L’INSERM et son nouveau rapport de septembre 2005

Ces experts qui se mettent au service de la politique du sécuritaire

jeudi 13 octobre 2005

Voici un article édifiant paru dans l’« Humanité » du 11 octobre 2005 concernant une expertise livrée par l’INSERM à propos de rapports supposés entre troubles mentaux chez l’enfant et délinquance... dans la continuité des nombreux rapports et études que nous avons vu défiler à ce sujet.


Voir en ligne : Enquête : Au secours Françoise (Dolto), ils sont devenus fous !

Le concept des troubles de conduite dès l’enfance pourrait, selon l’INSERM, être un des facteurs de risque de la délinquance. Dans une expertise de plus de 400 pages, on apprendra comment dépister ces troubles et comment les traiter, parfois avec des médicaments. Non, vous n’êtes pas dans le monde d’Orwell. Biologisme, règne du normatif, absence de toute analyse du contexte social, politique, économique, culturel. Au détriment de l’éthique, de la déontologie, du doute même. Quand on médicalise la délinquance...

La lecture de l’expertise collective de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) rendue publique le 22 septembre et intitulée « Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent » installe, dès ses premières pages, un profond sentiment de malaise qui ne cesse de se confirmer tout au long de sa lecture. Dans cette étude commandée par la Caisse nationale d’assurance maladie des travailleurs indépendants et s’appuyant sur des données de la littérature scientifique internationale, les chercheurs de - l’INSERM proposent « d’améliorer le dépistage, la prévention et la prise en charge du trouble des conduites chez l’enfant », afin de mieux prévenir la délinquance à l’adolescence. Issu des classifications cliniques anglo-saxonnes des troubles mentaux (le DSM IV), le concept de « troubles de conduite » s’exprimerait « par une palette de comportements très divers, qui vont des crises de colère et de désobéissance répétées de l’enfant difficile aux agressions graves comme le viol, les coups et blessures et le vol du délinquant. Sa caractéristique majeure est une atteinte aux droits d’autrui et aux normes sociales ». Nous y voilà. La question est donc de savoir comment détecter au plus tôt les symptômes laissant présager du futur germe de la délinquance et de comportement antisocial à l’âge adulte.

Nous ne sommes pas si loin des théories médicales déterministes de la fin du XIXe siècle sur le criminel-né. L’institut national, comme dans un précédent travail réalisé en 2002 qui affirmait qu’un enfant sur huit souffrait d’un trouble mental, nous affirme aujourd’hui qu’entre 5 % et 9 % des jeunes de 15 ans seraient atteints de troubles de conduite et qu’un dépistage précoce des symptômes de ces troubles pourrait être mis en place à partir de 36 mois en France. On apprend également à manier le concept de trouble oppositionnel avec provocation, pathologie psychiatrique associée aux troublex de conduite, au même titre que le déjà connu trouble de l’hyperactivité.

Timidement, dans l’avant-propos, on notera tout de même que « bien que de nombreuses questions demeurent à propos de leur définition [des troubles de conduite, NDLR], de leur étiologie, des facteurs de risque, des mécanismes sous-tendant leur survenue », les douze experts, dont deux Canadiens, pédopsychiatres, épidémiologistes, cognitivistes, neurobiologistes - aucun sociologue -, ne remettent jamais en cause cette notion, tout en se permettant de se situer « à l’intersection de la psychiatrie, du domaine social et de la justice ». La génétique, le tempérament, la personnalité, « des traits de caractère tels que la froideur affective, la tendance à la manipulation, le cynisme, l’agressivité sont mentionnés comme associés à la précocité des agressions (...) » et font partie, selon les experts, des facteurs de risque des troubles de conduite, au même titre que les antécédents familiaux. Pas un mot sur le contexte social, la précarité, la pauvreté, le chômage, les inégalités... La violence sociale est éludée.

