MARCHANDISATION ET IRRESPONSABILITE

vendredi 15 avril 2005


Les idéologues du système marchand ont coutume de confondre marché et responsabilité. Le marché, ou plutôt, les lois du marchés, seraient le meilleur moyen afin que s’« exprime l’esprit d’initiative et de responsabilité de l’être humain ». Cette vision qui constitue un des socles les plus solides et les plus convainquant de la « pensée unique » est en passe de constituer dans l’inconscient collectif le fondement de tout comportement individuel et collectif.

Et pourtant ... Il n’en a pas été toujours ainsi. La « rationalité » du comportement humain, forcément social, n’a pas toujours, dans l’Histoire, été déterminée de la manière dont elle l’est aujourd’hui. Ceci permet de prendre conscience de la relativité des « évidences », et doit nous permettre de prendre un recul nécessaire pour porter un jugement sur le « sens » de ce que l’on voit, et donc des jugements que l’on est amené à porter sur soi et/ou sur les autres.

L’ IRRESISTIBLE ASCENSION DE L’« ESPRIT » DU MARCHE

La conception sociale de la responsabilité ou de l’irresponsabilité de l’individu est toujours fonction du rapport social dominant. Quiconque transgresse ses lois est taxé d’irrationalité voire de folie. Quiconque les respecte est qualifié d’individu « normal ». L’Histoire est pleine de ces individus qui, contre « toute évidence » se sont élevés ou ont dénoncé des principes sociaux et économiques, ont été condamnés pour cela, pour... être réhabilités quelques siècles plus tard, voire considérés comme des précurseurs, voire des devins (?).

C’est durant le Moyen Age (et oui !) qu’ont été jetées les bases de ce qui constitue aujourd’hui le « comportement rationnel de l’être social », c’est à dire de ce qui est perçu, convenu, accepté, comme un comportement « économiquement normal » ou dit autrement « socialement normal ». En effet, face à une conception sociale et politique dominée par la religion durant les siècles de cette époque, s’est peu à peu développé un comportement, une activité, une manière de faire et d’être tout à fait nouvelle.

Les « marchands », de l’an 1000 au 18e siècle, donnent un autre sens à l’activité sociale et à l’image sociale de l’individu. On passe de l’individu « sujet de Dieu » à l’« être social sujet de sa propre histoire ». Ainsi la notion de responsabilité se « laïcise »... l’être humain du Moyen Age, responsable de ses actes devant Dieu, et craignant ce dernier dans tous ses actes de la vie, cède peu à peu la place à un individu pour lequel le « sens des affaires » devient la préoccupation dominante. Faire de l’argent devient alors au moins aussi important que de « faire plaisir à Dieu ». D’ailleurs l’Eglise ne s’y est pas trompé et à vu très rapidement les risques que représentait ce nouveau comportement qui, en quelque sorte, la concurrençait dans sa domination sociale. Ce processus bien entendu affecte toutes les instances de la société et même, et surtout, le Pouvoir. La Renaissance d’abord et ensuite, et surtout, le Siècle des Lumières sont les étapes de cette « mutation mentale » et c’est la bourgeoisie commerçante qui est le fer de lance du changement politique et économique qui aboutit à l’instauration et à la généralisation de l’économie marchande au 18 et surtout au 19 e siècle.

Sans pour cela renier Dieu, celui-ci prend tout de même un sérieux « coup de vieux » et se voit relégué aux marges des préoccupations humaines. D’un Dieu fondateur de valeurs, on passe ainsi à un Dieu caution des nouvelles valeurs. Celles ci se fondent dans le moule utilisé à fabriquer l’essence de la nouvelle société : l’argent.

