L’Intérieur voit des délinquants partout...

samedi 8 octobre 2005, par Emmanuel

Préparée depuis des mois, la loi Sarkozy sur la prévention de la délinquance est attendue fin 2005.


Voir en ligne : Journal L’Humanité

Des trombinoscopes d’écoliers transmis en catimini aux commissa­riats, des usagers des services sociaux fichés par le conseil général, des caméras instal­lées dans des lycées... Depuis des mois, les « actions pi­lotes » fleurissent un peu par­tout en France. Autant de ballons d’essais censés nour­rir le fameux projet de loi sur la prévention de la délin­quance, véritable serpent de mer dont Nicolas Sarkozy a assuré, début septembre, qu’il serait présenté « avant la fin de l’année ». Que contiendra­ t-il ? Nul ne le sait précisé­ment. Même si les grandes lignes et la philosophie de ce texte -qui s’annonce protéi­forme - ne font guère de mys­tère. En clair, organiser un contrôle social étroit des po­pulations les plus défavorisés, suspectées d’être toutes des délinquants potentiels.

Présentées fin 2003, lors du premier passage de Nicolas Sarkozy place Beauvau, les premières moutures ont provoqué un tollé. Outre l’élargissement de la vidéosurveillance, la concentration des missions de prévention dans les mains des maires, ou encore la création de « stage d’aide à la parentalité », le projet voulait imposer « à tout professionnel qui intervient au bénéfice d’une personne présentant des difficultés sociales éducatives ou matérielles d’en informer le maire de la commune de résidence ». Une remise en cause complète ­du secret professionnel doublé d’un appel à la délation qui jeta, début 2004, plus de10 000 travailleurs sociaux furieux dans la rue. Avec l’arrivée de Domi­nique de Villepin à l’Inté­rieur, le ton se voulut apai­sant. Pas le fond. En no­vembre 2004, un rapport ahurissant de bêtise, (mal) rédigé par le député UMP du Val-de-Marne, Jacques­ Alain Bénisti, est remis au locataire de Beauvau. Y figure une « courbe indicative de déviance » qui frôle le canular, des préconisations déjà entendues, comme placer le maire « au cœur » de la politique de prévention, et des suggestions aussi novatrice que la « revalorisation » de la filière internat. Perle parmi d’autres : la traque de la délinquance dès les premières années du nourrisson. Comment ? En mettant la pression sur les mères étrangères qui, à cause de leur « patois », entraînent inexorablement leurs enfants sur la voie de la « déviance » ! Des élucubrations d’un autre siècle...Sur lesquels Dominique de Villepin n’a rien trouvé à redire.

Aussitôt revenu à l’Inté­rieur, Nicolas Sarkozy n’a pas tardé à remettre en chantier ce projet de loi. Dans la plus grande discrétion. Le 27 septembre dernier, devant 1 800 policiers et gendarmes réunis au Palais des Congrès, il a réaffirmé que le texte se­rait prêt avant janvier. Glis­sant, au passage, que l’un des caps serait « la construction d’internats ». « Nous ne sa­vons pas qu’elle sera exacte­ment le contenu du projet, confirme Danielle Atlan, re­présentante du SNES-FSU dans le collectif national uni­taire qui s’est créé dès les pre­mières annonces de projet de loi. Mais connaissant le gou­vernement, nous sommes très très inquiets. »

Il y a de quoi. Le mois der­nier, le très influent Syndicat des commissaires et hauts fonctionnaires de la police nationale (SCHFPN) y est allé de sa contribution sur la prévention de la délinquance. Au coeur d’un document de quatorze pages, on retrouve des propositions comme l’instauration d’un secret professionnel « partagé » ou encore la possibilité de faire de certains comportements chroniques - comme le tag - des délits et non plus de simples contraventions. En­fin, on trouve un chapitre confondant consacré à la « prévention des enfants à risque ». « Aucune action n’a été expérimentée à ce jour au­près des enfants qui présen­tent un comportement pré­dicteur de délinquance dès la crèche, la maternelle ou l’école primaire », regrette les huiles du SCHFPN. Lorsque l’on sait l’influence dont ils jouissent auprès de Nicolas Sarkozy, il y a tout lieu de ne pas croire à une plaisanterie.

Laurent Mouloud L ’ H U M A N I T E . V E N D R E D I 7 OCTOBRE 2005 .