La dérive ethnique

La lecture raciale des violences lors des manifestations lycéennes du 8 mars est irresponsable.

mardi 5 avril 2005

Par Claris


Disons-le d’emblée : l’appel contre des « ratonnades anti-Blancs » lancé par des organisations communautaires et signé par des personnalités réputées de gauche nous paraît particulièrement inquiétant. Bien qu’il soit difficile de mesurer exactement ce qui s’est passé, les violences survenues lors des récentes manifestations lycéennes ont été largement dénoncées. A juste titre. Et ceux de leurs auteurs qui ont été interpellés seront jugés comme auteurs d’actes de délinquance.

Mais le problème n’est pas là. Il est de considérer ces violences comme une nouvelle forme de racisme, voire l’expression d’un « mouvement de haine judéophobe et francophobe », comme l’a déclaré Alain Finkielkraut. D’ailleurs, la plupart des réactions ne s’y sont pas trompées, qu’il s’agisse de représentants d’associations (de la LDH au Mrap, de l’Unef à SOS Racisme, sans oublier l’Union nationale lycéenne), de parents d’élèves victimes des violences et des vols, ou encore d’enseignants, de militants ou de journalistes. En clair, on peut en même temps désapprouver avec force les agressions dont de nombreux lycéens ont été les victimes, et considérer le texte comme « simpliste », « idiot », « irresponsable ».

Cependant, ce texte n’est pas seulement choquant moralement : il est à la fois sociologiquement inexact et politiquement dangereux. Sous couvert d’équité, anticipant la stigmatisation à laquelle il participe pourtant pleinement, il peut être considéré comme un symptôme. Il traduit en effet un profond bouleversement des représentations des rapports sociaux et des clivages politiques traditionnels. Là comme ailleurs, il s’agit de minimiser les déterminations proprement sociales des phénomènes de violence et des conduites délinquantes pour n’en saisir que les dimensions ethniques et raciales. C’est un tel déplacement qui, au-delà de l’actualité immédiate, mérite qu’on s’y attarde, pour s’efforcer d’y répondre.

Mais revenons aux faits. Les manifestations des lycéens ont enflammé les rues des grandes villes et les unes des médias, remettant au centre la question scolaire ; mais cette fois par les acteurs du système eux-mêmes, et non plus par le haut, dans le cadre du « grand débat » sur l’avenir de l’école. Comme toujours, on a dit que cette mobilisation traduisait un « malaise », dont la mise en cause d’un projet de loi ne serait que le prétexte. Ce n’est pas faux, même si, pris isolément, ce constat recouvre une forme de mépris à l’égard des lycéens mobilisés contre le projet Fillon. Toujours est-il que la déferlante des bandes de « casseurs » lors des défilés parisiens du 18 février et surtout du 8 mars a marqué un tournant. La mobilisation des lycéens parisiens en a été affectée : une peur diffuse s’est installée devant la potentialité que de telles violences se répètent, d’autant que la passivité des forces de l’ordre fut troublante. L’effervescence lycéenne a ainsi été amoindrie pour des raisons tant externes (le gouvernement jouant la carte du pourrissement et de la fermeté) qu’internes (le mouvement peinant à se structurer, les vacances scolaires et la perspective des examens faisant le reste).

Dans le même temps, le traitement médiatique a rebondi sur les questions sécuritaires et xénophobes. Toute une série de textes (communiqués, articles, points de vue) a contribué à la construction médiatique de la figure des « violences raciales » : dans le rôle des agresseurs, des « Noirs », dans celui des victimes, des « Blancs ». Quelques « portraits » esquissés dans l’urgence et quelques citations permettaient d’en convaincre. Du coup, on en oubliait le projet de loi Fillon, les critiques qu’il a suscitées, les dérives qu’il comportait, et le fait qu’il a pourtant été voté avec peu d’adaptations à l’Assemblée.

Venons-en maintenant à la lecture pour le moins simpliste des violences par nos intellectuels médiatiques. Tout d’abord, le lien fait subrepticement entre deux événements : les violences subies par quatre jeunes le 26 mars 2003 en marge d’une manifestation contre la guerre en Irak et celles subies par plusieurs dizaines de lycéens le 8 mars dernier. S’agirait-il d’alimenter une vision « communautariste » de la société française ? De servir des intérêts partisans sous couvert d’éclairer l’opinion ? Lorsque le président de la LDH, Michel Tubiana, explique qu’on ne peut donner une « lecture ethnique à la haine sociale », il pointe en même temps une dérive qui ne date hélas pas d’aujourd’hui.