L’expertise est totalement déconnectée de l’environnement social et politique. Ce que déplore la psychologue des adolescents, Maryse Vaillant, pour qui « assimiler la délinquance à une notion de troubles de conduite est une imposture, un déni de la réalité ! Ce n’est pas la psychiatrie qui peut parler de délinquance. On cherche à médicaliser la délinquance, ce qui n’est pas sans rappeler les dérives totalitaires. La délinquance est d’abord une question sociale. Et la société et le politique tentent de se dédouaner sur l’individu. L’expertise est donc biaisée dès le départ. On cherche à apporter des réponses médicales plutôt que d’engager un véritable traitement social de la délinquance ». Il semble également bon de rappeler aux experts, au moment où paraît la correspondance de la psychanalyste Françoise Dolto, que l’individu se construit en tant que sujet en s’opposant et en désobéissant. Un apprentissage de la liberté et de ses limites, constitutif de sa singularité.

On pensait la chose acquise. C’était sans compter avec l’offensive idéologique d’origine outre-atlantique. « Soyons Astérix, s’emporte le pédopsychiatre Marcel Rufo. Soyons les derniers résistants en France pour une médecine du sujet et non de l’organe, pour une médecine de la structure psychique et non du symptôme. Et luttons contre la tendance à la sédation de symptômes gênants. » Sans nier pour autant les difficultés à maintenir le lien entre adultes et adolescents, entre l’institution scolaire et ses élèves, entre la société et ses jeunes. Pour l’épidémiologiste de l’INSERM, Marie Choquet, auditionnée pour cette expertise, « la psychiatrie ne peut apporter que des raccourcis en matière sociale et sociétale. Mais que fait-on de la recherche sociale ? C’est toujours la recherche fondamentale qui prône. Je pense qu’il est possible d’apporter une aide précoce aux parents et aux enfants, mais attention aux débordements ! Que doit recouvrer cette aide ? ». Si tout le monde peut être d’accord avec la recommandation de recours à des « programmes de guidance parentale », « du développement des structures d’écoute et d’accueil pour les enfants, les adolescents et leurs parents », structures qui existent déjà mais dont le manque de moyens et d’effectifs reste criant, le recours à des thérapies individuelles de types comportementalistes comme aux États-Unis soulève quelques interrogations chez nous au moment de la sortie du Livre noir de la psychanalyse qui prône justement les thérapies comportementalistes au détriment d’une psychanalyse jugée inefficace.

Néanmoins, Marie Choquet est convaincue qu’il est possible de mieux aider les parents avec leurs jeunes enfants sans faire pour autant « du flicage ». Le juriste et criminologue Robert Carrio, dans son essai la Prévention précoce du comportement criminel. Stigmatisation ou bien-traitance sociale ? (1), ne rejette pas les expériences états-uniennes et canadiennes menées depuis une trentaine d’années sur les enfants et les familles les plus vulnérables. Mais la question sociale, loin d’être éludée, semble guider le chercheur. « Bien sûr, pour éviter toute stigmatisation supplémentaire des enfants et de leur famille, les interventions doivent être irréprochables aux plans éthique et déontologique (...). C’est pourquoi le souhait de certains d’inclure la prévention précoce dans une perspective de santé publique doit être mûrement - réfléchi, afin d’éviter toute nouvelle stratégie réductionniste. » N’est-ce pas le travers principal de l’enquête de l’INSERM ? Car comment comprendre ces « bonnes » premières intentions de « guidance parentale » quand, en deuxième intention, les experts préconisent, après avoir dépisté et diagnostiqué, le recours aux traitements psychotropes « seulement pour les maladies associées, précise la psychiatre Isabelle Gasquet, un des auteurs de l’expertise, car il n’existe pas de médicament pour les troubles de conduite », nous rassure-t-elle. Il en existe néanmoins pour les troubles de l’hyperactivité, comme la Ritaline, les neuroleptiques pour traiter l’agressivité aiguë et les thymorégulateurs pour le traitement de la dépression... Deuxième intention seulement, mais intention quand même ! Comment ne pas voir là une nouvelle dérive vers ce que Jörg Blech appelle la « pilule d’obéissance », dans un chapitre intitulé « Psychotropes et cours de récré » dans son livre les Inventeurs de maladies, manoeuvres et manipulations de l’industrie pharmaceutique ? (2) S’il ne s’agit pas d’être systématiquement contre l’usage de médicaments, Marcel Rufo rappelle « qu’il faut s’entourer de mille et une précautions avant de prescrire ». Et de rappeler que dans les troubles dits mentaux répertoriés aux États-Unis, on retrouve l’anxiété... Or 5 millions d’élèves y sont sous Ritaline.

