« Les partis nationaux ont besoin d’un partenaire fort au niveau européen »

Le Monde, propos recueillis par Pascal Ceaux, Philippe Ridet et Piotr Smolar, 22 avril 2004

vendredi 23 avril 2004

On a longtemps prétendu que vous rêviez du ministère de l’intérieur. Qu’en est-il exactement ?


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Ce n’est pas un poste que l’on brigue, c’est une mission. Je veux l’aborder avec une exigence d’action, dans le prolongement du travail accompli par Nicolas Sarkozy. Une exigence de résultat, qui implique la poursuite d’une évaluation régulière, à Paris comme dans les régions. Une exigence de justice enfin, qui n’exclut pas la fermeté.

Soyons lucides : nous sommes dans un contexte difficile, marqué par une situation internationale tendue, qui a des répercussions jusque dans notre pays. Les Français expriment aussi un sentiment de vulnérabilité, de fragilité économique et sociale. Nous devons être à la hauteur de cette situation particulière et agir sur la base de principes clairs. Le respect d’abord : comme on respecte la loi, on doit respecter les autres. La responsabilité ensuite : il faut trouver un équilibre entre l’autorité réaffirmée de l’Etat, les responsabilités locales et la capacité d’initiative de chaque citoyen. Prenons l’exemple des écoles : je n’entends pas placer des policiers en permanence dans les établissements scolaires, ce n’est pas leur vocation. Mais je répondrai évidemment aux demandes des chefs d’établissement, s’ils le jugent nécessaire. L’unité enfin : c’est un principe majeur de l’organisation de notre République. La loi doit s’appliquer partout et à tous.

Quels sont vos objectifs principaux ?

J’ai deux priorités : le renforcement de la sécurité intérieure et l’amélioration de la protection des Français face aux risques. Dans le premier domaine, je veux casser la spirale des violences ordinaires, en particulier celles qui touchent les personnes : elles sont en hausse de près de 10 %, c’est inacceptable. Je veux aussi répondre aux violences urbaines et éradiquer la grande criminalité, qui alimente le trafic de drogue, les réseaux de financement illégaux et la prostitution.

Pour protéger les Français, il est indispensable de poursuivre la lutte contre l’insécurité routière. Il ne s’agit pas de harceler les conducteurs, mais d’épargner des vies grâce à une politique ferme et concertée. Les radars automatiques, par exemple, seront implantés dans les délais prévus, en concertation avec les élus, et en fonction de la carte des risques d’accidents. Nos concitoyens nous demandent aussi de répondre plus rapidement et avec plus d’efficacité aux risques sanitaires, naturels, technologiques.

Comment le ministre de l’intérieur que vous êtes peut-il appliquer le principe de cohésion sociale, réclamé par le président de la République ?

Là comme ailleurs, nous tiendrons le cap de la cohésion sociale, fixé par le président de la République et le premier ministre. Un équilibre doit être trouvé entre les exigences de liberté et de solidarité, de fermeté et d’humanité. Chacun doit trouver sa place en France, en particulier grâce à une politique d’intégration plus dynamique et volontaire. J’ai demandé aux préfets de faire preuve de la plus grande vigilance à l’égard de toute discrimination, à l’embauche, au logement ou encore à l’entrée des boîtes de nuit. Je ne tolérerai aucun acte de racisme ou d’antisémitisme, aucune agression contre les lieux de culte, aucune manifestation de xénophobie. Chacun doit avoir le sentiment d’appartenir à un même territoire. Nous devons donc briser l’isolement des quartiers sensibles. Je serai amené à me rendre rapidement dans les 23 sites prioritaires qui ont été retenus.

Chacun enfin doit être libre d’exprimer ses convictions ou de pratiquer sa religion, dans le cadre fixé par la loi. Je veillerai à la liberté des cultes dans le respect de la laïcité, en assurant la neutralité de la République.

Faut-il améliorer les relations entre votre ministère et ceux de la justice et de la défense ?

Je ne suis pas là pour préserver jalousement mon sanctuaire : la coordination et la coopération entre les différents services de l’Etat sont un impératif. Il n’y a d’ailleurs aucune raison pour que nos ministères ne soient pas entièrement mobilisés ensemble, puisque nous partageons les mêmes objectifs. Je travaillerai donc main dans la main avec Michèle Alliot-Marie, notamment sur cette question délicate des corps et carrières et de son incidence sur la gendarmerie, comme avec Dominique Perben.

