Guerre à la société

Le Monde Diplomatique, Louis Pinto, avril 2004

samedi 22 mai 2004

En multipliant les rapports et les commissions, le gouvernement français voulait préparer l’opinion à ses « réformes », c’est-à-dire des mesures de régression qui visent à fracasser tout le système de protection sociale, résultat de décennies de luttes ouvrières et syndicales. Les élections régionales ont sanctionné ces choix et souligné la résistance de ceux qui sont menacés par la précarité, notamment les chercheurs et les intermittents du spectacle, dont les mouvements - fait assez étonnant pour être souligné - se sont poursuivis en période électorale. En réalité, les offensives gouvernementale et patronale ne visent pas telle ou telle catégorie de la population, mais s’inscrivent désormais dans une guerre contre la société.


Voir en ligne : http://www.monde-diplomatique.fr/20...

Avec ce qu’ils ont d’inédit, les mouvements récents d’intermittents, d’enseignants, de chercheurs et de quelques autres réactivent un ensemble de questions posées dans le passé. Pour les comprendre, il faut donc revenir un peu en arrière. En France, le terme « intellectuel » a connu, ces dernières décennies, une diffusion qui doit beaucoup aux médias. A la différence de ce qui se passe dans la plupart des pays, ce statut prestigieux tend à marquer la conception désormais dominante de ce qu’est un « débat » et de ce que sont les personnalités dignes d’y intervenir, à l’image d’« intellectuels » comme Bernard-Henri Lévy ou Luc Ferry (1). L’accès à la visibilité médiatique procure une forme de consécration qui dispense d’avoir à soumettre les thèmes abordés et la manière d’en parler au jugement des pairs.

Cette population, insignifiante sur un plan statistique et souvent ridicule dans ses poses de parodie, s’approprie à sa façon l’héritage de Zola et de Sartre. Son rôle est néanmoins important pour deux raisons. D’une part, elle vise à anéantir un héritage qui repose à la fois sur la compétence et sur la fonction critique : cessant d’être celui qui utilise son savoir pour refuser les faux-semblants et les injustices, l’intellectuel devient celui qui, inlassablement, fait la critique de toute critique, à la fois instance ultime de la « démocratie » contre les erreurs « totalitaires » du passé, et diseur de sens pour des contemporains « désorientés ».

D’autre part, cette population tend à s’ériger en modèle pour tous les individus dotés d’aspirations culturelles : puisqu’on sait maintenant que les « idéologies » et les « utopies » ne peuvent conduire qu’à l’échec, il faut trouver d’autres fins à la culture que le progrès collectif et la défense des groupes dominés, d’ailleurs devenus indignes (« populistes ») ou invisibles (il n’y a plus de classes).

Apprivoisés, défiants envers le socialisme, « petits maîtres » allergiques aux « maîtres à penser », ces intellectuels offrent aux décideurs une image rassurante de ceux qu’ils entendent représenter : il s’agit de s’assumer enfin comme « individu », d’en finir avec les « tabous » (« puritains ») comme celui de l’argent et du style de vie bourgeois contre lesquels les intellectuels s’étaient définis depuis plus d’un siècle. Comment résister à l’air du temps quand les mêmes idées sont reprises, à quelques variantes près, par des hommes politiques, des penseurs d’appareil, de droite comme de gauche, des économistes, des experts, des éditorialistes de la presse « de qualité » et des penseurs à vocation ministérielle ?

L’auto-intoxication néolibérale trouve l’une de ses limites quand ses utopies se heurtent aux réalités qu’elle a contribué à engendrer. En effet, il paraît difficile de croire que, à l’instar des penseurs médiatiques, les intellectuels dans leur ensemble se sont convertis avec enthousiasme aux valeurs nouvelles du marché et qu’en même temps, avec le même enthousiasme, ils acceptent de se soumettre aux principes de gestion des ressources humaines qui ont fait leurs preuves ailleurs. C’est prendre la partie pour le tout, prendre une minorité d’éditorialistes, d’essayistes ou de conseillers du prince pour le sommet d’un groupe qui, désormais, serait mûr pour les reniements, les reconversions et, bien sûr, les « réformes » qui le concernent au premier chef.

