La paix, c’est la guerre

Le Canard enchainé su 8/02/06

dimanche 12 février 2006


C’ était une soirée sym­pa. La salle Confluences (Paris XXe) bondée, près de deux cents personnes. Des rires, des sketches, une petite cérémonie jouée par des membres de « l’Eglise de la Très Sainte Consommation », en habits joliment ridicules. Des prières potaches : « O Caméra de surveillance, Toi qui veilles sur moi nuit et jour, dans ta grande bien­veillance, /Tu es l’ oeil de Dieu tout-puissant/Tu es la lu­mière qui guide mes pas/Grâce à toi, je suis loin des pé­chés et de la tentation /Grâce à toi, je suis en sécurité. »

Depuis six ans, l’associa­tion des « Big Brother Awards », soutenue par dif­férents réseaux comme la Fé­dération informatique et li­bertés, Souriez vous êtes filmés, les Virtualistes, l’Ob­servatoire du droit des usa­gers, etc., procède ainsi à une remise de prix, décernés aux élus, décideurs et entrepre­neurs qui se sont particuliè­rement illustrés en matière de flicage technologique dans l’année écoulée.

Avant chaque prix, un in­tervenant fait brièvement la liste des nominés. Explique pourquoi ils ont été nominés. Exemple, dans la catégorie entreprise, on trouve : Les assurances Covea, qui ont demandé à la Cnil l’autorisation de géolocaliser les automobilistes, afin d’ajus­ter le montant des primes à la qualité de leur conduite. Les hypermarchés Car­refour, pour l’espionnage (caméras cachées, filatures filmées, intimidation) de plu­sieurs dizaines de salariés. Effia services (SNCF), pour avoir tenté d’installer un système biométrique par em­preintes digitales à la place de la pointeuse traditionnelle. Les mutuelles de santé FNMF, AXA, Groupama, Swiss Life, qui « s’immiscent toujours plus dans les feuilles de soins électroniques en pro­mettant une « anonymisation » des données très hypothé­tique ». La société Lidl, qui a ins­tallé dans son entrepôt de Nantes 65 caméras pour sur­veiller 60 salariés... C’est cette dernière que le jury a couronnée et, comme il fallait s’y attendre, aucun re­présentant de Lidl ne s’était déplacé pour venir chercher son prix...

A force, donc, d’entendre s’égrener la litanie des exemples ( le principal du col­lège Maurice-Ravel, qui a im­posé la biométrie à la cantine ; l’Inserm, qui propose de dé­pister dès la grossesse les signes avant-coureurs de " troubles de conduite » des enfants ; la carte Vitale, où les données confidentielles ne sont pas cryptées, ça coûte trop cher, mais simplement codées, etc. ), oui, à force, crois­sait une drôle d’impression, pas vraiment réjouissante : le flicage électronique est en train de s’étendre insensible­ment, sans bruit ni scandale. Puisque les nouvelles tech­nologies le permettent, tout le monde veut surveiller tout le monde. Filmer, enregistrer. stocker les données, croiser les fichiers. Et ceux qui s’in­quiètent, dénoncent et s’indi­gnent sont considérés comme d’archaïques hurluberlus : puisque tout cela nous sim­plifie la vie, n’est-ce pas ?

On sortait de cette soirée un peu crispé. Là-dessus, dans le métro, des haut-par­leurs nous informaient que des pickpockets étaient « sus­ceptibles d’opérer sur la ligne » : prière d’avoir l’ oeil sur nos voisins, ces ennemis en puissance...

Jean-Luc Porquet