Le gouvernement a bien manoeuvré

Quelles seront les réponses des mouvements d’éducation populaire ?

mardi 22 novembre 2005


Voir en ligne : ICEM Pédagogie Freinet

Depuis les premières révoltes suite à la mort de deux jeunes poursuivis par la police, l’émotion hypnotique de l’image a été présente à chaque journal télévisé tel un film d’horreur surfant sans états d’âme sur les angoisses et les fantasmes individuels. Chacun allumant son poste pour découvrir le prochain épisode ! Pour répondre aux premiers incendiaires, le ministre de l’intérieur, sous le feu des projecteurs, tel un acteur d’une série policière, a vociféré dans un registre vulgaire et irrespectueux des personnes. Le résultat ne s’est pas fait attendre, des centaines de voitures, des symboles « républicains » comme des écoles ont brûlé chaque nuit, la révolte s’irradiant sur toute la France. L’on parle alors de guerre urbaine et l’on mobilise une véritable armée de CRS, de policiers et de gendarmes.

Les spectateurs de ce drame, les Français, sont émus, ils tremblent, ils ont peur. Les peurs collectives sont pour les médias, des terres fertiles. Lorsque ces mêmes médias servent une politique tels de fidèles chiens de garde on obtient cette pandémie de peurs : Peur des délinquants surtout lorsqu’ils sont jeunes Peur des incendiaires surtout lorsqu’ils sont jeunes Peur des récidivistes surtout lorsqu’ils sont jeunes Peur des enfants d’immigrés surtout lorsqu’ils sont jeunes Peur des quartiers qui deviennent forcément des repères de délinquants, d’incendiaires, de récidivistes ...

Puis dans un deuxième temps, les politiques, les journalistes amorcent une explication : quartiers ghettoïsés, chômage, désespérance des jeunes, laxisme des professeurs et des familles ...On plaint, on s’indigne, on écrit, on débat... Les spectateurs de cette réflexion, les téléspectateurs et les lecteurs, y sont sensibles et opinent. Les Français sont prêts à entendre et approuver les initiatives gouvernementales.

Le lundi 7 novembre à la télévision puis le lendemain devant l’Assemblée nationale, Dominique de Villepin, premier Ministre, annonce son intention de revenir sur la scolarisation jusqu’à 16 ans et de proposer aux jeunes dès 14 ans l’apprentissage pour ceux qui n’ont plus le goût et l’envie d’étudier et pour ceux qui ont décroché de l’école. Un nouveau label est trouvé celui d’« apprenti junior ». Ces « apprentis juniors » seront-ils éduqués ou occupés pour être abstraits des classes ? Les jeunes des banlieues sont-ils éducables ? Quelques-uns oui, et ceux-là il faut les aider et les encourager, Monsieur de Villepin généreusement décide de multiplier par trois les bourses aux mérites et les internats d’excellence. L’éducation pour tous non, la charité pour quelques-uns oui ! La bonne conscience républicaine !

Après ces quelques propositions « éducatives », la répression n’est pas en reste, le gouvernement déclare l’Etat d’urgence et ressort la loi du 3 avril 1955, message symbolique désastreux avec la référence inévitable à la guerre d’Algérie. Cette loi n’est pas simplement un « couvre-feu », elle restreint fortement les libertés individuelles, en effet sans contrôle de justice sur simple décision administrative, elle peut interdire la circulation des personnes, mineures et majeures, elle peut assigner à résidence, à perquisitionner à n’importe quelle heure, à fermer les lieux de réunion, à contrôler les médias. Emporté par cet élan de déni des droits humains, Sarkozy demande à l’Assemblée nationale l’expulsion des étrangers trublions qu’ils aient ou non des cartes de séjour. Les spectateurs, lecteurs et auditeurs français, approuvent et plébiscitent le gouvernement.

