Les objectifs de réduction de la pauvreté seront loin d’être atteints

Le Monde, Babette Stern, 23 avril 2004

vendredi 23 avril 2004

La proportion de la population mondiale vivant dans le dénuement absolu, avec moins d’un dollar par jour, est tombée de 1,5 milliard à 1,1 milliard de personnes en vingt ans. Mais ce chiffre masque un déséquilibre entre une Chine s’arrachant à la misère et l’apparition de nouvelles zones en crise.


Voir en ligne : Le Monde

La proportion de la population mondiale vivant dans le dénuement absolu, avec moins d’un dollar par jour, est tombée de 1,5 milliard à 1,1 milliard de personnes en vingt ans. Mais ce chiffre masque un déséquilibre entre une Chine s’arrachant à la misère et l’apparition de nouvelles zones en crise. Washington de notre envoyée spéciale

Est-ce, comme il le dit lui-même, parce qu’il se rapproche de la fin de son mandat - prévu dans un an - qu’il mâche de moins en moins ses mots ? Jeudi 22 avril, le président de la Banque mondiale, Jim Wolfensohn, a regretté que les médias soient « mobilisés par le terrorisme, l’Irak, la croissance, le chômage, les élections présidentielles, les déficits budgétaires, les règles de l’Union européenne » au détriment des pays en développement.

« Ces questions sont certes importantes, a-t-il dit au cours d’une conférence de presse, mais elles relèguent à l’arrière-plan la lutte contre la pauvreté et pour l’équité ». Pourtant, selon M. Wolfensohn, elles ne sont pas étrangères les unes aux autres. « Nous pensons sincèrement que la paix et la stabilité ne peuvent exister sans s’attaquer à la pauvreté. » Le malheur est que la pauvreté n’est pas un sujet « explosif ». « Beaucoup de gens en parlent mais peu agissent. » L’argent n’arrive pas. Les pays riches ne tiennent pas leurs promesses. Ils consacrent « 300 milliards de dollars par an » aux subventions et aides diverses à l’agriculture, ce qui empêche les pays pauvres d’être compétitifs. Les dépenses militaires atteignent « quelque 800 milliards de dollars par an ». En regard de ces deux chiffres, M. Wolfensohn rappelle le montant de l’aide au développement - « entre 50 et 60 milliards chaque année dont la moitié seulement versé en argent frais ».

Comment, dans ces conditions, espérer atteindre les objectifs du millénaire d’ici à 2015 ? Quand on regarde les chiffres de l’éducation, de la santé ou de l’environnement, « il est évident que nous n’y arriverons pas » dit-il, citant l’exemple de l’accès des filles à l’école primaire en 2005 - « là il n’y a aucune chance, car 2005, c’est demain matin ». « Nous pouvons faire tout le bruit que nous voulons sur l’Afrique, la pauvreté ou la lutte contre le sida, tant que nous n’aurons pas corrigé ces déséquilibres, nous jouerons à la marge » a-t-il prévenu.

Le « coup de gueule » du patron de la Banque mondiale est motivé par les maigres progrès réalisés depuis que la communauté internationale s’est fixé, en 2000, de réduire la pauvreté par deux en quinze ans. Le rapport statistique annuel de la Banque mondiale - intitulé « Indicateurs du développement dans le monde 2004 » -, publié vendredi 23 avril à Washington dresse, en effet, un état des lieux alarmant de la pauvreté.

En vingt ans, la proportion de la population vivant dans la pauvreté absolue (moins d’un dollar par jour) dans les pays en développement a été réduite pratiquement de moitié, passant de 40 % à 21 %, indique le rapport. En chiffres absolus, le nombre de personnes vivant dans le plus complet dénuement est passé de 1,5 milliard en 1981 à 1,1 milliard en 2001. Mais ces chiffres sont trompeurs. Ils dépendent des progrès spectaculaires enregistrés en Chine, où le produit intérieur brut (PIB) par habitant a été multiplié par cinq depuis 1981, la population vivant dans la pauvreté absolue tombant de 600 millions à un peu plus de 200 millions de personnes, soit une diminution de 64 % à 17 %.