LE REGNE DE LA MORALE MARCHANDE

Aujourd’hui c’est chose acquise et intégrée, la morale marchande nous pénètre toutes et tous et nous détermine dans notre comportement social ainsi que dans le jugement et la perception que nous avons de l’Autre. De manière générale il ne nous viendrait pas à l’idée d’accréditer une rationalité autre que celle qui préside à la cohérence du système marchand dominant. Remettre en question cette rationalité demande un énorme effort d’« arrachement » à la norme sociale... effort aussi important que celui que devaient fournir celles et ceux de nos ancêtres remettant en cause la conception déiste de la société. Remettre en question cette rationalité c’est être montré du doigt, considéré comme un « hérétique », un utopiste ou un fou (ce qui est considéré comme la même chose ou à peu prés), voire un être dangereux...

Sans parler des conservateurs, c’est à dire celles et ceux qui souhaitent perpétuer le système dominant, les « progressistes » tombent dans le piège du caractère indépassable de la norme dominante. Le « changement » n’est alors conçu que comme un « aménagement » du système dominant, c’est à dire dans le plus grand respect de ce qui constitue son fondement. Qui en effet aujourd’hui remet en question (en dépit de la frénésie des discours essentiellement incantatoires) la marchandise et ses principes d’existence et son fonctionnement ? Peu, très peu, et d’ailleurs le critère de responsabilité se fonde sur ce respect, c’est à dire sur la reconnaissance explicite ou implicite du fondement de sa rationalité. Remettre en question la marchandise est socialement considéré comme parfaitement irresponsable. On conteste, on fustige le marché pour ses excès, parce que « on ne le contrôle pas suffisamment », mais en aucun cas on ne remet en question son existence, son essence. Ainsi se développe une espèce de « contestation molle », de « pseudo radicalité », qui donne l’impression de la radicalité à celles et ceux qui la tiennent ou qui la reçoivent, contestation qui devient l’alibi démocratique de la perpétuation du système marchand.

La plus grande des mystifications a été d’assimiler « citoyenneté et « économie de marché » (voir l’article « LA MARCHANDISE CONTRE LA CITOYENNETE »). En effet, qu’un système, qui a pour principe d’instrumentaliser l’être humain, puisse se parer, idéologiquement, du concept de citoyenneté a quelque chose d’extraordinairement mensonger, manipulateur. Et ça marche. Ca marche au point que le rapport marchand structure notre rapport social dans ce qu’il a de plus intime et personnel.

Prenons le cas du respect de l’autre et du civisme : le respect de l’autre, dans notre activité sociale est garanti, non par le respect qu’on lui porte, mais la crainte que l’on a d’avoir un « malus » par notre compagnie d’assurance. Ainsi, l’entreprise d’assurance devient implicitement la garante du respect des codes de bonne conduite. Sans parler de nos besoins qui sont dictés non par nos goûts ou notre besoin nutritionnel mais par les services marketing des grosses entreprises de l’industrie agro-alimentaire... il est évident qu’un gamin qui mange, aujourd’hui, pour son goûter du pain et du chocolat est un ridicule passéiste aux yeux des autres.

Ainsi, globalement, la rationalité marchande ne nous agresse plus parce que nous l’avons intégré, elle est en nous. Nous l’avons intégré comme nos ancêtres avaient intégré les valeurs de leur époque. Elle est en passe de constituer, que dis-je ? elle constitue, l’essentiel du fondement de notre comportement social... Elle constitue, ne nous en déplaise, la principale force de résistance au changement.

Mais, de même que la Foi (quelle que soit la religion, mono ou polythéiste) était prétexte à toutes les excès et atrocités, l’Argent et le système qui le sous tend va être, et est, le prétexte à tous les conflits et de toutes les aberrations telle que (et ce n’est pas la seule), l’accroissement des inégalités et de la pauvreté dans un monde de plus en plus à même de pouvoir satisfaire les besoins de chaque individu... et c’est là, par la prise de conscience de ces situations, que réside le salut de l’humain, autrement dit c’est là, et par là, que l’Histoire se fait.

Patrick MIGNARD