Les travailleurs sociaux refusent le rôle d’ indic

L’Humanité du 23.03.06

mercredi 29 mars 2006

MANIFESTATION - Plus de 2 000 personnes ont protesté, hier à Paris, contre les nouveaux projets de Nicolas Sarkozy en matière de prévention de la délinquance


Ce n’ était peut-être pas la foule des manifes­tations contre le CPE, mais l’ esprit en était proche. Une fois encore, jeunes et adultes, étudiants et salariés ont défilé, hier après-­midi, entre Denfert-Roche­reau et Invalides, contre un projet du gouvernement qui stigmatise et précarise davan­tage des populations déjà fra­giles. En l’ occurrence, la pro­testation vise l’ avant-projet de loi de Nicolas Sarkozy sur la prévention de la délinquance. Organisée par le Collectif na­tional unitaire de résistance à la délation, la manifestation a rassemblé de nombreux syn­dicats, associations et collec­tifs. Travailleurs sociaux, sa­lariés ou en formation, ensei­gnants, personnels du secteur judiciaire ou militants contre le tout répressif, chacun est venu dénoncer la conception ultra-sécuritaire des projets du gouvernement. « Travailleurs sociaux, pas collabos », scan­dait-on dans le cortège de SUD et de l’ union syndicale Solidaires. Un slogan certes provocateur, mais qui résume l’ essence du texte de loi à ve­nir, par lequel le maire d’ une commune aurait le devoir de signaler toute personne en dif­ficulté sociale, éducative ou matérielle aux services de l’ État. « Le rôle central du maire est une atteinte au secret pro­fessionnel ainsi qu’ aux liber­tés individuelles », précise Pascal Debay, de la CGT santé et action sociale.

CRIMINALISATION DES PLUS DÉFAVORISÉS

Une atteinte aux libertés qui préoccupe naturellement la Ligue des droits de l’ homme : « on retrouve cette logique dans les textes sur l’ immigration choisie et la loi pour l’ égalité des chances », souligne Françoise Dumont, pour qui « l’ orientation de la future loi est également basée sur la criminalisation des po­pulations défavorisées ». Un sentiment de « remise en cause de la déontologie du travail social, éducatif et judiciaire » est unanime chez les acteurs de terrain. La jeunesse, majo­ritaire dans la manifestation, à travers des écoles d’ éduca­teurs, ne veut pas devenir les « RG du social ». « Nous n’ avons pas envie de dénoncer des personnes qui nous font confiance, explique Magali, en première année d’ assistante sociale, à l’ IRTS de Mon­trouge. Nous sommes suppo­sés travailler pour les jeunes en difficulté, mais avec cette loi nous aurons l’ impression de travailler contre eux », pour­suit-elle. « Éduc mais pas in­dics », préviennent ces jeunes. Pour la FSU, « l’ éducation est la meilleure des préventions », tandis qu’ au mégaphone, on annonce 500 personnes dans les rues de Toulouse. À l’ étude depuis plus de deux ans, la future loi Sarkozy est régulièrement alimentée voire renforcée par différents supports que le ministre de l’Intérieur utilise habilement comme des cautions morales à son projet. En novembre 2005, le rapport de Jacques-Alain Bénisti, maire de Villiers-sur-­Marne et député UMP du Val­-de-Marne, est le premier à sug­gérer la fin du secret profes­sionnel auquel sont soumis les travailleurs sociaux en matière de protection de l’ enfance. La mission d’ information sur la famille, en janvier dernier, se prononce à son tour pour le partage de ces informations confidentielles aux enseignants et élus « qui n’appartiennent pas au service de la PMI ou de l’ ASE ». Enfin, l’ expertise collective très controversée, chapeautée par l’ INSERM, s’ oriente vers un dépistage dès l’ âge de trois ans des enfants aux troubles de conduites. Hier, tous ensemble, les pro­fessionnels de la prévention ont répondu : « Non, Sarko, les travailleurs sociaux ne feront pas le sale boulot. »

Ludovic Tomas

LA LDH SOLIDAIRE

La Ligue des droits de l’ homme (LDH), partie prenante de la manifestation, a rappelé hier son opposition au projet de loi sur la préven­tion de la délinquance, stigmatisant son « fond de politique sécuritaire, de criminalisation de la pauvreté et de l’immigration, de discours médicalisant tout trouble comportemental ». Dénonçant le fait que « la prévention, dont les moyens n’ ont cessé d’être remis en cause, est systématiquement assimilée au laxisme », la LDH s’ inquiète des conséquences de la notion de « secret professionnel partagé » et réaf­firme que « l’ efficacité de la lutte contre la dé­linquance nécessite, non pas une politique de stigmatisation, mais un engagement fort de l’État sur les questions de justice sociale ».