Place Beauvau, un homme sûr pour Jacques Chirac

Le Monde, Béatrice Gurrey, 22 avril 2004

vendredi 23 avril 2004


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Le conseil des ministres vient de s’achever, mercredi 21 avril. Anniversaire de sinistre mémoire... Jacques Chirac le marque à sa façon, en invitant son nouveau ministre de l’intérieur, Dominique de Villepin, à s’exprimer, alors que l’ordre du jour est épuisé. C’est une démarche rare. Le président souhaite lui donner l’occasion d’exposer sa doctrine, après l’expulsion de l’imam salafiste de Vénissieux, un polygame partisan de la lapidation des femmes, expulsé en Algérie le matin même, par le premier avion.

M. de Villepin justifie la rapidité d’exécution de cette décision - son premier fait d’armes - dont l’arrêté avait été pris par son prédécesseur, Nicolas Sarkozy. Il souligne qu’il ne faut pas faire d’amalgame. Ce n’est évidemment pas un geste contre les musulmans, mais une mesure individuelle ferme contre un religieux qui tenait des propos inacceptables.

Il y a enfin, place Beauvau, pour M. Chirac, un homme avec lequel ne plane pas l’ombre d’une ombre. Un fidèle, un vrai. Pas d’ambition présidentielle affichée. Pas de tracas sur les dossiers. Ce n’est pas avec M. de Villepin que risque de survenir une polémique sur la discrimination positive. Et ce ministre des cultes-là ne se serait pas aventuré à promettre à l’Union des organisations islamistes de France (UOIF) - comme l’Elysée en a soupçonné M. Sarkozy - qu’il n’y aurait pas de loi sur le voile. Alors que le président estimait qu’elle était absolument nécessaire.

Vendredi, le ministre de l’intérieur sera en Corse, pour honorer la mémoire du préfet Erignac. Là encore, règne une totale confiance. Certains conseillers du président s’étaient émus, après la profanation, en août 2003, de la stèle du préfet assassiné en février 1998, que M. Chirac n’intervienne pas fortement, laissant faire l’ancien ministre de l’intérieur. « Dominique » y va, c’est bien.

Le marquage à la culotte s’est transformé en relation de confiance. M. Sarkozy se plaçait sans cesse sur le terrain du président. Il y trouvera désormais M. de Villepin, en parfaite symbiose avec le chef de l’Etat. A quoi correspond le remplacement de M. Sarkozy par l’ancien ministre des affaires étrangères ?, fut-il demandé à M. Chirac lors de son intervention télévisée du 1er avril. « Aux exigences du jour », a répondu, bien dans sa manière, le chef de l’Etat.

Les « exigences du jour », cela veut dire qu’un homme sûr pour M. Chirac a la haute main sur le renseignement et sur la police. Cela veut dire que le conseil de sécurité intérieure, présidé par Philippe Massoni, fonctionnera de l’Elysée à la place Beauvau, comme une mécanique bien huilée. Et non comme une machine à surveiller celui d’en face.

A peine quelques mètres séparent l’Elysée du ministère. Dominique de Villepin revient vers ce palais qu’au fond il a eu tant de mal à quitter. Il fut le complice avec lequel le président a partagé les rudes heures de la cohabitation, les affres des affaires. Celui qui bousculait le président, lui faisant commettre à l’occasion quelques erreurs. Secrétaire général de l’Elysée en 1997, il fut ainsi l’un des artisans de la dissolution de l’Assemblée nationale. « Dieu sait qu’il n’était pas parfait, mais c’était autre chose ! », soupirent pourtant, nostalgiques, quelques conseillers de l’Elysée.

Il fut aussi le diplomate parfait, pour un président qui n’a jamais pris ombrage du brio qu’affichait le patron du Quai d’Orsay. Et si M. de Villepin s’est empêtré dans la crise ivoirienne, M. Chirac avait sa solution : l’ami de toujours, Pierre Mazeaud, qui lui a tricoté les accords de Marcoussis.

A l’heure où Alain Juppé, condamné à dix ans d’inéligibilité, s’efface progressivement de la scène politique, où Jean-Pierre Raffarin consomme son sacrifice en rêvant, pour plus tard, au Sénat, M. de Villepin fait ses classes à Beauvau. Aura-t-il les reins assez solides pour Matignon ? Jacques Chirac verra. Car il faudra bien répondre à cette question, s’il ne peut se résoudre à y nommer M. Sarkozy.

Le président sait bien que M. de Villepin souffre de deux handicaps majeurs : ce n’est pas un élu - d’ailleurs, il ne le tutoie pas, comme il le fait avec ceux qui ont reçu l’onction du suffrage universel -, et, surtout, il reste honni par une bonne partie de la droite. Ennuyeux pour diriger une majorité.

De la sécurité civile à la lutte antiterroriste

Voici les principaux dossiers qui figurent sur l’agenda du ministre de l’intérieur pour les prochains mois.

La réforme des corps et carrières. Il s’agit de diminuer les effectifs des commissaires et des officiers, tout en renforçant leurs responsabilités. Elle doit aussi permettre de faciliter le passage d’un corps à l’autre.

La sécurité civile. Le ministre de l’intérieur a prévu de présenter, à la mi-juin au Sénat, un projet de loi de modernisation de la sécurité civile qui reconnaîtra la dangerosité du métier de pompier.

La prévention de la délinquance. Bloqué depuis plusieurs mois à Matignon en raison des désaccords entre l’ancien ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, et d’autres membres du gouvernement, le projet de loi sur la prévention de la délinquance ne sera pas examiné par le Parlement avant la rentrée. M. de Villepin souhaite revoirson architecture.

La lutte antiterroriste. Le ministre de l’intérieur entend renforcer les moyens technologiques mis à la disposition des services de police et organiser le rapprochement des renseignements généraux (RG) et de la direction de la surveillance du territoire (DST).

Béatrice Gurrey

• ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 23.04.04