Les entretiens montrent que la prévention, individuelle ou collective, ne peut exister sans entrer dans la complexité du partenariat : entre les établissements scolaires et le quartier, comme l’indique l’enseignant coordonnateur REP, mais aussi entre les clubs de prévention et leur environnement, comme le soutient un de ses directeurs. Or, du côté des politiques, tout conduit à neutraliser ce qui représente un contre-pouvoir et à maintenir le statut quo.

A ce niveau, la décentralisation sarkozienne est un trompe l’oeil. Faire croire au désengagement de l’Etat alors que le pouvoir se renforce localement et tisse mieux en fin de compte la dépendance, est une innovation réactionnaire. Alors que la démocratie participative était déjà fragile, le projet de loi prévention de la délinquance (musclé par toutes les lois répressives connexes : loi Perben du 9 septembre 2002 sur les orientations de la justice, loi Sarkozy du 18 mars 2003 sur la sécurité intérieure, loi sur l’immigration du 26 novembre 2003) impose du lien directif en renforçant démesurément les pouvoirs du maire et des OPJ (Officiers de police judiciaire). Or, tout ce que nous indiquent ces entretiens menés avec des professionnels, engagés depuis longtemps sur le terrain et ayant menés des actions innovantes en matière de prévention, c’est que l’action sociale s’inscrit sur des contextes, sur des groupes, sur des quartiers en rencontrant tous les acteurs publics et associatifs. La révolte initiée par la remise en cause du secret professionnel, au plus grand profit des institutions (élus locaux et leurs coordonnateurs mystérieux, policiers OPJ libres de s’immiscer dans le travail de terrain des agents médico-sociaux) va à l’encontre de l’autonomie des acteurs locaux et de leurs engagements sur le terrain.

Les entretiens parlent de confiance entre partenaire, de respect mutuel, de soutiens croisés, de lisibilité des actions. Les corps intermédiaires se donnent à voir dans ce travail des associations, dans et entre les associations, dans tous ces projets issus de la politique de la ville dont le budget est plié pour mettre en place de la vidéosurveillance ! Ce hiatus entre professionnalisation et institutions publiques ou, si l’on veut, entre institutions locales participatives privées (club de prévention, associations sportives) ou publiques (PJJ, établissements scolaires, secteur social) et institutions politiques (CG, Villes), va devenir de plus en plus pesant si la fausse prévention sarkozienne devient réalité.

La réponse des acteurs à l’idéologie sécuritaire La définition même de la prévention se situe en effet à mille lieux de la représentation politique actuelle du gouvernement. La prévention vise selon les autocrates l’amélioration de la sécurité. Lui répondent les médecins scolaires qui parlent d’équilibre et d’épanouissement, d’insertion et de promotion. Lui répondent les éducateurs qui insistent sur le lien social, la rencontre, l’observation intelligente des événements locaux et des attentes des jeunes. Lui répondent les enseignants qui animent le volontariat, l’implication des parents, le respect du jeune dans la limite des règles communes minimales. La prévention, c’est la promotion de la vie sociale, et non les mesures actives et dissuasives contenues dans le projet de loi de prévention de la délinquance et dans bien d’autres documents ou discours, mesures inquiétantes qui se représentent le jeune comme un ennemi social.

La dissuasion procède d’une démarche de contention d’un ennemi qu’il faut intimider pour qu’il reste en place. Les jeunes n’ont qu’à bien se tenir ! Qu’ils demeurent statiques, immobiles en bas des barres (répression des nuisances dans les immeubles et pénalisation de l’occupation des halls pour entrave à la circulation), statiques dans les centres fermés et autres instituts de rééducation (article 10 du projet). La vision réactionnaire du pouvoir consiste à reléguer les jeunes dans la non expression (toujours faire pression dans la logique du panoptique anonyme, notamment par la surveillance vidéo), la non implication (sortie du milieu de vie). Toutes les représentations des professionnels sonnent à bien des égards comme un désaveu cinglant de cette idéologie sécuritaire : l’immobilité au nom de l’ordre. Cette idéologie est encore manifeste en ceci : les comités croupions d’éducation à la santé et à la citoyenneté (art 15) ne s’ancrent sur aucune réalité locale.

Faire de la prévention Ecouter les professionnels, c’est découvrir la complexité de la vie sociale démocratique participative. La multiplicité des organisations, des dispositifs, tous l’indiquent, ne contribue certes pas à faciliter l’action de techniciens du lien social. Eux-mêmes sont souvent noyés dans le foisonnement des structures et des politiques locales. Perte de temps, incompréhensions, tensions martèlent les discours des acteurs de terrain. Mais cette ligne de tension entre le nécessaire partenariat et la difficulté du repérage des partenaires potentiels, entre ceux qui actent et ceux qui sont noyés dans la réunionnite ou le saupoudrage des actions (voir le médecin scolaire ou l’assistante sociale) fait la richesse même de l’action sociale. Elle conduit à prendre en compte les rapports humains, et à saisir les jeunes dans leur dimension globale d’élèves, d’adolescents, d’enfants pauvres, de jeunes de cultures différentes.

