LA MARCHANDISE CONTRE LA CITOYENNETE

samedi 4 septembre 2004


Il est de bon ton, par les temps qui courent, de se gausser du terme « citoyen » qui fait aux yeux de certain-e-s un peu vieillot et poussiéreux. Il faut dire que le terme a été largement galvaudé, détourné (iln’est pas le seul) par des personnages politiquement peu recommandables. Mais même, dans la bouche de personnages au dessus de tout soupçon il flotte, à son évocation, un parfum d’anachronisme.

Comme celles et ceux qui critiquent la défense des droits de l’homme on inventé par dérision le néologisme de « droit-de-l’hommisme », celles et ceux qui tiennent pour obsolète la citoyenneté, ont crée le « citoyennisme » faisant ainsi de la défense de la citoyenneté un idéologie dérisoire et dépassée.

Leur erreur c’est que leur critique de la citoyenneté se fait au nom de valeurs qui justement fondent celle-ci, montrant ainsi qu’ils n’ont rien compris ce qu’est véritablement la citoyenneté et n’ont pas fait l’effort nécessaire à l’analyse indispensable à la compréhension de l’ambivalence au centre de laquelle elle se trouve.

CITOYENNETE ET SALARIAT

Le citoyen n’est pas un être abstrait, c’est d’abord et avant tout un « être social », c’est-à-dire un individu qui se situe, et n’existe, que dans une relation sociale à/aux l’autre/s. La citoyenneté n’a de sens véritable qu’au regard de la nature de cette relation sociale. C’est elle qui en dernière analyse est déterminante. Dissocier les deux, la citoyenneté et le statut social, c’est diluer la réalité de ce qu’est l’individu dans une « vision borgne » source de toute les interprétations et dérives.

Il est vrai que tout le discours officiel, et en général celui des politiciens, sur la citoyenneté, est purement mystificateur. Celui-ci en effet ne retient de la réalité sociale que ce qui l’arrange, autrement dit ce qui arrange et est conforme aux intérêts du système marchand. Par exemple il nie la précarité et les conditions salariales, ou les considère comme « naturelles » et « intransformables » et met l’accent sur le statut de citoyen qui, en principe, fait de l’individu le fondement de tout pouvoir. Ainsi, il ne reste plus, aux yeux du discours officiel que « le citoyen », être doté de tous les pouvoirs et donc « responsable » de la situation qui est la sienne. Or, réduire l’individu-social au simple citoyen est une mystification. C’est en effet faire fi de la réalité sociale qui constitue l’essence même de l’existence de tout individu. Cette réalité sociale est déterminée par le rapport marchand dans lequel domine le rapport salarial. Et que stipule ce rapport ? Que la force de travail de chaque individu se négocie sur un marché dit « du travail », qu’elle n’est utilisée que si le système de production en a besoin, les conditions de l’embauche dépendant donc d’une chose étrangère au salarié : les conditions de valorisation du capital. Cette réalité économique relativise grandement la réalité politique qui fait de chaque individu un citoyen.

Cette contradiction éclate de manière dramatique dans le cas du chômeur et/ou l’exclu. En effet, comment concilier un statut social totalement « excluant » et un statut politique parfaitement « intégrant » ? Que signifie le statut de citoyen pour un individu qui n’a plus les moyens de gagner sa vie au nom des intérêts d’un système dont on lui dit qu’il est le fondement du pouvoir ????

LA CITOYENNETE FAIRE VALOIR DU SYSTEME MARCHAND

Cette dissociation, du statut de citoyen du statut de salarié, est systématique de la part de l’Etat, et pour cause. Elle permet en effet de créer et de maintenir le mythe du respect des valeurs qui fondent la citoyenneté : LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE, dans une société qui, par ses principes de fonctionnement économique ne peut que les nier. On comprend dés lors pourquoi tout le discours politique est essentiellement axé sur la notion de citoyenneté. C’est elle qui, dans l’idéologie de la démocratie marchande doit non seulement constituer l’essence même des rapports entre les individus, mais aussi doit justifier le fait que l’on ne touche pas à ce qui est pourtant essentiel : les rapports marchands de production et de distribution des richesses.

Ces rapports étant déclarés « naturels » et donc intouchables toute la dynamique sociale s’élabore sur un mythe, celui de la citoyenneté.

L’action citoyenne, la pratique citoyenne, se résumant quasi exclusivement à l’élection de représentants, le système se reproduit en donnant l’illusion d’un changement alors que seul le personnel politique change, laissant intact ce qui détermine en fait la vrai nature de la société : les rapports sociaux.

Du fait de la dégradation des conditions sociales (exclusion, remise en question des acquis sociaux, juridiciarisation des conflits,...), la citoyenneté apparaît, à juste titre, comme un élément de la mystification sociale puisqu’elle est un véritable « faire valoir » d’un système qui opère derrière ce paravent. En fait ce n’est ni elle, ni les valeurs qui la définissent qui sont à condamner mais le système qui l’utilise... « ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain ».

COMBATTRE POUR LA CITOYENNETE C’EST COMBATTRE CONTRE LA MARCHANDISE

Le combat pour la citoyenneté n’est donc pas un faux combat ou une lutte dérisoire. Combattre pour la citoyenneté c’est se battre pour le respect de valeurs, d’une éthique fondée sur le respect de l’individu. Mais ce combat ne peut évidemment pas se faire en dehors de toute critique du rapport marchand qui le dénature. Elle ne peut d’ailleurs se faire qu’en combattant ce rapport marchand. Les véritables défenseurs de la citoyenneté ne sont pas celles et ceux qui l’on pris comme porte drapeau pour aggraver les conditions sociales des citoyens-nes. Leur puissance médiatique et leur pouvoir de pollution idéologie donnent l’illusion de la pureté de leurs intentions et de la justesse de leurs positions. Il n’y a qu’à cependant voir leur pratique du pouvoir politique pour mesurer le gouffre entre l’illusion qu’ils donnent et la réalité de ce qu’ils sont et font.

Le combat pour la citoyenneté est indissociable du combat contre la marchandise. Une des illustrations concrètes de cela est la lutte pour la défense du service public (voir l’article « LUTTES SOCIALES ET DEFENSE DU SERVICE PUBLIC »), cette lutte montre en effet comment les conditions de la production marchande sont en parfaite contradiction avec le respect des individus, donc en parfaite contradiction avec les valeurs qui fondent la citoyenneté.

La défense de la citoyenneté est indissociable de la lutte contre la marchandise.

Ne nous trompons donc pas de combat. Agissons en connaissance de cause. Ne nous laissons pas mystifier au nom d’une juste démystification que nous devons mener. Les valeurs qui fondent la citoyenneté sont nos valeurs mais elles ne prendront un véritable sens social, une signification politique que dans le cadre de rapports sociaux en conformité avec leur éthique. A nous de les construire pour faire vivre cet idéal.

Patrick MIGNARD