Lettre à mes amis français

L’humanité du 15.11.05

lundi 12 décembre 2005

Par Chris Townsend, responsable de l’action politique du Syndicat des travailleurs unis de l’électricité.


moi, ici, à Washington. Tout à fait naturellement je me sens concerné et je suis in­quiet pour la sécurité des travailleurs français, mes amis personnels. Je suis aussi inquiet quant aux conséquences que cela peut avoir sur votre société et sur les relations civiles au sein du peuple français. C’est tragique et ce sera une énorme tâche pour votre nation d’identifier correctement les causes de cette tourmente ci­vile et les solutions qu’elle nécessitera. Je vous écris toutefois pour une autre rai­son : je voudrais vous mettre en garde contre ceux qui vous prodiguent des conseils depuis les États-Unis. Nous ne sommes en aucun cas dans une position qui nous permettrait de vous offrir un quelconque conseil ou un avis sur les désordres civils et sur la criminalité en général. Méfiez-vous de toute tentative d’offre de conseils américains aux hommes politiques et à la population français sur ces problèmes. Le désordre civil et les crimes de toutes sortes les plus inimaginables sont la triste réalité de la vie quotidienne, ici aux États-Unis. Nous sommes un pays qui vit sous les verrous, sous le regard de plus en plus de caméras, où chacun se re­trouve isolé, même de son voisin le plus proche. Le meurtre, le crime de violence, le vol, le cam­briolage, les hold-up, le vandalisme aveugle sont le lot quotidien de la vie dans notre pays. Il y a dix jours seulement, un jeune père de fa­mille a été assassiné sous les fenêtres de notre appartement. Les médias locaux en ont à peine parlé : le même jour, cinq autres meurtres ont été commis à Washington. Dans le comté de la banlieue est de la capitale des États-Unis, la cent cinquantième personne depuis le début de l’année a été tuée il y a deux jours. C’était un jeune Afro-Américain de vingt et un ans qui venait de s’enrôler dans l’armée. Il a été battu à mort à la sortie d’un cinéma. Cette dernière victime fera partie des quelque vingt-cinq milles personnes qui seront assassi­nées durant cette seule année aux États-Unis. Plus de deux millions de personnes sont enfer­mées dans nos prisons. Plusieurs millions de po­liciers et de personnels de sécurité privés [1]. com­posent aujourd’hui dans ce pays le secteur d’em­ploi à la croissance la plus rapide... Une situation que l’on qualifie ici de « normale ». On ne peut en conclure malheureusement que par ce constat : mon pays est tombé dans une démence tragique. C’est une démence fa­briquée par l’homme, quoi qu’il en soit. C’est une folie déshumanisante menée par la re­cherche du profit qui a pour conséquences l’alié­nation, la perte de repères, la délinquance, la vio­lence, la destruction de toutes relations hu­maines normales et saines. Et, année après année de mes quarante-quatre ans, cette réalité n’a fait qu’empirer, se dégrader pour devenir ré­voltante. Nos « leaders » politiques, à l’instar de George W. Bush, ont tous choisi de répondre à ce délabrement social par le recrutement de plus de policiers, la construction de plus de prisons, et par l’aggravation de la paranoïa sécuritaire dans la population. J’ai une réelle tristesse à reconnaître que je suis profondément honteux de mon pays, et je vous presse sincèrement de trouver des solutions à vos problèmes ailleurs qu’aux États-Unis. Le peuple de France mérite mieux. Je vous souhaite tout le succès dans l’accomplissement de la tâche qui se présente à vous.

Traduction par Michel Muller


Notes

[1] Il y a aux États-Unis quatre millions de policiers et de vigiles privés armés, soit quatre fois plus que de militaires, sans compter les miliciens de la Garde civile. Outre les deux millions de condamnés emprisonnés, il y a deux millions de prévenus et plus de deux millions de personnes en liberté conditionnelle (NDT)