Face à une réalité qui semble démentir leurs espoirs et à l’« archaïsme » d’esprits non encore éclairés, les dirigeants sont tentés de mettre en œuvre une politique de normalisation dont les dimensions sont à la fois économiques et idéologiques : elle consiste à poser et à résoudre à travers les domaines de la culture et de l’éducation ce qu’on pourrait appeler la question intellectuelle.

Cette question, malgré les apparences, est loin d’être nouvelle, puisque, depuis plus d’un siècle, fascinés par les progrès de la rationalité capitaliste, des sociologues (Max Weber, Karl Mannheim, Joseph Schumpeter) et des producteurs de théories politiques (Karl Kautsky) se sont demandé comment appréhender la situation des individus détenteurs de compétences spécifiques le plus souvent reconnues par des titres scolaires (2). Dans un modèle dominé par une conception de la société divisée en classes sociales aux intérêts opposés, il s’agissait de savoir où faire passer les frontières entre la bourgeoisie et le prolétariat, compte tenu de l’existence de groupes qui doivent leur position à l’« instruction » et non à leur rapport aux moyens de production. La plupart des options ont été exploitées, les uns insistant sur des traits prolétariens, les autres, au contraire, découvrant, pour s’en féliciter ou pour le déplorer, une élite nouvelle destinée à supplanter l’ancienne bourgeoisie (3).

Des passions impures -ressentiment, envie, appétit de domination ont été invoquées par des intellectuels conservateurs pour expliquer l’esprit de critique et de révolte de ceux qui se situaient sur l’autre bord (4). Il faut noter aussi que les auteurs étaient en désaccord dans la mesure où ils avaient en tête des catégories différentes : ceux qui pensaient aux ingénieurs mettaient plutôt en avant les fonctions économiques, et ceux qui pensaient aux poètes ou aux artistes, la dimension gratuite des activités considérées. S’il y a une leçon à tirer de ces débats, c’est de se défaire de toute tentation essentialiste et d’étudier les variations historiques qui affectent la composition des groupes considérés, leur mode de recrutement, leurs revenus, et aussi la façon dont les individus se classent eux-mêmes.

Il est remarquable que, soucieuse de rationalité, la haute « noblesse d’Etat (5) » qui contrôle l’accès aux positions dominantes dans le champ économique et dans l’appareil d’Etat ait toujours cantonné son esprit de réforme à la seule Université et épargné les grandes écoles dont elle est elle-même issue. Intouchable, hors compétition et juge en toutes matières, elle espère bien détourner sur la petite noblesse des universitaires, des intellectuels et des artistes à l’ancienne un ressentiment diffus dirigé contre les « privilèges » et les « corporatismes ».

Toujours très sévères envers les faibles « performances » de l’Université « de masse » évaluées avec des indicateurs sommaires, les experts omettent, dans leur comptabilité, de prendre en considération les coûts relatifs des différentes catégories d’étudiants, les taux et les modalités d’encadrement, les difficultés spécifiques, matérielles et culturelles de la population étudiante qui, aujourd’hui, accède au moins aux échelons inférieurs du système universitaire (6). Indifférents aux véritables enquêtes (7) et bien disposés envers les conclusions d’audits d’avance assurées, ils s’en remettent aux solutions magiques de la « compétition » pour résoudre des problèmes complexes de réussite scolaire et de productivité scientifique.

L’arrogance technocratique, reconnaissable au ton péremptoire des certitudes sans réplique et à sa défiance envers tout débat réel, voudrait inculquer la honte de soi à ceux qui sont concernés par les « réformes ». Dans le cas des universitaires, le statut de fonctionnaire et le jugement des pairs, conditions de l’indépendance, s’ils ne sont pas ouvertement dénoncés, sont tenus pour des facteurs d’« immobilisme » appelant d’importants correctifs : pouvoir accru des présidents d’université, jusqu’alors pairs parmi les pairs ; modulation des horaires d’enseignement qui, dans le rapport Belloc (8), tendrait à institutionnaliser une hiérarchie entre trois catégories de personnels ; soumission aux exigences locales formulées par des non-universitaires ; mise en cause, avec l’introduction d’experts et de personnalités extérieures, de la composition des instances d’évaluation fondées sur la parité ; relégation de la recherche à des occupations périphériques ; diversification des critères d’évaluation (comme dans le cas de la « validation des acquis de l’expérience ») ; pouvoir opaque de commissions d’experts, etc. (9).