Tenir compte de toutes ces facettes, disent ces professionnels, c’est mettre en oeuvre des savoir-faire spécifiques : avoir sans doute la vocation, accepter certains tests des jeunes en se sentant disponibles, mais aussi savoir innover (voir l’entretien avec l’enseignant qui est magistral justement en matière de pédagogie sociale), aller sur le quartier (et non se cloisonner tribalement avec la méthode sarkozienne) comme le défendent les éducateurs PJJ aujourd’hui malmenés, et de plus en plus assujettis au suivi individualisé... dans les prisons.

Faire de la prévention, c’est, avec peu de moyens (toujours trop peu de moyens et des moyens qui vont en diminuant dans tous les secteurs professionnels), proposer de la qualité aux jeunes, avec en retour la possibilité de revendiquer les règles de la vie sociale (assiduité, rigidité). Là est le secret de la prévention : quand les jeunes se rendent compte que les adultes de la Cité se démènent pour eux, ils acceptent beaucoup de choses, y compris les fameuses normes de l’interdit. Il faut simplement accepter que ce travail se réalise avec les professionnels, les citoyens, les acteurs publics et les jeunes eux-mêmes. La prévention, c’est de la démocratie appliquée à la question sociale. Telle est la conception que nous entendons défendre avec d’autres : la pluralité normative plutôt que le formatage bureaucratique, la prise en compte de la diversité des configurations locales plutôt que l’illusion d’une remise en ordre par le haut, la prévention en amont plutôt que l’achat de la paix sociale, et la défense du secteur associatif contre le contrôle social. Chacun conviendra que l’enjeu est de taille et que le chemin à parcourir ne manque pas d’obstacles. Raison de plus pour mettre à plat sérieusement un domaine d’activités qui a connu bien des transformations au cours de ces vingt dernières années. A condition de faire des travailleurs sociaux les premiers acteurs de cet état des lieux et de rompre avec une culture de l’accusation à leur égard.

CLARIS

Entretien avec M. J., Directeur d’une association qui gère un service de prévention spécialisée et un service d’insertion dans la région rouennaisee Entretien avec M. X, enseignant en collège Entretien avec Mme X : assistante sociale en polyvalence de secteur sur un quartier sensible Entretien avec Mme X., médecin scolaire à Longjumeau (91)

(4)La vidéosurveillance : de l’enchantement technologique à l’évaluation de son efficacité Par Frédéric Diaz

Au départ, une évidence. On n’agit pas de la même manière lorsque l’on se sait observé. L’œil extérieur, qu’il soit d’une personne ou d’un appareil de vidéosurveillance change nos comportements. Or, ce qui peut sembler une évidence ne l’est pas forcément. La surveillance est certes le moyen de prévention des déviances le plus utilisé, et la vidéosurveillance un outil qui se généralise un peu partout. Il n’en reste pas moins vrai que les résultats de son efficacité sont à démontrer. Il semble donc pertinent de chercher les raisons pour lesquelles dans certains cas cela fonctionne et dans d’autres cas cela ne fonctionne pas. Les recherches évaluatives sur l’efficacité de ces systèmes et leur contribution à une meilleure sécurité des espaces, des personnes et des biens témoignent que les résultats sont largement dépendants de certaines conditions. Au cours des années 90, une chose a donc évolué. On est passé d’un enthousiasme quasi inconditionnel pour ce type de dispositif vers plus de remise en question. Mais tous les pays n’ont pas pris en compte cette réalité au même degré. Ainsi, toute la littérature anglo-saxonne qui discute des conditions de l’efficacité de tels outils a du mal à traverser nos frontières. Le débat s’articule davantage en France entre ceux qui défendent les libertés publiques contre la menace technologique et les partisans d’un renforcement de la protection des biens et des personnes face à la demande de sécurité des citoyens. Mais quid de l’évaluation sur l’efficacité du système et surtout sur les meilleures conditions de sa mise en forme ? A la lecture des recherches, essayons donc de rattraper un peu notre retard.

