Des enfants francophones dès l’âge de trois ans

dimanche 10 avril 2005


Voir en ligne : article paru dans LA NOUVELLE REPUBLIQUE

M. Bénisti, député UMP propose, dans un rapport au ministère de l’Intérieur, une politique d’enfermement et de mise à l’écart des enfants non francophones dès l’âge de 3 ans. Cela, dit-il, entre dans le cadre des actions de prévention de la violence, car c’est dès cet âge-là que commencent les prémices de la déviance. Ce colon postcolonial se lance dans un argumentaire que seul le Dr Bodichon, médecin républicain, tenait en Algérie en 1846. Il était de ceux qui proposaient d’« exterminer tout ou une partie des ‘‘Arabes’’ au motif qu’ils appartenaient à une race inférieure et rétive à la civilisation » (in Exterminer, coloniser, O. Le Cour Grandmaison, Ed Fayard, Paris, 2005).

Ainsi, M. Bénisti, issu sans nul doute des hordes italiennes débarquées en France il y a deux siècles, à la consonance du patronyme, se lance dans une explication dénotant ignorance et racisme vil et bas. Il déclare que ces enfants non francophones souffrent d’une « tare originelle » : des parents étrangers qui parlent un « patois du pays » (existe-t-il un « patois » africain, américain, australien ou algérien ? Première nouvelle !). Cet éminent spécialiste de sociolinguistique affirme que si les parents négligent de parler français chez eux, « l’enfant s’isolera dans sa classe ». A 7 ans, il devra être soumis à « des cours d’instruction civique obligatoire... A 10 ans, il devra être placé dans une structure spécialisée avec cours d’éducation civique obligatoire... A 13 ans, il entre en apprentissage, poursuivi par sa tare originale. A 16 ans, il est envoyé dans un centre de délinquance fermé ». Ce parcours, effroyable, doit être soumis à l’Assemblée. Après M. Villepin, ministre de l’Intérieur, M. Bénisti, négrier du XXIe siècle, va plus loin. Il propose de mettre en place des dispositifs coercitifs de surveillance des familles primo-arrivantes et la mise à l’écart ultra-précoce des enfants sous contrôle des maires. On rêve ! C’est l’internement administratif appliqué à la population algérienne en 1834. On n’innove pas, on époussette et on recommence. L’association des parents d’élèves (FCPE) s’indigne de ce rapport qui assimile immigration et délinquance : « On veut imposer aux familles et aux enfants le français comme langue unique. Ne pas maîtriser le français conduirait-il à la délinquance ? »

Il est vrai qu’un tel discours est cohérent avec les actions du gouvernement. Les parents de la FCPE, la plus grosse association en France, refusent l’idée de « prémices de la déviance » qui se manifestent dès l’âge de 3 ans. Cela fait froid dans le dos ! La sortie des parents avec les élèves dans la rue en mars (on regrette l’absence des familles immigrées, alors que c’est d’elles qu’on parle dans « la France d’en haut ») pour dénoncer la loi Fillon dans son projet de Contrat individuel de réussite et du projet d’Equipe de réussite éducative de J-.L. Borloo dénonce cette stigmatisation des enfants jugés difficiles qu’on écarte du système scolaire traditionnel, tombant par là même à bras raccourcis sur les parents. Sur la même lancée, le 6 janvier dernier, des policiers sont placés devant les établissements scolaires, une prétendue opération de sécurisation contre laquelle les policiers eux-mêmes se sont révoltés devant la réaction irritée des élèves qui n’avaient pas apprécié les palpations, les vérification d’identité, les fouilles... « Cet effet d’humiliation génère la violence, regrette, J.-L de la police de Saint- Denis. » En effet, vivre un tel traitement, qu’on soit Français ou enfant d’immigrés, jette ces jeunes dans la transgression. De telles opérations, fruit de la cervelle de M. Sarkozy, au fait, lui-même enfant d’immigrés, remisées au placard depuis les noces de ce dernier avec Chirac, discréditent autant la justice que la police. La mairie de Paris que préside M. Delanoë, a condamné le texte de Bénisti, le trouvant « terrifiant ». En effet, un rapport fait par des personnes ignorant tout de leur histoire, ancienne et actuelle, outre les études sur le bi- ou plurlinguisme, ne peut qu’exacerber un instinct grégaire, rejetant l’autre dont on dresse un portrait des plus « terrifiants ». Toutefois, cet texte ne vise pas Caroline, la petite Anglaise assise à la table de Rostom, Hugo l’Américain à celle de Sid Ali ou encore Karl l’Allemand à celle d’Ilyas dont on est fier de les avoir en classe et sur le sol français, mais désigne les petits et grands Arabes, Turcs, Africains, Chinois. Ce rapport, qui ne fait pas réagir SOS Racisme, fait l’impasse sur la nécessité pour les parents d’origine étrangère de s’adresser à leurs enfants dans leur langue maternelle. Il y va de la cohérence de la constitution du cerveau de l’enfant. Richesse, disent les linguistes pour lesquels « il est essentiel que les enfants s’imprègnent de la structure linguistique maternelle pour être à l’aise avec le Français », explique A. Khedidja, linguiste et didacticienne algérienne. Elle nous renvoie à notre propre parcours, initialement berbère, arabe puis français, sur les bancs de l’école. « Si, croyant bien faire, les parents étrangers parlaient à leurs enfants un français mal maîtrisé, ils les déstabiliseraient plus qu’ils ne les aideraient », déclare-t-elle. En conclusion, nous assistons, de visu, à un processus de stigmatisation des immigrés, nous tous, quelle que soit notre origine, du tiers-monde, c’est sûr, par une classe politique qui n’a de richesse que son ignorance héritée puis reproduite. Cependant, elle est dangereuse, elle s’attaque à l’innocence, nos enfants. En revanche, elle a l’outrecuidance de vous dire sur un ton mielleux : « Mais vous ne ressemblez pas aux autres ! » L’Autre soi-même, dirait S. Freud.

De Paris F. Amalou

09-04-2005 F. Amalou