Faites comme Cécilia, larguez Sarkozy

Charlie-Hebdo du 6/07/05

jeudi 11 août 2005

L’EDITO par Philippe Val


Ecoutez-moi, bordel ! Il y a le feu, le feu, le feu ! Et le nom du pyromane va nous faire tout drôle parce que, comme d’habitude, on aurait pensé à tout le monde avant de découvrir que c’est lui. Celui qui inspire confiance à la majorité des Français, celui qui rassure les vieux et qui séduit les jeunes, celui qui plaît aux musulmans, aux juifs, aux chrétiens, aux bouddhistes et aux sciento­logues. Celui qui plaît aux déçus de la gauche et aux déçus de la droite, aux déçus de l’Europe et aux déçus de la France, aux déçus de la TVA et aux déçus de la CSG, et aux déçus du mariage et aux déçus du concubinage, aux déçus de l’adultère et aux déçus de la fidélité, bref, aux déçus du sexe, aux déçus du bon­heur, aux déçus de la démocratie, aux déçus de la déception.

Je ne sais pas comment faire pour vous alarmer. Pour attirer votre attention. Pour que l’ information que je veux vous livrer fasse son chemin. Pour que vous la diffusiez autour de vous. Pour que vous l’utilisiez partout comme l’aiguille fatale qui fera éclater cette baudruche. On est vraiment dans la merde. Jamais, depuis soixante ans, nous n’avons frôlé d’aussi près la catastrophe. Poujade était un amateur que le professionnel de Gaulle a renvoyé dans son tiroir-caisse. Les putschistes d’Alger étaient des aventuriers sans avenir, qui tentaient de remonter le cou­rant de l’histoire en ramant avec leurs vieux képis étoilés, Le Pen a vieilli trop vite, et il a fini par lasser les habitués de son épice­rie à l’ ancienne à force de leur refourguer des conserves périmées depuis la Seconde Guerre mondiale.

Sarkozy, c’est beaucoup plus grave. Il est à la tête d’un des deux partis de gouver­nement, il est dans l’air du temps, il est jeune, et il est virtuose dans la manipulation des médias. Il fait peur à ceux qu’il rassure, et il rassure ceux qui ont peur. Tout le monde, autour de lui, est convaincu qu’un jour ou l’autre il sera le patron. Il capo dei capi. Les hommes politiques, les journalistes, les artistes qu’il fréquente, les écrivains qu’il flatte, les philosophes qu’il fait mine de consul­ter, tout le monde a déjà peur de lui. Tout ce qui constitue un pouvoir quelconque en France a d’ores et déjà la trouille de l’avoir comme ennemi. Et puisqu’il a mis sa vie conjugale sur la place publique, on a le droit d’émettre l’hypothèse que dans les causes de la fuite de sa femme il y a de la peur. Et peut­-être que moi aussi, un jour, je me dirai qu’il est temps de penser à ma peau, et qu’une fois Sarkozy à l’Élysée je choisirai de m’exiler dans un autre pays. J’y songe parfois. Mais il est temps de faire mon devoir et de vous livrer la raison pour laquelle, aussi sûrement que le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés, Sarkozy va transformer nos vies en enfer.

Parce que, tout moderne qu’il est, aussi habile soit-il pour mentir aux gens en sachant que les gens savent qu’il ment mais qu’ils ont peur de le traiter de menteur et trouvent plus sûr de faire semblant de le croire, c’est un dictateur totalitaire en puissance. On ne le reconnaît pas encore pour tel, parce que c’est un mutant, apparemment sans point com­mun avec les grotesques dictateurs du passé. Mais les dictateurs du passé, en leur temps, n’étaient pas grotesques aux yeux de ceux qui les applaudissaient. Il a fallu l’acte final des tragédies qu’ils ont provoquées pour que l’opi­nion les trouve ridicules, se réveille de son hypnose et se demande comment elle a pu approuver des pantins pareils. Sarkozy est un dictateur totalitaire en puissance. Je pèse bien chaque mot pour ne pas qu’un soupçon d’exagération puisse nuire à la crédibilité de mon propos, et pour que le remords ne me tenaille pas le restant de mes jours pour n’avoir pas su dire les choses comme elles sont. Et j’apporte la preuve.

Le lundi 20 juin dernier, devant des responsables religieux juifs, protestants, catholiques et musulmans réunis à Neuilly par l’association Bible, il a prononcé une phrase de trop. Certes, il les a exhortés à s’engager à fond dans la vie publique. A reprendre le pouvoir sur les consciences. A se considérer comme les garants de l’ordre social. Ce discours prouve simplement que Sarkozy est de droite, et qu’il pense qu’un peuple soumis à la justice divine coûte moins cher qu’un peuple revendiquant une justice terrestre. Ce n’est pas nouveau. Ce n’ est pas cela qui fait de lui un ennemi de la démocratie, laquelle a besoin d’une droite et d’une gauche pour que les débats qui la fondent aient lieu.