Comment comptez-vous modifier le projet de loi de la prévention de la délinquance ?

Il reste encore beaucoup de travail sur ce texte. Je souhaite m’y consacrer avec tous les autres ministres concernés. Mais arrêtons d’opposer prévention et répression. Il y a une continuité, une complémentarité entre ces principes. Une prise en compte plus attentive des victimes, une meilleure exploitation de la vidéosurveillance, la coordination entre les services à l’instar des groupements d’intervention régionaux, le développement des nouvelles technologies et des fichiers comme celui des empreintes génétiques vont dans ce sens.

Il est indispensable également d’attaquer le mal à la racine, pour inscrire notre action dans la durée. C’est un axe très fort de la politique que j’entends mener. Prenons l’exemple des drogues, dont la consommation accrue chez les mineurs m’inquiète : il faut s’attaquer en priorité au nerf de la guerre, le financement. Prenons l’exemple de la délinquance des mineurs : pour interrompre l’escalade, il faut apporter des réponses proportionnées et favoriser l’insertion, en relation avec les recteurs et les inspecteurs d’académie. Tout délit doit conduire à une réparation. Dans cette perspective, il faut développer les travaux d’intérêt général. Prenons l’exemple de l’immigration clandestine : elle exige la stricte application de la loi dans les reconduites aux frontières. Les Français attendent de nous une réponse ferme à ce problème. Je m’y emploierai.

Etes-vous favorable aux peines planchers pour les multirécidivistes ?

Sortons de l’impasse actuelle. Nous devons trouver une réponse appropriée, prenant en compte tant l’impératif de justice que de sécurité. Je suis contre l’automaticité de la peine et pour l’individualisation, ce qui peut supposer une aggravation de la sanction pour les multirécidivistes. Personnalisation ne veut pas dire laxisme. Il faut évaluer la particularité des situations, tout en instaurant des sanctions graduées et véritablement dissuasives.

S’agissant de la lutte contre la délinquance, n’allez-vous pas être victime de la pression statistique imposée par votre prédécesseur sur les policiers ?

Avançons tous ensemble résolument en maintenant la pression, soucieux d’un travail de long terme. Après la phase de mobilisation, il nous faut maintenant faire preuve de constance. Je ne vis pas avec la hantise d’un retour de balancier, mais avec le souci de servir les Français. Il est vrai que nous touchons sans doute maintenant au noyau dur de la délinquance. Il est d’autant plus important de continuer à faire preuve de fermeté et de ténacité dans ce combat. Je sais que les forces de l’ordre restent pleinement mobilisées. Elles savent l’importance de la culture de résultats. Mais elles savent aussi que la délinquance évolue en permanence et que nous devons par conséquent toujours adapter nos moyens et nos dispositifs.

Où en est la réforme des corps et carrières dans la police ?

Cette réforme est déjà très engagée et je souhaite qu’elle aboutisse avant l’été. Il existe un vrai consensus sur ce sujet dans cette maison, nous allons avancer vite. Notre souci est de donner à chacun de plus grandes responsabilités et de parvenir à une meilleure utilisation des effectifs.

Vous venez d’ordonner l’expulsion d’un imam de Lyon pour ses prêches radicaux. Le cas n’est pas unique. L’Etat a-t-il la capacité de répondre aux dérives islamistes ?

Je voudrais d’abord saluer l’immense majorité des musulmans de France, qui vivent leur religion dans la paix. Je récuse tout amalgame : les imams radicaux, ce n’est pas le visage de l’islam. Abdelkader Bouziane a tenu des propos attentatoires à la dignité humaine, en contravention avec la loi. Je serai particulièrement vigilant : la loi républicaine est claire, elle s’applique à tous.

Craignez-vous un regain de menaces terroristes visant la France ?

Il n’y a pas, à ce jour, de menaces directes contre la France. Mais il existe des individus aguerris, formés en Afghanistan et ailleurs, susceptibles de frapper sur notre territoire ou à partir de notre territoire. La plus grande vigilance est donc nécessaire. Le développement des moyens technologiques, par exemple dans la téléphonie, apporte une aide précieuse. Je veux donc l’accélérer, comme le programme de biométrie et de photos numérisées. Mon ambition est de faire de la France dans les années à venir la première puissance technologique en matière de lutte contre le terrorisme.