Certes ces propositions vont entraîner un retour au calme, une pacification des quartiers. Des remèdes bien superficiels qui n’éradiqueront pas ce mal profond qu’est la désespérance. Ces propositions sont-elles les seuls projets d’éducation et de vie que le gouvernement propose à la jeunesse ?

Que des jeunes, des très jeunes brûlent leurs écoles, leurs lieux de vie et tout ce qui incarne l’autorité et les valeurs de ceux qui les rejettent semblent incompréhensibles pour la plupart des acteurs éducatifs. L’École de la République ne peut pas être considérée comme la première responsable de cette situation ! Les causes sont avant tout exogènes !

Et pourtant depuis plus d’un siècle, de nombreux militants de l’éducation nouvelle et populaire ont observé et critiqué cette école de Jules Ferry qui sépare, qui favorise la petite partie de la jeunesse héritière des biens matériels et culturels au détriment de l’autre jeunesse qu’on exclut des savoirs et de la promotion sociale. Ils sont persuadés depuis longtemps qu’il faut transformer radicalement le système éducatif. Ils savent que les demandes de moyens supplémentaires, d’aménagements du système sont insuffisantes et permettent seulement de survivre de crise en crise. Et pourtant ces militants pédagogiques, pour la plupart, ont participé au « Grand débat » sur l’école et quelques mois après se sont indignés de la loi d’orientation sans ambition et passéiste du ministre de l’éducation François Fillon. Quelques réactions parcellaires se sont fait entendre mais la réflexion de fond s’est endormie. Il a fallu cette révolte pour qu’on reparle de l’école non seulement parce qu’on la brûle mais parce qu’elle ne tiendrait pas ses promesses : « l’égalité des chances », « la réussite pour tous », « l’ascenseur social ». Elle ne transmettrait plus les valeurs républicaines, le respect des institutions.

Bien au-delà des quartiers sous les feux de l’actualité, c’est d’abord de perspectives et de reconnaissance dont les jeunes ont besoin aujourd’hui. Et l’école a bien sûr son rôle à jouer en la matière. Non pas, comme elle le fait encore beaucoup trop, en valorisant une compétition dévastatrice, génératrice d’individualisme et d’exclusion et où les dés, pour l’essentiel, sont jetés d’avance entre catégories sociales. C’est une école de la coopération dont nous avons besoin au plus haut point, valorisant en actes la fraternité, exigeante bien sûr, avec le souci premier de l’émancipation, éveillant les jeunes contre toutes les manipulations. Et on ne voit que trop bien le poids médiatique de celles-ci au sein de l’opinion, avec les évènements actuels. Ce n’est pas l’école des banlieues qu’il faut changer ou améliorer, c’est un autre système éducatif qu’il faut construire et mettre en place, un système dont les objectifs ne seront plus les mêmes et qui ne s’appuiera plus sur les mêmes valeurs. Un système où des termes comme notation, évaluation, programme, diplômes n’auront plus de sens et où la réussite personnelle et la réussite collective auraient partie liée.

Depuis longtemps, les militants pédagogiques et d’éducation populaire savent que cette transformation indispensable du système éducatif ne peut s’abstraire d’une transformation politique radicale. Et aujourd’hui plus que jamais, ils sont persuadés que transformer l’école pour transformer la société et oeuvrer au changement de la société pour changer l’école sont des finalités en lien dialectique. Pourraient-ils trouver un tel programme parmi des partis politiques obnubilés actuellement par l’échéance de 2007, et en proie à des visions à court terme ?

Aujourd’hui, les mouvements pédagogiques et d’éducation populaire sont-ils capables de faire entendre leur voix, pour la mise en place d’une école populaire et émancipatrice ?

Aujourd’hui, les mouvements pédagogiques et d’éducation populaire sont-ils capables de proposer et de défendre un système éducatif radicalement différent, pour porter cette école populaire et émancipatrice ?

Catherine Chabrun Présidente de l’ICEM-Pédagogie Freinet le 14 novembre 2005