« Le secret professionnel, ciment de notre métier »

Ouest-France du 16/03/06

lundi 27 mars 2006

Philippe Doreau, assistant social, manifestera le 22 mars Le témoin de la semaine

Le mercredi 22 mars à 17h, des travailleurs so­ciaux manifesteront devant la préfecture vendéenne. Ils répondront ainsi à l’ appel du Collectif 85 contre la délation et la répression sociale et exprimeront leurs vives inquiétudes face au projet de loi pour la prévention de la délinquance. Parmi les manifestants, il y aura Philippe Doreau. Cet assistant social yonnais voit dans le projet de loi initié fin 2003 par Nicolas Sarkozy, alors mi­nistre de l’ Intérieur (pour la première fois !), une at­taque au fondement de son métier. Ce fondement s’ appelle le secret professionnel, qui est remis en cause dans !es textes. Refusant d’ y croire dans un premier temps, Philippe Doreau voit une seule cohé­rence dans !e projet gouvernemental : « La marque d’ une orientation sécuritaire, de contrôle et de surveillance. »


Pouvez-vous définir, en quelques mots, quel est !e tra­vail d’un assistant social ?

En règle générale, un assistant so­cial accueille toutes les personnes qui rencontrent, à un moment donné de leur existence, des petits ou grands soucis. II est là pour ap­porter une écoute, un soutien, une aide. Les problèmes rencontrés peuvent être très divers : difficultés à faire valoir ses droits, difficultés d’ ordre financier, éducatif... L’ assis­tant est là pour solutionner tous ces problèmes et orienter les per­sonnes pour qu’elles accèdent à l’autonomie.

Cela ne doit pas être une dé­marche facile de venir vers vous  ? Les gens peuvent venir spontanément ou viennent sur le conseil de la Caf, des Assedic, du service so­cial, etc. Mais, c’est vrai, c’est une démarche qui ne va pas forcément de soi.

Quel est le plus important, d’ après vous, dans votre métier ?

La base du travail social, c’ est la pa­role. Nous sommes formés aux techniques d’entretien. Quand les gens s’ adressent à nous, il y a un temps d’ affiliation, ce temps pour se mettre en confiance et parler de l’ensemble des difficultés. Nous fai­sons ensuite une évaluation. Puis vient un plan d’aide.

« Cette loi signe la fin du travail social, médico-social et éducatif »

Le ministre de l’ Intérieur et de l’ Aménagement du territoire a dans ses cartons, depuis fin 2003, le projet de loi pour la pré­vention de la délinquance. Un projet touffu qui comporte 131 mesures, qui cristallisent une forte opposition. Le Collectif 85 contre la délation et !a répres­sion sociale, dont vous êtes l’ un des porte-parole, est né en no­vembre 2004, justement de son opposition à ce projet de loi. En quoi ce texte vous déplaît ?

Cette loi signe la fin du travail social, médico-social et éducatif. Si elle est votée (un comité interministériel, qui associe neuf ministres, a été mis en place le 20 janvier pour la pré­paration du projet), elle nous obligera à communiquer au maire, qui deviendrait un shérif Big brother, des informations d’ ordre privé. Bref de ficher des gens comme délinquants potentiels. Pour nous, assistants sociaux, le secret professionnel est le fondement de notre métier. Les gens ne sont pas exhibitionnistes. Le secret, c’ est la garantie de l’efficacité de notre action. Le secret, ce n’ est pas une prérogative des travailleurs so­ciaux, c’est une protection des per­sonnes et de leur intimité, de leur vie privée.

Quelle a été votre première ré­action à la lecture du projet de loi ?

La première réaction, c’ est l’ incré­dulité. Je me suis dit que ce n’était pas vrai, que le gouvernement ne voulait pas dénaturer ainsi notre tra­vail. Par rapport aux objectifs affi­chés, ce projet de loi est contre-pro­ductif. Comment les gens en diffi­culté pourront nous faire confiance, s’ il n’ y a plus de confidentialité ? Nous, les travailleurs sociaux, sommes les mieux placés, au contact de cette population en in­sécurité sociale. Si nous ne pou­vons plus servir de lien, qui le fera ? Où iront les personnes en diffi­culté ? La prévention de la délin­quance, pour nous, c’est d’interve­nir sur les causes. Ce texte de loi, lui, essaie de prévenir les symp­tômes des actes de délinquance, sans prendre de mesures d’action sociale pour améliorer la situation.

Ce qui vous irrite également, c’est que ce texte laisse croire qu’ il n’y a pas de travail de pré­vention ?

Le travail de prévention, nous le fai­sons au quotidien. Oui, c’est difficile de quantifier les résultats d’une pré­vention sociale. Impossible de sa­voir combien d’ éclatements de fa­milles, combien de situations dra­matiques nous arrivons à désamor­cer.

Comment réagit l’opinion pu­blique ? Est-ce qu’elle est assez informée ?

Nous nous efforçons de lui expli­quer, via le collectif 85, via le syndi­cat Solidaires. En ce moment, une pétition circule pour lutter contre le projet de loi. Nous avons récolté 1300 signatures en Vendée, venant de personnes de tous milieux. En février 2005, nous avons pris l’ initiative d’interpeller tous les maires du département par courrier. Nous leur demandions ce qu’ il pensait du projet de loi, s’ ils étaient d’accord pour jouer le rôle de coordonnateur de la prévention de la délinquance. Un seul maire a répondu (sur 282 communes) et a apporté son sou­tien à notre cause.

La manifestation de mercredi prochain, c’ est pour répéter vos craintes à venir aux représen­tants de l’ Etat ?

Oui, c’ est exprimer les craintes sus­citées par ce projet de loi, qui a déjà soulevé un mécontentement dans les rues. Nous avions manifesté en nombre en avril 2004, à l’ appel de la CGT et de Solidaires. Ce texte a été présenté la première fois fin 2003 (il en est à sa huitième ver­sion), nous somme en mars 2006. C’ est un effet d’annonce depuis longtemps. La résistance que nous faisons est payante. N’ oublions pas que nous jouons un véritable rôle dans la paix sociale.

Loïc TISSOT.