En Asie du Sud-Est, un taux de croissance annuel moyen du PIB de 5,5 % au cours de la décennie 1990 a contribué à réduire la proportion des pauvres de 41 % à 31 %. Toutefois, souligne le rapport, comme cette expansion économique a coïncidé avec un accroissement rapide de la population dans la région depuis 1990, le nombre absolu de personnes vivant avec moins d’un dollar par jour n’est tombé que de 34 millions, pour atteindre 428 millions en 2001.

En revanche, la pauvreté a doublé en vingt ans en Afrique subsaharienne. Depuis 1981, indique le rapport, une contraction du PIB de l’ordre de 15 % a fait que le nombre de pauvres est passé de 164 à 314 millions. De même en Europe orientale et en Asie centrale, l’importance du chômage et la baisse de la production dans de nombreuses économies autrefois centralisées ont fait passer le taux de pauvreté absolue, de nul en 1981, à 6 % en 1999.

« Pour renforcer la sécurité des populations pauvres, il faut réduire leur vulnérabilité aux problèmes de santé et aux chocs économiques », affirme Martin Ravaillion, chef du programme de recherche sur la pauvreté à la Banque mondiale. « Les stratégies nationales de lutte contre la pauvreté doivent leur permettre de satisfaire leurs besoins de consommation immédiats et protéger leur patrimoine garantissant l’accès aux services de base, notamment la santé, l’éducation et la nutrition ».

Il est d’autant plus urgent d’adopter de telles stratégies que l’on estime à 840 millions le nombre de personnes sous-alimentées de façon chronique dans le monde. Même dans les régions qui connaissent une croissance rapide, la qualité de vie des pauvres demeure souvent inchangée faute d’investissements sociaux appropriés, indique le rapport. Ainsi, en dépit de la remarquable croissance en Asie du Sud, la région enregistre, chez les enfants, un taux de malnutrition de près de 50 % et des taux systématiquement faibles d’inscription scolaire et d’achèvement de cycle primaire. Si la tendance devait persister, les enfants de plus de la moitié des pays en développement ne parviendraient toujours pas à achever l’intégralité de leur éducation primaire d’ici 2015, comme le prévoient les objectifs du millénaire.

Pour François Bourguignon, l’économiste en chef de la Banque mondiale, ce qui frappe est la grande disparité des progrès réalisés dans la lutte contre la pauvreté, les succès dans certains pays et régions étant annulés par les régressions ailleurs. « Partout, l’explication est la même : la croissance ou l’absence de croissance. » L’expérience de la Chine - et dans une moindre mesure de l’Inde - suggère que les réformes économiques, l’initiative privée et les mécanismes de marché, l’ouverture des marchés et la compétition peuvent créer un climat favorable à une croissance soutenue, dit-il. Cette croissance a, en retour, lancé un processus de réduction de la pauvreté. Toute la question est de savoir si le modèle chinois est exportable.

Dépenses militaires, chez les riches et les pauvres

Les dépenses militaires dans les pays à revenu élevé représentaient 11 % des dépenses publiques et 2,4 % du PIB en 2002. Dans les pays à faible revenu et dans les pays à revenu intermédiaire, les dépenses militaires occupaient une part encore plus importante des ressources nationales : 12,3 % des dépenses publiques et 2,6 % du PIB. Le Burundi a augmenté ses dépenses militaires de 3,6 % du PIB en 1992 à 7,6 % en 2002. Ces montants représentaient 10,7 % du budget de l’Etat en 1992 et 27 % en 2002. L’Ethiopie, un des pays les plus pauvres de la planète, consacrait 43 % de ses dépenses publiques à la défense en 2002.

Aux Etats-Unis, le budget consacré aux dépenses militaires s’élevait à 16 % des dépenses publiques en 2002, soit 3,4 % du PIB. La France a dépensé 6,4 % de ses dépenses publiques en dépenses militaires en 2002, soit 5,2 % de son PIB. Le total des dépenses militaires à l’échelle mondiale s’est élevé en 2002 à 794 milliards de dollars, soit plus de dix fois le montant alloué à l’aide publique au développement, indique le rapport de la banque mondiale sur les indicateurs du développement 2004.

• ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 24.04.04