Gueule cassée

vendredi 13 juillet 2012, par Etienne

Le 19 mars 2009, m., porte plume & porte-voix chez O.P.A (Orchestre Poétique d’Avant-guerre), tombait sous les coups de la police bordelaise lors d’un rassemblement politique pacifiste.

On pique ici le témoignage qu’elle a écrit trois ans plus tard sur le site d’OPA.


Voir en ligne : OPA

Gueule cassée

Je suis la vétérante d’une guerre qui ne dit pas son nom, qui ne délimite pas son territoire, qui ne désigne pas ses champs de bataille, qui ne dresse aucun monument à ses morts et à ses blessés.

Pour tout dire, je ne savais pas moi-même concrètement ce que cela voulait dire que les mots de « mutilation », « tranchée », « instinct de survie », « peur au ventre », « fuite » ; je ne savais pas ce que c’était que de laisser des camarades étendus par terre tandis que j’essaierais de sauver ma peau.

Aujourd’hui, je sais qu’ils sont morts, qu’ils n’en finissent pas de mourir, que je ne les ai pas connus, qu’ils n’étaient pas toujours des camarades, que je n’ai su bien souvent leurs visages qu’après-coup mais je les porte en moi, comme des enfants qui ne naîtront jamais, comme un rappel au cas où et cela m’enrage tandis que je balade ma gueule cassée dans le labyrinthe d’une vie coupée en deux.

Je suis la vétérante d’une guerre qui ne dit pas son nom mais qui frappe, cogne et tue, sans fracas, sans secouer les cœurs civils si prompts pourtant à s’émouvoir des chaos d’autres latitudes.

Je me réveille la nuit, toujours coincée entre deux cauchemars sans visage, entre deux rangées de barbelés, toujours écartelée, en suspend et cela me fait comme un goût de vomissure au fond de la gorge.

Je suis la vétérante d’une guerre qui ne dit pas son nom, étonnée d’en être revenue, hébétée de n’en être jamais revenue, surprise de voir que l’on revient de tout, mais dans quel état ?, décortiquant le nombre de kilomètres de peau qu’il aura fallu abandonner au destin, disséquant une psyché éparpillée.

Je marche de nouveau d’un pas lent dans les villes bruyantes, je tourne une face profonde au soleil, de nouveau je connais la faim et la soif. Mais cela n’y fait rien. Je trimbale toujours avec moi le bruit de bombes qui n’ont jamais explosé, de balles qui n’ont jamais été tirées, de chars et de blindés qui n’ont jamais arpenté ces rues.

Je suis la vétérante d’une guerre qui ne dit pas son nom, quand seuls certains en portent les uniformes, quand seuls certains comptent leurs prisonniers, quand les bottes font un bruit feutré sur le macadam et que la justice sonne son propre lugubre hallali.

Il y a maintenant trois ans et quatre mois que j’ai perdu de vue la ligne Maginot, que je lance à la mer des bouteilles vides qui ne me reviennent jamais ; trois ans et quatre mois que j’erre parmi les vivants, comme un fantôme, et que l’épaisseur de ma vie se confond avec un fil.

Vétérante d’une guerre qui ne dit pas son nom, j’ai noté cet enfer dont on fait un voyage pour y trouver – tout au bout – ce premier noyau qui fit de nous la fleur, puis le fruit.

Pour moi, pour vous, en partage, ma gueule cassée.

m.

Le 5 juillet 2012


Voir aussi L’histoire de m., une gueule cassée par la police.

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