Le baccalauréat, pas la valise

La mobilisation s’accroît pour la défense des sans-papiers scolarisés.

dimanche 4 juillet 2004, par Emmanuel

Par Par Nathalie CASTETZ et Charlotte ROTMAN

vendredi 02 juillet 2004 (Liberation - 06:00)


Voir en ligne : Libération

Au début, ils ont pensé à l’école buissonnière. Et puis, il a bien fallu se rendre à l’évidence : si X. ne venait plus en classe, c’est qu’il avait été mis dans l’avion : renvoyé à Bamako.

« Je me souviens de la première fois qu’un de mes élèves m’a dit qu’il était sans-papiers, le choc », se rappelle Richard Moyon, enseignant à Châtenay-Malabry. « Je ne peux plus faire cours normalement avec K. en face de moi, qui risque de partir au Maroc », confie un professeur d’histoire-géo, en poste près de Paris. Toute l’année, des enseignants sonnés et des parents d’élèves de primaire ou de maternelle révoltés, se sont mobilisés sans relâche. Avec la fin de l’année scolaire, les menaces se précisent. Tous craignent de voir partir ces élèves et de ne garder d’eux que leur visage sur une photo de classe. Il y a plusieurs années des professeurs du Val-de-Marne venus au tribunal de Nanterre pour soutenir un collègue étranger, étaient tombés sur l’un de leurs élèves, Simon, menotté, sous le coup d’une mesure d’expulsion. Pour éviter d’en arriver là, un appel a été lancé, cette semaine pour « régulariser les sans-papiers scolarisés ».

Pudeur. Mais pour aider ces élèves, encore faut-il connaître leur situation. Thierry vient de passer son bac à Créteil. Sa mère, ses frères et soeurs sont ici : depuis ses dix-huit ans, il a basculé dans l’illégalité. « Je ne voulais pas en parler. A l’école, c’est un sujet de moqueries ou une insulte. On dit : « espèce de sans-papiers. » » Les enseignants doivent vaincre cette pudeur. Monique, professeure dans un lycée à Massy : « Des élèves viennent me voir parce qu’ils ont appris que je suis à la Ligue des droits de l’homme. Mais il faut parler tout bas. Ils me demandent de ne pas le dire aux autres. » Dans son établissement, trois élèves se sont manifestés : un Turc, une Camerounaise et un Malien. A Saint-Denis, au lycée Suger, on a comptabilisé quatre cas.« L’une est béninoise, explique Marisa une enseignante, elle vit en France depuis quatre ans, et veut être infirmière. Elle n’a pas de papiers, c’était mon élève et je ne le savais pas. »

Quand les adolescents ­ souvent sans parents en France ­ osent se faire connaître, ils ne restent pas seuls longtemps. La solidarité s’installe vite. A Châtenay-Malabry, le lycée Jean-Jaurès s’est mis en branle pour Gladys, haïtienne et Sandrina, angolaise. Et a obtenu pour elles deux titres de séjour étudiant. Dans le Val-de-Marne, une pétition pour Ramata, lycéenne malienne à Charenton et Leopoldo, un Chilien scolarisé à Choisy-le-Roi, a rassemblé 1 500 signatures. Des cartes postales avec la photo des deux sans-papiers ont été éditées par le lycée. Tous les deux ont finalement arraché un titre de séjour. Le collectif Education sans frontières constitué cette semaine incite les jeunes à sortir de l’ombre et les enseignants à organiser des veilles. « Il faut qu’à la rentrée dans chaque établissement, une équipe d’enseignants se dise prête à aider », insiste Richard Moyon.

Cette année, la mobilisation a gagné les écoles maternelles et primaires. Un matin, à Paris, Ramzan n’est pas venu à l’école. Ni le lendemain. Ni le jour d’après. Ses parents, convoqués à la préfecture ont préféré disparaître. Dans le même groupe scolaire du XIIe arrondissement, les instituteurs ont alors découvert que d’autres enfants, eux aussi tchétchènes, risquaient également d’être renvoyés de France avec leur famille. Depuis, les parents ont organisé un débat sur la Tchétchénie , tenu des réunions hebdomadaires, correspondu par mail, envoyé des courriers officiels. Ils ont créé un site web, et rassemblé 1 700 euros en un mois pour payer un avocat.

Education civique. Ce n’est pas un cas isolé. A Nantes, des parents ont occupé plusieurs écoles primaires, et comptabilisé 135 écoliers menacés. Au Havre, la mobilisation est partie samedi dernier de l’école élémentaire où sont scolarisés trois enfants angolais, à l’annonce de l’arrêté de reconduite à la frontière délivré à l’encontre du père. « J’enseigne aux enfants l’éducation civique et les droits de l’homme, alors ils ne comprennent pas », dit l’instituteur Marc Girard. Personne ne connaissait la situation de la famille. Depuis, des banderoles de protestation ont été étalées sur les murs de l’école, et des messages de soutien écrits par les enfants, punaisés sur des panneaux.

(au Havre)


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