Comment organiser le rapprochement entre les renseignements généraux et la direction de la surveillance du territoire ?

La question des structures, ce n’est pas l’essentiel : le rapprochement entre les services s’effectue d’abord par la mobilisation des hommes. Je sais qu’elle est totale et que chacun, dans les renseignements généraux comme à la direction de la surveillance du territoire, apporte une contribution décisive à la lutte antiterroriste. Face à une menace globale, il faut des actions globales.

Quel est l’objectif de votre premier voyage en Corse, vendredi 23 avril ?

J’ai prévu de me rendre dans l’île pour une première prise de contact avec les nouveaux exécutifs locaux, les parlementaires et les services de l’Etat. Je veux poursuivre la politique de lutte contre la violence et les dérives mafieuses, dont les Corses sont les premières victimes. Je n’oublie pas la question du développement économique, social et culturel. Il faut naturellement prendre en compte les spécificités insulaires, dans le cadre de la République. Je sais que la tâche n’est pas facile. Mais l’île et ses habitants méritent que nous y consacrions notre temps et notre énergie.

L’interpellation spectaculaire et la mise en examen de Jean-Guy Talamoni signifient-elles que tout dialogue est impossible avec les nationalistes ?

Le dialogue avec les élus de la République est un principe absolu. J’entends être à l’écoute de chacun. Quant à la justice, il lui revient de faire son travail en toute indépendance, partout et pour tous.

Seriez-vous prêt à succéder à Alain Juppé en cas de démission du président de l’UMP de la mairie de Bordeaux et de son siège de député ?

La question ne se pose pas. La tâche qui m’a été confiée est exclusive de toute autre ambition. Je ne suis pas candidat à un quelconque mandat, ni à la présidence de l’UMP. Il est aujourd’hui impossible d’être à la fois ministre de l’intérieur et chef de parti. Je n’aspire pas à multiplier les responsabilités. Je veux me consacrer totalement à ma mission.

Propos recueillis par Pascal Ceaux, Philippe Ridet et Piotr Smolar


Un déplacement au côté de M. Perben

Dominique de Villepin et le ministre de la justice, Dominique Perben, devaient effectuer un déplacement commun, jeudi 22 avril, à Bobigny (Seine-Saint-Denis), afin de visiter le palais de justice et le commissariat de cette localité. Le thème essentiel de cette visite devait être la sécurité au sein du tribunal, marqué récemment par de graves dysfonctionnements, dont une double évasion.

Ce déplacement commun devait témoigner de la volonté des deux ministres de travailler ensemble, alors que le prédécesseur de M. de Villepin, Nicolas Sarkozy, s’était opposé au garde des sceaux sur plusieurs dossiers, dont celui des peines planchers pour les récidivistes.

Auparavant, dans la matinée, M. de Villepin devait réunir pour la première fois place Beauvau l’ensemble des préfets afin de leur exposer les grandes priorités de son action au ministère de l’intérieur. Il devait notamment préconiser une « continuité de l’effort » entrepris contre la délinquance, mais aussi un « approfondissement des méthodes et des missions ».


Aristide Briand pour modèle

Lequel de ses prédécesseurs républicains au ministère de l’intérieur Dominique de Villepin trouve-t-il le plus « remarquable » ? Interrogé par Le Monde, M. de Villepin a répondu : « Aristide Briand, qui a exercé les deux missions. » Figure de la IIIe République, Briand avait en effet été tour à tour ministre des affaires étrangères et ministre de l’intérieur. Né en 1862 à Nantes (Loire-Atlantique) et mort en 1932 à Paris, plus de vingt fois ministre, cet avocat était réputé pour son éloquence et sa capacité de persuasion. Personnage phare de la droite pendant l’entre-deux guerres, avec son rival Raymond Poincaré, il avait également été président du conseil - chef du gouvernement - à onze reprises. Une inspiration pour M. de Villepin ? « Autre époque, autres mœurs », réplique l’actuel ministre de l’intérieur. C’est surtout à son action de ministre des affaires étrangères qu’Aristide Briand doit sa renommée. Partisan de la politique de paix et de collaboration internationale, coauteur du pacte Briand-Kellog qui mettait la guerre hors la loi, il fut couronné du prix Nobel de la paix en 1926.

• ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 23.04.04