Le travail social dans les CAF menacé

Les résultats d’un questionnaire passé par la Caisse nationale auprès des directions des caisses locales

jeudi 14 février 2008

Les membres de la Commission d’action sociale de la CNAF ont reçu la synthèse d’une enquête sur le travail social, à partir d’un questionnaire rempli par nos directions. Il est déjà à noter que la passation de ce questionnaire s’est faite dans la plus grande opacité ; certaines questions, portant sur l’avenir du travail social, sont pourtant du ressort des Conseils d’administrations et les comités d’entreprises auraient du en être informés. Aucune information n’a été donnée aux travailleurs sociaux qui sont les premiers concernés.


L’enquête recense 4 281 professionnels dans le champ social, réparti en :
-  1 205 assistants sociaux
-  929 conseillères ESF
-  144 animateurs sociaux
-  59 TISF
-  8 éducateurs spécialisés (donc un recensement par le diplôme) ; plus d’autres intervenants sociaux, recensés selon la fonction et non sur la qualification qui permet son exercice :
-  51 médiateurs
-  71 délégués à la tutelle
-  420 conseillers techniques
-  341 agents de développement social
-  875 « autres » tout en constatant que ces fonctions sont exercées à 73% par des professions qualifiées « d’historiques » (!!!) celles d’AS et de CESF. La description qui est faite des « métiers du social » n’est pas neutre. Le document –qui est anonyme, on ne sait pas qui est l’auteur de cette synthèse-, utilise la notion « d’offre de service » pour rendre compte de l’activité actuelle du travail social dans les CAF. L’explicitation de ces termes pose question : « L’offre de service est un processus organisé en plusieurs étapes (ciblage, rencontre, orientation, accompagnement des différentes catégories de populations dans une approche globale. » « L’enquête montre que cette offre de service, quelle que soit la population ciblée, constitue bien une offre de travail social, dans la mesure où l’étape de contact et de rencontre avec l’allocataire précède une évaluation sociale de la situation de la personne et la mise en place d’un accompagnement individuel ou collectif. » Qui est à l’origine de ce concept « d’offre de service », dont on nous explique qu’au final il s’agit bien de travail social ? Quelle est son utilité, qui a décidé de l’appliquer au travail social et pourquoi ? Ce type de formulation conçoit la relation en travail social sur le mode « entreprise-client ». Selon cette formulation, l’usager est passif et consommateur du service qu’on lui propose ; il est « ciblé », comme une clientèle potentielle pour lui proposer une prestation assimilée à un « produit ». Il est aussi dit que l’offre de service se déclenche à partir d’un « fait générateur », ce qui cette fois tend à assimiler la logique du travail social à celle de la gestion administrative des prestations. Or si on veut faire jouer la complémentarité entre action sociale/travail social d’une part, et le droit aux prestations de l’autre, c’est qu’il s’agit bien de deux activités distinctes, qui ont chacune leur logique propre. La logique administrative est une logique de droits, reposant sur une réglementation précise et dans laquelle la notion de « fait générateur » trouve toute sa pertinence. L’action d’un travailleur social ne peut être assimilée à un droit et la mise en relation avec l’allocataire bénéficiaire du service doit reposer sur la demande de l’usager. Même si le principe des « mises à disposition » n’est pas en cause, le vocabulaire de l’offre de service n’est pas neutre. La notion de « ciblage », utilisée par l’offre de service, est-elle cohérente avec la demande de l’usager, qui amorce l’acte professionnel du travailleur social ? Le langage utilisé n’est-il pas en contradiction avec les principes du travail social ? Rappelons que pour nous : - la « rencontre » en travail social, est un espace d’écoute et de parole pour l’usager, et « l’orientation » qu’il prend lui appartient ; le travailleur social ne l’accompagne que dans la mesure où cela favorise l’autonomie de la personne ;
- la méthodologie mise en œuvre par les travailleurs sociaux reste suffisamment souple pour s’adapter à la diversité des situations et ne saurait s’identifier à un carcan d’étapes pré-définies et obligatoires ;
- le travail social ne se réduit pas à une interface technique susceptible donner la bonne information ou de favoriser l’accès à des ressources sociales. La spécificité de sa mission est d’établir avec l’usager une relation qui respecte sa singularité. Il s’agit de l’aider à s’approprier de manière constructive les moyens mis à sa disposition pour qu’il construise ses propres réponses. La synthèse du questionnaire reconnaît la capacité d’innover et d’expérimenter des CAF mais il donne du « socle de base » qui leur serait actuellement commun une définition très restrictive. Celle-ci consisterait dans « la définition d’une offre de service (accès au droit notamment et logique d’intervention préventive basée sur les risques évènementiels. ») Il semble que cette synthèse d’un questionnaire qui prétend cerner l’existant ne conduit en fait qu’à faire rentrer la diversité actuelle du travail social dans les CAF dans un cadre pré-établi qui méconnaît tout un champ d’expérimentations. Le rapport ignore, entre autres, les actions liées à ce que certaines CAF ont pu appeler la « participation habitante » et qui consiste à aider des groupes d’usagers à devenir des citoyens actifs dans leur cadre de vie. Nous ne pouvons qu’être interrogatifs et inquiets face à des formulations telles que « Toutefois, le manque de formalisation des missions et des activités participe d’un sentiment de manque de visibilité. » Nous avons tout lieu de craindre, dans la « note de proposition qui sera présentée à la CAS début 2008, destinée à clarifier et à structurer les missions du travail social de la branche », une vision appauvrie parce qu’uniformisée du travail social dans les CAF. Il nous semble au contraire que la richesse du travail social réside dans sa diversité, son adaptation aux besoins des territoires. Le travail social pourrait être pour nos organismes un outil de connaissance fine des problématiques sociales et de l’impact des mesures prises pour y faire face. Sur le plan institutionnel, ni les CAF ni la CNAF jusqu’à présent ne se sont données les moyens de capitaliser cette connaissance, qui pourrait donner des éléments utiles à l’élaboration des politiques d’action sociale de nos organismes. Il appartient aux travailleurs sociaux des CAF de rester vigilants par rapport aux missions que l’on veut leur confier et de défendre l’ambition de leur travail. Ils doivent rester très attentifs au respect des règles déontologiques de base leur métier (confidentialité, respect de la liberté de la personne) à travers les conditions matérielles et institutionnelles dans lequel ils pourront l’exercer.

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