Les experts recommandent, dans leur logique de dépistage, d’utiliser les bilans de santé réalisés tout au long de la vie de l’enfant et de l’adolescent. « Quelques items » pourraient ainsi être inscrits dans le carnet de santé « pour repérer les signes précurseurs des troubles de conduite ». Pour les agressions physiques, on pourrait inscrire « s’est bagarré, a attaqué physiquement, a mordu » ; pour l’opposition, « refuse d’obéir, n’a pas de remords ( !), ne change pas sa conduite » ; enfin, pour l’hyperactivité, « ne peut rester en place, remue sans cesse, n’attend pas son tour ». Ceci pourrait prêter à sourire. Mais, dans le monde idéal de Nicolas Sarkozy comme dans celui du président américain George W. Bush, ces concepts se traduisent en programme politique. Mais, de cette réalité, les auteurs de l’expertise semblent bien loin. Irresponsabilité ?

(1) Robert Cario, la Prévention précoce

du comportement criminel. Stigmatisation

ou bien-traitance sociale ? L’Harmattan, 2002.

(2) Jörg Blech, les Inventeurs de maladies. Manoeuvres et manipulations de l’industrie pharmaceutique. Postface de Martin Winckler, Actes Sud, 2005.

Maud Dugrand


1 Message

  • > L’INSERM et son nouveau rapport de septembre 2005

    28 octobre 2005 20:39, par lola el duende

    bonsoir,
    je suis un peu effarée par le nouveau rapport d’experts de l’INSERM de septembre 2005, qui recommande de dépister les troubles du comportement de façon systématique dès l’âge de 36 mois. Il propose de former les enseignants au dépistage de ces troubles de façon à augmenter l’efficacité de la procédure. Ceci étant bien entendu fait en vue de prescription éventuelle de Ritaline ou Concerta LP qui sont des dérivés amphétaminiques ou plus trivialement dénommés « pilule d’obéissance ». je rappelle que les amphétamines coupe-faim et autres ont été retirées du marché il y a plus de 10 ans pour cause de toxicomanie. Nos enfants vont en « bénéficier » pour le grand bénéfice des laboratoires. Va-t-on copier le modèle américain qui a 5 millions d’enfants « traités » à la Ritaline ?

    Il a été prouvé (dictionnaire Vidal 2005) qu’il existe une accoutumance psychique à ce produit, ce qui répond à la définition de drogue ; seulement elle est légale.Elle est prescrite en premier lieu par le spécialiste puis par le médecin traitant qui a obligation de continuer ce traitement sans modification ni changement de posologie.

    Dans ma pratique (je suis généraliste), je vois peut-être des enfants en situation de souffrance psychique mais accompagnés la plupart du temps de parents débordés, angoissés, qui ont parfois abdiqué officieusement leur autorité parentale, parfois sous anxiolytiques et je me demande si on ne pourrait pas créer une « école des parents » (une éducation qui apprendrait aux parents à se faire obéir). De plus, parfois l’hyperactivité peut être causée par une carence en fer, en magnésium, trop de sucres raffinés.

    L’INSERM a créé un nouveau syndrome, le TOP (trouble oppositionnel avec provocation) : ce comportement relève pour ma part d’une construction de l’individu qui ne se fait pas forcément sans souffrance parentale ou infantile. Qui n’a pas subi une magnifique colère de la part de son petit amour adoré ? De plus les leaders que je connais (avocats, ingénieurs, maires, médecins, etc.) n’ont pas été des modèles de sagesse.Autrefois la solution était « le bonnet d’âne et au coin ». Pour ma part, un enfant trop sage me fait peur et je serais désespérée que mon fils ne me « pimente » pas la vie.

    Veut-on un monde à la Huxley ? On y arrive doucement, mais je ne suis pas sûre d’apprécier celui-ci.