Fichage grandeur nature Vitry-le-François

jeudi 3 juin 2004, par Emmanuel


Voir en ligne : L’huma

Depuis deux mois, les travailleurs sociaux de Vitry-le-François doivent remplir un questionnaire tendancieux qui fleure bon le flicage.

Le document est présenté comme un « outil ». Un « tableau », tout au plus. Mais une fiche de renseignement, ça non ! Pourtant, il faut bien l’avouer, l’enquête menée depuis deux mois à Vitry-le-François (Marne) est troublante - pour le moins. Début avril, tous les travailleurs sociaux de cette petite ville de 17 000 habitants ont en effet reçu, de la part du conseil général, un questionnaire extrêmement détaillé, censé renseigner sur les populations qui s’adressent à eux. Officiellement, les réponses collectées doivent permettre de dresser un état des lieux exhaustif des besoins sociaux. Mais pour les professionnels concernés, qui appellent à manifester aujourd’hui (lire encadré), cette pléthore de questions hautement indiscrètes fleure bon le « fichage généralisé » des plus défavorisées, dans la droite ligne de la politique sécuritaire menée par Nicolas Sarkozy.

Évidemment, certaines coïncidences n’en sont pas. Fin janvier, l’ancien ministre de l’Intérieur a inscrit Vitry-le-François dans la liste des vingt-trois sites prioritaires en matière de lutte contre la délinquance. À l’époque, le maire (UMP) de la Cité rose, Michel Biard, applaudit des deux mains. « Mon voeu est exaucé », lâche-t-il, la larme à l’oeil, dans la presse locale. Ancienne ville industrielle, sinistrée depuis une vingtaine d’années, Vitry-le-François a la particularité de posséder 70 % de logements sociaux. Et même si la délinquance générale avait reculé de 6 % en 2003, la délinquance des mineurs, elle, continue à grimper d’une année sur l’autre.

Un « diagnostic social »

Quelques jours après l’annonce du ministre, un « comité de pilotage » a donc été mis sur pied. Pour aboutir finalement à un constat peu surprenant : les besoins sociaux ne sont pas bien pris en compte dans certains quartiers, notamment le nombre d’éducateurs. Selon le maire de la commune, Vitry-le-François s’est alors tourné vers le conseil général qui gère l’action sociale dans le département. Conseil général qui, avant de débloquer d’hypothétiques moyens supplémentaires, aurait souhaité faire un « diagnostic social ». D’où ce questionnaire, distribué non seulement aux services sociaux du conseil général, mais aussi à toutes les institutions concernées de près ou de loin : centre communal d’action sociale, caisse d’allocations familiales, missions locales pour la jeunesse, sauvegarde de l’enfance, Éducation nationale.

À chacun est demandé de fournir une foule de détails sur les personnes ayant sollicité leur service depuis janvier 2003. Une rubrique, notamment, intitulée « problématique familiale », demande aux travailleurs sociaux d’indiquer si les usagers qu’ils rencontrent ont des problèmes liés au logement, à l’éducation des enfants, à leur couple, à la toxicomanie, à l’alcoolisme, à leur « santé mentale ». Contrairement à l’usage, ils doivent préciser le nom et l’adresse de la personne reçue, sans même les prévenir ! « On a trouvé cela particulièrement culotté, s’agace Nathalie Fédérico, qui travaille pour l’association de protection de l’enfance. Déjà, qu’une fiche nominative soit diffusée au sein des services du conseil général, c’est limite, mais qu’on l’envoie à d’autres associations extérieures, là, c’est inimaginable ! »

Une demande inacceptable

Pour bon nombre de travailleurs sociaux, déjà sous la menace de la loi sur la prévention de la délinquance qui pourrait les transformer en délateurs à la solde du maire, cette demande de renseignements est inacceptable. Au conseil général même, certaines assistantes sociales, normalement tenues par le secret professionnel, refusent de remplir le questionnaire. « Mais beaucoup de travailleurs sociaux ne sont pas titulaires, précise l’un d’eux. Et devant la pression de leur hiérarchie, ils ont dû s’exécuter. »

Au-delà, tous s’interrogent sur l’utilité de ce document. « On travaille déjà avec le conseil général, il y a des échanges entre nous, précise Nathalie Fédérico. D’habitude, on essaye de ne transmettre que ce qui est nécessaire à l’aide de la famille. Là, on va bien au-delà. Et puis, comment voulez-vous que l’on juge des troubles médicaux d’une personne ? Ce questionnaire dépasse tout simplement nos compétences et nos attributions. » Dans un département où la députée n’est autre que Catherine Vautrin, secrétaire d’État à l’Intégration et à l’Égalité des chances, auprès du ministre de l’Emploi, du Travail et de la Cohésion sociale, toutes les suspicions ne sont peut-être pas vaines. Pour le collectif national unitaire des travailleurs, Vitry-le-François est tout simplement un « site pilote », un « laboratoire » du tout sécuritaire où sont remis en cause « la liberté individuelle, la vie privée et le respect des personnes ».

Au conseil général, on se défend de toute mauvaise intention. « Il y a eu un amalgame entre la volonté d’étude des besoins sociaux et le projet de loi Sarkozy », assure Françoise de Gouville, directrice du service solidarité départementale. Si le nom figure sur le questionnaire, c’est uniquement pour ne pas faire de doublons entre plusieurs services sociaux, dit-elle. « Une fois que l’on sera sûr que les statistiques seront fiables, les noms disparaîtront et le résultat de l’étude sera totalement anonyme », jure-t-elle. Seul mea culpa : « C’est vrai, en revanche, que l’on a mal communiqué sur cette étude. »

Pas de quoi rassurer les travailleurs sociaux. « Je ne sais pas si cela cache une idéologie, mais en tout cas, c’est bien représentatif de l’esprit de M. Sarkozy », tranche Nathalie Fédérico.

Laurent Mouloud

Manifestation

Rendez-vous à 11 heures

Plusieurs organisations syndicales (CGT, CFDT, FO, FSU, SUD, Syndicat de la magistrature, G10-Solidaires, AFSMS.) appellent à une manifestation, aujourd’hui à Vitry-le-François. Le rendez-vous est fixé à 11 heures, à la gare routière. Le cortège se dirigera ensuite vers le centre-ville et la place du Marché, où des tracts seront distribués aux habitants.