Mauvaises questions européennes

Politis n°799, Denis Sieffert , 29 avril 2004

samedi 1er mai 2004


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Célébrer l’élargissement de l’Europe un jour de fête du Travail n’est pas nécessairement une bonne idée. À moins que le 1er Mai ait fini par disparaître totalement de notre mémoire politique ­ ce qui est bien possible. Toujours est-il que l’arrivée de dix nouveaux pays au sein de l’Union européenne n’augure rien de bon ni pour les salaires, ni pour l’emploi, ni en règle générale pour le niveau de vie des Européens. Les trois États baltes, la Lettonie, la Lituanie et l’Estonie, ont un niveau à peu près trois fois inférieur à la moyenne européenne actuelle. L’heure de travail coûte neuf fois moins cher en Lettonie que dans l’Europe des Quinze. Un vrai paradis pour les délocalisations ! Faut-il pour autant être hostile à cet élargissement vanté un peu partout comme un merveilleux fait de civilisation ? C’est une vieille habitude avec l’Europe que de poser des questions pièges auxquelles il est à peu près impossible de répondre. Êtes-vous pour ou contre l’élargissement ? Si la réponse est négative, c’est que, même inconsciemment, vous êtes partisan d’une Europe-forteresse, et que vous ne voulez pas partager avec les nouveaux venus vos privilèges d’Occidental repu. Si la réponse est « oui », alors il vous faut avaler l’Europe libérale jusqu’à la lie. Toute autre option est impossible. Impossible par exemple d’imaginer une Union européenne dotée de véritables règles sociales auxquelles les nouveaux États-membres devraient progressivement satisfaire. Sans aller jusqu’à prévoir un salaire européen, impraticable en l’état actuel, pourrait-on au moins s’accorder sur une définition commune de la notion de service public ? Mais pourquoi exiger cela de Malte ou de Chypre, tandis que l’Allemagne, la France et l’Espagne n’ont pu y parvenir ?

On le voit, si la question de l’élargissement est pour nous sans réponse, ce n’est pas par défiance à l’égard des nouveaux venus, mais en raison de l’inconsistance de l’Europe qui se prépare à les accueillir. Si celle-ci se réduit chaque fois un peu plus à une vaste zone de libre-échange, ce n’est pas la faute de la Lituanie ou de l’Estonie, mais des grandes nations européennes qui ont transformé leur Union en... auberge espagnole. À part la démocratie, qui se confond toujours dans le vocabulaire officiel avec l’ouverture des marchés, c’est une « Europe à la carte » qui s’étend sans jamais se renforcer. Dans ce paysage, ceux qui souscrivent à des engagements sociaux sont pénalisés : « Vous aurez les règles sociales, nous aurons les emplois », observa un jour cyniquement John Major, le prédécesseur de Tony Blair (1). Faute de s’imposer à tous, les moindres règles font le jeu de ceux qui les refusent. Et ce n’est pas la Constitution giscardienne qui va remédier à cette faiblesse originelle, puisqu’elle prévoit d’inscrire dans le marbre de la loi fondamentale un libéralisme qui devrait ensuite cesser d’être un sujet de débat politique.

Gardons-nous donc des délires historico-humanistes entendus ici ou là. Vous savez : « L’Europe, c’est l’abolition des frontières, et la fin des guerres. » On ne sache pas que la France était sur le point d’entrer en belligérance avec la Slovénie. Le temps n’est plus ­ Europe ou pas ­ à des affrontements nationaux classiques sur le vieux continent. Il est à des conflits sociaux empruntant des formes plus ou moins régressives. Il est à des révoltes et à des guerres civiles directement liées aux inégalités. Et cette Union européenne, telle qu’elle est, ne les estompe pas mais les renforce. L’Europe, ce n’est pas la fin de l’Histoire. Elle n’empêchera aucun conflit tant qu’elle ne forgera pas une autre conception du monde, et aussi longtemps qu’elle ne sera qu’une simple zone de libre-échange, concurrente mais semblable aux autres, américaine ou asiatique, dépourvue de toute communauté de valeurs (2).

Mais voilà déjà que nous sommes mis en demeure de répondre à une autre mauvaise question : faudra-t-il accueillir la Turquie au sein de l’Union ? Géographiquement, ce n’est évidemment pas une hérésie. Ni les Grecs anciens, ni les Romains ne se sont interrogés sur Byzance ou Constantinople. Culturellement, ce serait une excellente chose. Histoire de briser l’antagonisme que l’on veut nous imposer entre un Orient musulman et un Occident judéo-chrétien. Encore faudra-t-il que la référence démocratique, pour une fois, serve à autre chose qu’à couvrir la loi du marché. Quel sort la Turquie réservera-t-elle à ses minorités, kurdes ou arméniennes ? Voilà de véritables questions. Celles en regard desquelles, le moment venu, il conviendra de se déterminer. Mais on peut craindre dès maintenant que des flots d’inavouables arrière-pensées ne viennent fausser le vrai débat.

(1) Cité par Yves Salesse dans son indispensable Manifeste pour une autre Europe, (Le Félin, 10,50 euros).Félin, 10,50 euros

(2) Lire à ce sujet Europe, la trahison des élites, de Raoul Marc Jennar (Fayard, 18 euros), qui met au jour la politique européenne au sein de l’Organisation mondiale du commerce, « ultralibérale avec plus de force que les États-Unis ».