Conformément à la doctrine managériale d’individualisation de la gestion des personnels, la pression à la flexibilité s’exerce de différentes façons : encouragement à la « mobilité » géographique, institutionnelle, thématique, sous prétexte d’innovation et de prise de « risques », valorisation de l’ouverture interdisciplinaire, de la « région », de l’« international » et de l’Europe (lobbying scientifique à Bruxelles), des débouchés et de la formation « professionnalisante ». A travers les recommandations formulées par des experts ignorant tout des exigences internes des activités de recherche et croyant de bonne foi être les seuls à parler anglais et à prendre l’avion, les universitaires devraient bien finir par avoir honte de leur « localisme » étriqué et s’ouvrir enfin à de nouveaux « partenaires ».

Bien entendu, ces mots d’ordre modernisateurs ont d’autant plus de chances d’être efficaces qu’ils opèrent sur un fond d’anxiété entretenu par la pénurie de postes, par le développement de nouvelles catégories précaires (des contrats à durée déterminée au CNRS) et des personnels non titulaires, par la soumission à de nouveaux critères d’évaluation quantifiés, d’allure objective (comme la bibliométrie, c’est-à-dire le nombre de publications par chercheur), par l’invocation de grandes unités de recherche censées être plus « optimales » (à la façon des entreprises) et de « pôles d’excellence » où il y aura peu d’élus, par un nouveau discours maison qui, dans le cas des principaux organismes de recherche, prône l’« innovation ».

Ce terme, utilisé de façon indéfinie et intransitive, désigne la disponibilité pour des sujets et des modes de pensée en accord avec les attentes temporelles et temporaires des bureaucraties de la recherche. L’affaiblissement délibéré des protections de la fonction publique, qui se pare des dehors de la rationalité, est une façon de mettre en cause l’autonomie des activités de recherche et de création qui requièrent, certes pas du tout l’irresponsabilité, mais, à coup sûr, le refus des contraintes externes du pouvoir et de l’argent. L’« intellectuel précaire » dont certains n’hésitent pas à parler (10) exprime une évolution qui frappe toute la société au nom des nouvelles valeurs : en finir avec les « rigidités », les réglementations... et les emplois en contrat à durée indéterminée.

C’est là que cette politique d’intimidation sociale pourrait trouver ses limites. Ceux qui l’ont conçue et menée souhaitaient isoler une élite accrochée à ses privilèges d’une population prise dans ses propres problèmes. Or voici que les individus concernés en viennent à se considérer comme des travailleurs partageant le lot commun de groupes de plus en plus nombreux ! La pétition « Sauvons la recherche ! » lancée par des chercheurs a suscité un mouvement sans précédent.

Au même moment, la pétition lancée par l’hebdomadaire Les Inrockuptibles (11) entendait dénoncer un « nouvel anti-intellectualisme d’Etat », une « politique d’appauvrissement et de précarisation de tous les espaces considérés comme improductifs ». De façon significative, elle prend pour cible les lieux communs des discours d’éditorialistes à prétentions intellectuelles (« Pour ou contre le voile ? Psychiatres ou charlatans ? Un policier dans chaque école ou professeurs laxistes ? Juges de gauche ou flics sévères ? France d’en bas contre élites savantes ?... ») qui tendent à délimiter l’horizon du débat « démocratique » en dissimulant la complexité des problèmes réels.

Mais le titre de la pétition, « Contre la guerre à l’intelligence », enfermait une ambiguïté qui a pu retenir certains de signer. Ainsi, Philippe Fremeaux, rédacteur en chef d’Alternatives économiques, exprime la crainte que la défense de l’« intelligence » fasse le jeu d’un gouvernement prompt à jouer la carte d’un « populisme » qu’il dénonce volontiers chez ses adversaires (12), et qu’en même temps cette nouvelle cause renforce la propension de la gauche à oublier les « couches populaires » (13). On pourrait ajouter que, d’une part, dans la doxa néolibérale, l’« intelligence » est revendiquée à côté de la « compétence » comme l’une des vertus éminentes donnant toute leur légitimité aux dominants (14) et que, d’autre part, des tentations anti-intellectualistes existent aussi bel et bien dans la gauche de gouvernement (il suffit d’évoquer le cas de M. Claude Allègre).