Non. Ce qu’il a dit ce soir-là est beau­coup plus grave. C’est même dramatique. Jamais un leader politique n’avait osé toucher à cela depuis l’effondrement des totalitarismes qui ont fait du xxe siècle celui des crimes de masse. Il a touché à l’unité de base de la démo­cratie. Comme s’il prétendait être pour le sys­tème métrique tout en déclarant que le mètre étalon ne voulait plus rien dire. Il a osé décla­rer, devant une assistance-sans doute apeu­rée-qui s’est contentée d’en sourire -à l’instar de Xavier Temisien, le journaliste du Monde, qui a trouvé cela amusant -, à propos de la distinction entre vie publique et vie privée : « Il n’y a pas deux vies. Comme si la part de soi la plus intime et la plus intéressante il fallait l’abandonner jusqu’au samedi matin et au dimanche soir inclus. Le domaine de la vie privée n’a pas de sens. C’est le domaine de la vie tout court. »

Le b.a.-ba du totalitarisme, c’est précisément la négation de la vie privée. Elle est le lieu où s’expérimente la liberté individuelle. Dans une démocratie, le pouvoir doit être trans­parent, et la vie privée opaque. L’inversion des qualificatifs, ça s’appelle la dictature. C’est là aussi où s’exerce la responsabilité indivi­duelle, où s’élabore la critique sans que le pouvoir vienne écouter aux portes, où les liens se tissent et se créent. C’est ce qu’a inventé la démocratie pour que l’individu ait la possibilité d’y produire son bonheur. C’est le lieu de la solitude sacrée de l’individu. Elle a commencé en silence, dans la résistance, entre quatre murs, lorsque pour la première fois quelqu’un s’est isolé pour lire un livre. Sans la vie privée, pas d’art, pas de culture, pas de cette secrète préméditation de la créa­tion, de l’amour, de la recherche de cet inat­tendu qui ne concerne qu’une personne à la fois. Staline, un archétype de dictateur, avait parfaitement saisi que la vie privée était son ennemi mortel. Dans les appartements collectifs de Moscou, tout le monde était le flic de tout le monde. L’intimité était inter­dite. Le chuchotement était suspect.

Il faut voir ou revoir le film d’Ettore Scola Une journée particulière pour saisir que ce moment d’intimité entre un homosexuel et une ménagère a été arraché dans la dou­leur aux regards abrutis et criminels de la société mussolinienne. Quand Goebbels disait « Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver », il ne disait rien d’autre que « Quand j’entends les mots « vies privées », je sors mon revolver ». L’état idéal du pouvoir totalitaire, c’est la transformation de tout le territoire habité en caserne, en pensionnat, en camp de concentration, bref, un de ces lieux collectifs où la vie privée est interdite, et où tout ce qui se dérobe aux yeux du pou­voir doit être sévèrement puni. Il faut avoir tout oublié, il faut ne rien comprendre aux malheurs du monde pour ne pas frémir aux propos de Sarkozy. Celui qui ne défend pas bec et ongles la vie privée est un malade para­noïaque : il craint que sitôt que l’on se dérobe à ses yeux on ne complote contre lui.

Quand un individu de ce genre arrive au pouvoir, on peut être sûr d’une chose : il saura tout de nous, et nous ne saurons rien de lui. La démocratie exige le contraire.

Seul un pays qui a fait du respect de la vie privée un principe inviolable permet aux journalistes d’exercer leur métier libre­ment. On peut vérifier cette règle avec une mappemonde sous les yeux, pays par pays. Que cette phrase de Sarkozy n’ait pas fait dresser les cheveux sur la tête des journalistes politiques mesure l’état de tragique distraction où nous sommes réduits.


2 Messages de forum

  • ne Faites pas comme ..........les prècheurs de Haine

    5 octobre 2005 10:43, par razibus zouzou

    le POISON hait innoculaid à une bande de fanatiques décérébrés commplètement hypnoTisés par la haine et serviles à des méthodes totalitaires indignent d’une civilisation qui s’est battue pour la liberté.L’hisToire est un Eternel recommencement.Préparons nous les gens sensés,humanistes et réalistes à des temps trés durs face à des gens qui sans intelligence comme dans les films les plus noirs.

    • Sarkozy futur dictateur ? 6 février 2007 17:38

      Arnaud Montebourg dans Libération : « Sarkozy se prépare une dictature douce. C’est un retour aux heures les plus noires du bonapartisme. »