La recrudescence de la vidéosurveillance en France cache une quasi absence d’évaluation Depuis sa légalisation en France en 1995, la vidéosurveillance n’a eu de cesse de se banaliser. Comme le faisait remarquer Desplechin (2004), les premiers systèmes se sont installés dans les années 1970 et ils touchaient les réseaux routiers, les banques et les magasins de luxe, puis ils se sont développés vers les transports collectifs, les lieux de travail, de loisirs, pour gagner dans les années 1990 les stades et enfin la rue. Plus généralement, on est passé d’une implantation dans l’espace privé à une implantation dans l’espace public. On ne compte plus dorénavant les villes qui se sont munies de ces dispositifs (près de 300 villes en France, fin 2000, selon le ministère de l’Intérieur, beaucoup plus aujourd’hui). On compte plus d’un million de caméras pour soixante millions d’habitants. Partout on retrouve ces outils. Magasins, transports en commun, parkings, rues, banques, pharmacies, bijouteries, stations services, espaces de loisirs (grands stades, salles de concerts), tous les espaces sont bons pour accueillir ces nouveaux outils, avec une double finalité : prévenir et d’une manière générale faire baisser le volume de la délinquance ; réprimer et augmenter les taux d’élucidation.

Mais paradoxalement la recherche en France n’a pas encore évalué les effets sur la délinquance . Il faut donc se tourner vers le monde anglo-saxon et principalement la Grande-Bretagne pour trouver des études sérieuses quant aux effets sur les déviances. Or, quand on regarde de près les résultats de ces études, l’efficacité de tels dispositifs est pour le moins limitée.

On constate d’abord des effets distincts selon la nature des délits (Ditton, Short, 1995). D’une manière générale, on observe une baisse des crimes et délits mais avec des variations selon le type d’infraction. Une baisse nette sur les cambriolages, les vols de véhicules, les vols à l’étalage, une baisse des actes de vandalisme. On ne constate aucun changement avec les homicides, les crimes sexuels, les agressions violentes, les attaques à main armée, et même une augmentation concernant les usages de drogue, les infractions liées à l’usage de véhicules. Comme si la présence des caméras avait accru le nombre d’incidents détectés. Mais ces résultats peuvent varier d’une étude à une autre, comme par exemple la disparition des marchés de drogue constatée par Armitage et al. (1999).

D’une manière générale, la télésurveillance obtiendrait donc ses meilleurs résultats sur des délits visibles commis par des délinquants craignant la confrontation avec les acteurs de la sécurité qu’ils soient privés ou publics (Cusson, 2003).

Les résultats varient, de plus, d’une étude à une autre. Dans certains cas, le résultat de l’évaluation est l’échec des effets de la télésurveillance sur la délinquance. C’est notamment le rapport de Grandmaison, Tremblay (1997) sur l’évaluation des effets de la télésurveillancedans 13 stations du métro de Montréal. Dans d’autres cas, les résultats sont plus mitigés. Des fois cela fonctionne et des fois non. C’est notamment les conclusions de Welsh et Farrington (2002). Plus finement, cela peut fonctionner un temps, et s’estomper, par exemple si les interventions ne suivent pas.

On peut constater enfin des effets pervers. La vidéosurveillance pourrait être perçue comme un outil de construction de la déviance. On assiste alors à des formes de discrimination avec la définition de cibles prioritaires se basant sur des images préconstruites de la déviance par les policiers ou les politiques et d’une manière générale par le citoyen (Bétin, Martinais, Renard, 2003). On ne verrait donc que ce que l’on rechercherait à voir. Mais pourquoi donc dans certaines études les résultats sont probants et dans d’autres pas ? En réalité, tous les auteurs s’accordent à dire que la vidéosurveillance ne peut être efficace que si un certain nombre de conditions sont réunies (Heilmann, 2003).

La vidéosurveillance : les conditions de ses réussites et de ses échecs Il s’agit ici de rompre avec des idées toutes faites chères à nos politiques et aux vendeurs de rêves que peuvent représenter les sociétés de sécurité privée spécialisées dans ces dispositifs. La vidéosurveillance ne sert à rien si elle n’est pas organisée et couplée autour de variables clefs. Les grands enseignements de l’évaluation sont les suivants.

Cela peut paraître évident, mais la vidéosurveillance n’est efficace que si elle s’en est donnée les moyens. Les moyens doivent être pensés autant au niveau technique qu’au niveau humain. Plus les caméras sont nombreuses, bien placées, perfectionnées et plus l’efficacité est grande et son utilisation pertinente (Brown, 1995). Le nombre et la qualification des opérateurs affectés à la surveillance des écrans ne sont pas non plus étrangers aux performances d’un dispositif de vidéosurveillance (Norris, Armstrong, 1999). Les résultats dépendent donc de la qualité d’implantation des dispositifs et des conditions concrètes dans lesquelles la vidéosurveillance opère (Cusson, 2003).