Une pétition en faveur de l’« intelligence » a de quoi contenter un peu tout le monde, tout en épargnant les prises de position sur des questions plus délicates : la précarité dans d’autres groupes sociaux, le rôle des gens « intelligents » dans la réussite politique et journalistique du discours néolibéral, le bilan des hommes politiques « intelligents » jadis au pouvoir. Et c’est ainsi que certains ont pu signer parce que « ça ne mange pas de pain », ou qu’ils n’aiment pas l’apparence de M. Jean-Pierre Raffarin. Des personnalités aussi diverses que MM. Jack Lang, Michel Rocard, Patrice Chéreau, Alain Touraine ou MmeAriane Mnouchkine, parfois hostiles aux mouvements de résistance (qui sur les intermittents du spectacle, l’assurance-chômage ou les retraites), mais toujours réticents à n’être pas là où il y a de l’intelligence, ont pu joindre leur signature à ceux qui croyaient lire un manifeste contre le néolibéralisme autant que contre l’anti-intellectualisme.

Peut-être fallait-il risquer une telle ambiguïté sémantique pour favoriser une mobilisation à la fois minimale et efficace de groupes et de professions différents ? Face aux décideurs qui font valoir les armes du savoir, ce n’était peut-être pas l’intelligence qui demandait à être mise en avant, mais tout simplement le véritable service public. Ce service public défini par Pierre Bourdieu comme l’univers du savoir et de la culture pour autant que les individus s’en réclamant savent faire la preuve qu’ils le servent plus qu’ils ne s’en servent. Que le bien commun leur importe davantage que le plaisir d’être intelligent.

(1) Cf. « L’espace public comme construction journalistique. Les auteurs de “tribunes” dans la presse écrite », Agone, n° 26-27, Marseille, 15 mai 2002.

(2) La terminologie varie entre les différents pays (intellectuels en France, intelligentsia en Russie), reflétant le poids relatif des différents groupes et leur rôle politique, comme l’a montré Christophe Charles dans Les Intellectuels en Europe au XIXe siècle. Essai d’histoire comparée, Seuil, Paris, 1996.

(3) Parmi les ouvrages les plus scientifiques (et souvent discutables) qui émergent sur un océan d’idéologie, voir AlvinW. Gouldner, The Future of Intellectuals and the Rise of the New Class, MacMillan Press, Londres, 1979 ; Geörgy Konràd et Ivan Szelenyi, La Marche au pouvoir des intellectuels, Seuil, Paris, 1979.

(4) On retrouve aujourd’hui cette hargne dans les articles d’un essayiste de droite comme Alain-Gérard Slama.

(5) Sur ce terme de Pierre Bourdieu, qui est loin d’être un simple slogan, voir La Noblesse d’Etat, Minuit, Paris, 1989.

(6) Abélard, Universitas calamitatum : le livre noir de la réforme universitaires, ed. du Croquant, collection « Savoir/agir », Broissieux, 2004.

(7) Comme celle de Stéphane Beaud, 80 % au bac... et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire, La Découverte, Paris, 2002.

(8) Rapport de M. Bernard Belloc sur le changement de « statut des enseignants chercheurs », remis à M. Luc Ferry en octobre 2003.

(9) Sur les projets de la direction actuelle du CNRS, lire Michel Espagne, « Indispensable CNRS », Le Monde, 11 mars 2004.

(10) Anne Rambach, Marine Rambach, Les Intellos précaires, Fayard, Paris, 2001.

(11) « Contre la guerre à l’intelligence », pétition publiée dans Les Inrockuptibles du 18 février 2004.

(12) Voir le florilège publié par les mêmes Inrockuptibles dans le numéro du 25 février.

(13) Philippe Frémeaux, « Pourquoi je n’ai pas signé », Libération, 24 février 2004.

(14) Pierre Bourdieu, « Le racisme de l’intelligence », in Questions de sociologie, Minuit, Paris, 1980.

Par Louis Pinto Directeur de recherche au CNRS. Pages 1, 24 et 25

http://www.monde-diplomatique.fr/20... - mai 2004