« L’institution policière n’a pas un discours clair sur les significations de la loi »

Libération, Ludovic Blecher, 6 mai 2004

vendredi 7 mai 2004

Dominique Monjardet , sociologue au CNRS et spécialiste des questions policières analyse le rapport de la Commision nationale de déontologie de la sécurité.


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Le nombre de saisines de la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) a presque doublé en 2003. Faut-il y voir une conséquence de l’affirmation du rôle de cette commission créée en 2000 ou un effet Sarkozy qui a fait, lors de son passage à l’Intérieur, du rétablissement de la sécurité la priorité des priorités, quitte à être moins regardant sur la manière ? La montée en puissance de la commission est incontestable. C’est une bonne chose en soit, ça prouve que l’institution trouve peu à peu sa place. Dès son arrivée, Nicolas Sarkozy a donné des moyens aux policiers et leur a demandé des résultats en échange. Cette pression a pu générer des comportements condamnables. Mais nous sommes loin de la configuration Chirac-Pasqua des années 80 où la place Beauvau disait : « On vous couvre ». Tout en réclamant des résultats, Sarkozy a prévenu qu’ils ne devaient pas se payer par une multiplication des bavures. Il a d’ailleurs demandé à la hiérarchie policière d’être impitoyable là-dessus.

Des manquements dans la formation des policiers peuvent-ils, en partie, expliquer les dérapages ? Il y a véritablement une carence dans le message transmis sur la signification de ce qu’est la loi. Dans les écoles de police, on apprend la loi à la lettre : comment l’appliquer pour mener une procédure. La loi est donc comprise d’abord comme un système qui bride l’activité policière plutôt que comme ce qui l’oriente. La loi est présentée comme une série de règles et pas comme le véhicule d’une série de valeurs. Ce devrait être le contraire puisque c’est la loi qui, dans une société démocratique, donne son sens à l’action policière. Si nombre de policiers ont, selon moi, une compréhension très insuffisante de la loi, ce n’est pas parce qu’il sont moins malins que d’autres mais parce que l’institution n’a pas un discours clair et volontaire sur les significations de la loi et les valeurs qu’elle transmet.

Peut-on dresser un portrait type du policier enclin à commettre des bavures ? Il y a eu très peu d’études sérieuses sur la question et c’est une carence forte de la police française. Une étude qui date d’une dizaine d’année semblait montrer qu’il y aurait une tranche d’âge relativement cruciale entre dix et quinze ans d’activité. Au bout d’une dizaine d’années, le message appris à l’école n’est plus aussi vivace et ils n’ont pas encore acquis la sagesse du vieux policier qui sait qu’il faut prendre la mesure des choses.

Les « policiers à risque » peuvent-ils être repérés ? J’ai rencontré des directeurs d’écoles de police qui me disaient : « On sait dès leur sortie quels policiers on retrouvera en conseil de discipline dans quelques années. » Pourquoi, dès lors, livrer aux services des gens dont on sait qu’ils feront de mauvais policiers ? La plupart des directeurs répondent que faute d’éléments objectifs, de faits caractérisés, ils craignent de ne pas être suivis par l’administration et de voir les syndicats monter au créneau. J’estime pourtant qu’on augmenterait considérablement la crédibilité de la formation policière et de l’administration policière qui prétend faire le ménage chez elle si, sur une centaine de recrues, un dizaine était recalée pour manque de maturité ou du calme nécessaire, pour des comportement racistes ou éventuellement une tendance à l’alcoolisme.