Les éducateurs de rue refusent de balancer

Libération, Jacqueline COIGNARD, 10 mars 2004

jeudi 11 mars 2004

Les services de Sarkozy préparent une loi qui les obligerait à livrer aux mairies l’identité de marginaux.


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Chez les éducateurs de rue, on ne comprend pas. Cet avant-projet de loi qui mijote dans les cartons de Sarkozy remet en cause ce qui fait l’essence de leur métier : l’anonymat (lire ci-dessous). Dans les zones sensibles, ils vont à la rencontre des marginaux. Ils ne demandent pas de noms ni d’adresses. Ils tentent d’établir un contact, de nouer une relation, puis de ramener le jeune (ou moins jeune) à la vie sociale. « Nous sommes les derniers adultes à aller au-devant de certains jeunes, ceux qui sont en rupture totale avec la société », explique Gilles Petit-Gats, vingt-deux ans de métier, qui opère au Forum des Halles à Paris en tant que directeur adjoint de l’association la Clairière.

Du temps. Sans mandat judiciaire, ces éducateurs spécialisés travaillent sur des territoires donnés. Aux Halles, centre commercial où convergent la plupart des lignes de RER, vivent en moyenne 250 jeunes. Un nombre assez stable, même si le turnover est élevé. « Ce sont les exclus des exclus. Souvent, ils n’ont même plus de place dans leur cité de Corbeil, de Cergy ou de Champigny », note l’éducateur. Et de résumer ce travail d’accompagnement ­ trop lent aux yeux des élus ­ qui peut prendre un an, deux ans, cinq ans. « On ne s’occupe pas de ce qu’il fait, mais de ce qu’il est : passé, relations familiales... En essayant de trouver ce qui a provoqué la cassure. » Il se hérisse face à ceux qui lui reprochent une « culture de l’excuse » : « Nous ne sommes pas dans l’excuse, mais dans la reconstruction. » D’après lui, 40 % des errants du Forum et de ses jardins n’ont d’ailleurs rien fait de répréhensible. Mais c’est déjà une première source de malentendu entre la profession et le gouvernement : l’éducateur contribue à la prévention de la délinquance et à la paix sociale, mais ce n’est pas son objectif premier. « Nous ne sommes pas là pour remettre de l’ordre dans une rue ou sur une place, mais pour nous occuper de jeunes en difficulté et essayer de les ramener vers une insertion professionnelle et affective », insiste Gilles Petit-Gats.

Ces jeunes-là regardent le monde comme une chaîne cryptée dont ils n’auraient pas le décodeur. Alors les éducateurs de la Clairière jouent ce rôle de décodeur : « Quand un jeune se réintéresse, on va faire des petits déménagements avec lui pendant six mois. Puis, il passe aux missions d’intérim. Et s’il commence à voler de ses propres ailes, on travaille sur l’insertion. » Difficile de sauter les étapes, car au départ, la plupart « se présentent tellement mal, ne savent pas ce qu’est arriver à l’heure... », décrit Petit-Gats. Même sans fichiers nominatifs, la Clairière présente des rapports d’activité, revendique ses indicateurs de succès : 30 % à 35 % des jeunes quittent les Halles dans de « bonnes conditions », c’est-à-dire avec un travail et une vie affective ; 30 % ne sont demandeurs de rien, irréductibles de la marginalité ; les autres restent fragiles, rechutent.

Déontologie. Comme tous ses confrères, il estime qu’avec ce genre de population, aucun contact ne peut se nouer sans garantie d’anonymat. Pierre Verney, responsable d’une association de Pontoise, assène : « Je travaille avec tout le monde, mais j’ai besoin de distance avec les élus. » Pour autant, il ne s’estime pas fou ou irresponsable. « Certains jeunes [...] se courent après pour se tuer », dit-il, pour résumer la guerre des bandes qui a fait plusieurs morts parmi les jeunes de Cergy l’an dernier. Dans ces cas-là, la déontologie recommande plutôt de ne pas taire des informations vitales.

Pas de contrainte. Sans attendre une loi, des villes essaient de remettre en cause cette manière de travailler : Chambéry, Angoulême, Orléans... Où la tentative a abouti. « La ville d’Orléans ne veut plus signer de convention avec les services de la prévention spécialisée. Et elle a le soutien du conseil général qui finance la prévention », raconte Patrick Dicke, responsable de l’association Aidaphi. « La mairie voulait par exemple nous donner une liste de noms de jeunes, et nous dire : vous allez voir ces jeunes-là. Ou réquisitionner les équipes en cas de grande difficulté dans un quartier », poursuit-il. Refus des éducateurs. « Depuis le 1er janvier, nous ne travaillons plus à Orléans. » Ces jeunes listés par la mairie, l’association les connaît. « Mais la désignation ne va pas arranger les choses ; les gens ne changent pas sous la contrainte », analyse Patrick Dicke. Les éducateurs cherchaient aussi à mobiliser les adultes des quartiers, « c’est presque aussi important ». Aujourd’hui, la mode n’est plus aux comités de quartier dans la ville. « On convoque les habitants individuellement. Certains filment des scènes de jeunes et envoient les cassettes à la mairie. Quel genre de société nous prépare-t-on ? », interroge Patrick Dicke.

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