Force est de constater que nous nous sommes habitués à voir classés (et à classer) les individus non plus seulement en fonction de catégories objectives mais à partir de désignations très marquées idéologiquement. Une lecture « ethnique » de la ville et de la question des banlieues s’est imposée dans le débat public, aussi bien avec le thème des « cités-ghettos » qu’à travers l’euphémisation des catégories de « quartiers » et de « jeunes des cités » recouvrant implicitement les populations issues de l’immigration. De même, s’est imposé un décryptage communautaire des dysfonctionnements du système scolaire. Dans les années 70, on parlait d’élèves ou de jeunes « immigrés », puis dans les années 80, d’« élèves maghrébins », aujourd’hui, d’« élèves musulmans ».

Ces catégories ont largement dépassé le cadre de l’école pour nourrir un climat où racisme et xénophobie, à force de banalisation, portent la marque d’une lepénisation des esprits. Le débat sur le foulard islamique et les « dérives » en aura été, par excès, l’illustration. On en retrouve encore la trace explicite dans le rapport Benisti sur la prévention de la délinquance. Ce rapport pose en effet comme une évidence le lien entre immigration, bilinguisme et délinquance. Dans ce contexte, cet appel contre le « racisme anti-Blancs » est symptomatique : il semble surfer sur une ethnicisation des rapports sociaux qu’il alimente plus qu’il ne s’efforce d’en proposer une compréhension. Il participe lui-même davantage d’une « démarche communautaire »incitant au repli que d’une réflexion « citoyenne » appelant au respect des droits et devoirs de chacun.

Comprendre ces phénomènes nécessite de revenir sur les effets sociaux de la désindustrialisation et le processus de désaffiliation (tant sociale, territoriale et scolaire que politique) qui ont profondément affecté les anciennes banlieues ouvrières. Il faut aussi souligner comment, face au vide laissé par la décomposition de la classe ouvrière, au chômage de masse, aux discriminations ethniques et raciales, la référence au territoire, les cultures de la rue, l’attrait de l’argent facile que font miroiter les trafics illicites, les tensions parfois quotidiennes avec les policiers et les représentants des institutions, sont venus structurer l’expérience sociale d’une jeunesse sans avenir.

Mais, comme l’ont montré la plupart des enquêtes sociologiques récentes, on constate une hétérogénéité des situations et des trajectoires sociales, la diversité des rapports à l’école et à la délinquance, sans oublier la place de ces nouveaux militants des cités qui oscillent entre désir de reconnaissance et accès à la citoyenneté, entre activisme pour la promotion de l’égalité et désenchantement. En un mot, les « quartiers » et les « jeunes » dont on parle apparaissent comme un monde complexe, fractionné, à l’image même de la société dans laquelle nous vivons.

C’est pourquoi assimiler les phénomènes de violence à l’origine ou à la couleur de peau est une confusion exaspérante. Ainsi des témoignages attestent que des jeunes lycéens issus de l’immigration maghrébine ont été agressés. Parmi eux, le port du keffieh les aurait identifiés comme des militants. La logique d’action comporterait dès lors une dimension politique, et à l’égard des injustices sociales dont ils sont l’objet et comme rejet des formes d’engagement militant. Qui s’en soucie ? Pourtant, prendre en compte cette problématique inégalités-injustices fait apparaître les questions sociales et politiques centrales de ces phénomènes. A l’inverse, les réduire à l’expression d’une « culture de l’excuse » traduit la misère de la pensée réactionnaire dont se parent les néorépublicains.

Si le malaise, à gauche, a été manifeste, force est de constater que ce débat traduit une recomposition des clivages politiques traditionnels (progressistes-conservateurs). Pire, il marque la victoire des idées du Front national. Ne serait-il pas temps d’en prendre la mesure et de réfléchir à des pistes d’action qui permettent de se démarquer de ce climat malsain et de la myopie intellectuelle qui le caractérise ?