Les violences contre les personnes sont en hausse depuis janvier

jeudi 25 août 2005


En janvier, Dominique de Villepin, alors ministre de l’intérieur, s’était félicité des statistiques de la délinquance pour 2004, « les meilleurs chiffres depuis 1995 » (Le Monde du 17 janvier). Les crimes et délits constatés par les policiers et les gendarmes étaient en baisse de 3,76 % par rapport à 2003.

Surtout, M. de Villepin se réjouissait de l’infléchissement des violences contre les personnes (­ 0,25 %). « Nous avons réussi à inverser la tendance » , expliquait-il, ajoutant qu’il fallait « aller plus loin » contre le noyau dur de la délinquance.

Huit mois plus tard, ce noyau grossit et déjoue l’optimisme du ministère. Les statistiques de la direction générale de la police nationale (DGPN) sur ces violences indiquent une hausse de 3,55 % sur la période allant de janvier et juillet, alors que l’ensemble des crimes et délits enregistrés sont en baisse (­ 2,12 %) par rapport à la même période de 2004.

Juillet a été un mois particulièrement noir, avec une hausse de 9,35 % par rapport à juillet 2004, ce qui montre que, dans ce domaine, le retour de Nicolas Sarkozy place Beauvau, en juin, n’a pas eu d’effet.

Ce chiffre se décompose en quatre catégories : les violences physiques non crapuleuses (+ 6,44 %) ; les violences physiques crapuleuses, qui impliquent la volonté de s’approprier un bien (+ 1,17 %) ; les violences sexuelles, en nette baisse (­ 7,51 %) ; et les menaces de violences (+ 4,77 %).

Dans la première catégorie, l’importance des coups et blessures volontaires est cruciale d’un point de vue numérique. Leur hausse (+ 6,61 %) explique en grande partie, selon la hiérarchie policière, l’évolution constatée depuis janvier. Ils constituent 5 300 des 8 000 faits supplémentaires constatés par rapport à 2004.

« Les coups et blessures volontaires ne sont pas un problème de sécurité, mais de société , estime un haut responsable policier. Nous ne pouvons influer sur les comportements des individus. Le passage à l’acte violent se fait beaucoup plus vite, pour des broutilles, souvent sous le coup de la fatigue, du cannabis et surtout de l’alcool. »

« VIOLENCE SOCIALE »

M. de Villepin faisait un constat similaire, en mars : « Cette nouvelle forme d’agressivité gratuite et parfois irrationnelle constitue le nouveau défi de notre société , expliquait-il au cours d’un séminaire des directeurs départementaux de la sécurité publique. D’abord parce qu’elle est le résultat d’un effacement des repères familiaux et institutionnels. (...) Ensuite, ces violences répondent à une banalisation inquiétante de la violence, à travers les médias, les jeux vidéo ou Internet. »

La mobilisation des forces de l’ordre depuis mai 2002, le renforcement des effectifs et des moyens matériels, ainsi que la création de nouvelles infractions ont eu pourtant un effet incontestablement positif sur le sentiment d’insécurité, ainsi que le confirment les enquêtes de victimation.

Selon celle concernant la région Ile-de-France, réalisée auprès de 10 500 habitants et rendue publique le 27 juillet, la sécurité préoccupe deux fois moins les Franciliens qu’en 2001 (Le Monde du 29 juillet).

Mais les spécialistes soulignent que la réalité de la délinquance demeure très préoccupante. « Nous sommes face à une tendance lourde, résistante, une problématique de violence sociale qui dure depuis longtemps , souligne Alain Bauer, président de l’Observatoire national de la délinquance (OND), qui doit publier, fin septembre, une enquête de victimation de grande ampleur. Ces violences touchent plus particulièrement les femmes, les mineurs, les pauvres et les immigrés. Il s’agit d’un autre dispositif d’injustice sociale. »

Dans son rapport 2004, l’OND expliquait que les atteintes aux personnes avaient augmenté de 72 % en huit ans. La hausse a été très rapide de 1999 à 2001, puis s’est ralentie jusqu’en 2004. En outre, les statistiques sont loin de refléter l’ampleur réelle de ces violences, dont une partie considérable ne fait pas l’objet de plaintes.

« PARTIE ÉMERGÉE »

« Il ne s’agit que de la partie émergée de l’iceberg , affirme Delphine Batho, secrétaire nationale du Parti socialiste chargée de la sécurité. Non seulement il n’y a pas de politique de prévention, notamment des violences scolaires et familiales, mais la droite a supprimé le tissu associatif, sur le terrain, en coupant les crédits. On assiste à une dégradation très grave de la situation dans les quartiers. »

Sébastian Roché, chercheur au CNRS, souligne pour sa part la faiblesse des instruments d’analyse au service des pouvoirs publics. « Tous les gouvernements se sont cassé les dents sur ce phénomène des violences aux personnes , indique-t-il. Il ne suffit pas de dénombrer et de faire des présentations. Il faudrait se pencher sur les causes spécifiques des vols avec violence dans les espaces publics, sur celles des violences au sein de la cellule familiale, sur la corrélation avec la précarité économique croissante. » Cette perception plus fine de la dimension sociale de la délinquance est aujourd’hui réclamée par de nombreux acteurs de la sécurité. La magie du chiffre unique de la délinquance aurait-elle fait son temps ? De son premier passage à l’intérieur, M. Sarkozy n’a pas repris, depuis son retour, la thématique de la « culture du résultat » et de la « prime au mérite » .

La plupart des responsables policiers admettent qu’on ne pourra pas faire baisser les chiffres globaux indéfiniment, sous peine de décrédibiliser le baromètre. « A force de dire que les statistiques baissent, on va se retrouver en dessous de zéro fait constaté », sourit Jean-Claude Delage, secrétaire général adjoint du syndicat Alliance (gardiens de la paix).

M. Sarkozy compte présenter « à l’automne » un projet de loi sur la prévention de la délinquance, en revoyant la copie préparée par son prédécesseur, aujourd’hui premier ministre. « Mais si c’est pour faire de la prévention situationnelle à coup de vidéosurveillance, ça n’ira pas loin » , prévient Delphine Batho.

Piotr Smolar