Plus l’espace observé est complexe et étendu et moins les résultats sont probants. Il s’agit de prendre en compte la complexité du réel. On ne peut pas tout observer, ou tout au moins il est plus difficile d’obtenir des résultats satisfaisants sur un espace complexe que sur une zone plus lisible. L’implantation de la vidéosurveillance à l’intérieur du métro londonien n’a pas entraîné une baisse de la délinquance (Webb, Laycock, 1992). Les remarques sont similaires pour Ditton, Short (1999) et la mis en place de la vidéosurveillance dans des centres-villes en Ecosse. De manière générale, la vidéosurveillance obtient de meilleurs résultats lorsque les espaces contrôlés sont fermés ou quasi fermés et non ouverts. Cela fonctionne dans les autobus (Poyner, 1992), dans les parkings (Tilley, 1993), dans les entrepôts (Cameron, 2003). Par contre cela ne fonctionne pas dans des stations de métro trop complexes (Webb, Laycock, 1992), dans les rues des grandes villes (Mazerolle et al., 2002).

Il ne suffit pas de mettre de la vidéosurveillance pour prévenir la délinquance. Pour obtenir des résultats, il faut une inscription dans un ensemble cohérent de mesures et d’actions sur le terrain, accompagnés de la mobilisation des habitants. Il faut y ajouter la construction d’une destination sociale à l’objet technique pour éviter une incompréhension et un rejet. L’impact est plus significatif quand on associe la vidéosurveillance à d’autres mesures de prévention : renforcement de la présence policière ou d’agents de sécurité privée (dans les stades par exemple, Diaz, 2001), campagne d’information ciblée, communication sur la présence de caméras dans la zone (Squires, Measor, 1996). La publicité sur la mise en place de dispositifs peut avoir des vertus ou la simple visibilité des dispositifs peut avoir des effets sur la baisse des déviances, mais pour ne pas perdre l’efficacité du départ, il faut que cette mesure soit suivie d’effet (arrestations, etc.).

La vidéosurveillance joue un rôle dissuasif à l’encontre des délinquants. Mais il s’agit de définir des cibles et des objectifs pertinents (Heilmann, 2003). Il n’y a pas d’effet dissuasif sur des actes impulsifs (Brown, 1995). La caméra n’empêche pas des actes, elle empêche des décisions (Lianos, 2001). Il faut donc s’attacher à la nature du problème ciblé, à la pertinence de la solution et aux raisons pour lesquelles les délinquants ont cessé de commettre des délits ou, au contraire, ont continué de plus belle (Cusson, 2003). En effet, les délinquants s’adaptent aux conditions et ils agissent en conséquence. On constate ainsi un déplacement des cambriolages des zones surveillées vers des zones périphériques (Goodwin, 2002). Webb et Laycock (1992) constatent que des vols dans le métro de Londres sont commis dans des angles morts du champ de vision des caméras. Il y a donc un effort de la part du délinquant pour déjouer la caméra. Ce résultat est corroboré par des entretiens qualitatifs de Ditton et Short (1998). Le délinquant analyse les dispositifs et exploite ses faiblesses.

Nous nous trouvons confrontés à la montée d’une peur du crime. L’important n’est pas ici de savoir s’il y a une augmentation de la criminalité. C’est davantage notre seuil de tolérance face au crime qui est en jeu. Les mécanismes classiques du contrôle social ne fonctionnent plus. L’État n’est plus en mesure d’assurer seul la sécurité des personnes, de leurs biens et des espaces. Du coup les villes, les entreprises, voire les particuliers se tournent de plus en plus vers le marché de la sécurité et notamment les techniques de vidéosurveillance. Mais les résultats sont pour le moins partagés. Il ne faut donc pas chercher dans cet instrument une réponse à tous les problèmes. Il peut être une réponse dans certains cas, encore faut-il avoir réfléchi aux conditions de sa mise en place et avoir pensé ses limites. Il ne se suffit pas à lui-même, mais il doit s’inscrire dans un ensemble cohérent de mesures et/ou d’actions sur le terrain (Heilmann, 2003). Il paraît donc préoccupant qu’il y ait une telle systématisation de ces dispositifs pour répondre aux problèmes de sécurité. Trop souvent, la vidéosurveillance est présentée comme la solution « moderne », une sorte de miracle technologique. Or la technique n’est rien sans l’intelligence humaine, sans une analyse solide des problèmes de sécurité et du sentiment d’insécurité que l’on veut réduire, et sans l’accompagnement humain du dispositif technique (ce qui a aussi un coût que les vendeurs se gardent bien de mettre en avant). Il reste enfin à démontrer aussi que cette technologie est toujours plus efficace et plus rentable (en oubliant pas que les budgets que l’on investit là sont pris ailleurs) que la surveillance humaine.

BIBLIOGRAPHIE

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