Des associations s’inquiètent d’un « fichage généralisé » des plus défavorisés à Vitry-le-François

LE MONDE | 01.06.04

vendredi 4 juin 2004, par gerard


Les syndicats invitent à manifester jeudi contre une enquête, conduite par le conseil général de la Marne, qui, selon eux, « foule aux pieds le droit à la vie privée et le secret professionnel ». « Fichage généralisé », comme l’affirme un Collectif de veille contre les dérives sécuritaires ? Ou simple évaluation des besoins dans le champ du social ? Quelles que soient ses motivations, l’enquête conduite par le conseil général de la Marne à Vitry-le-François ne fait pas l’unanimité parmi les travailleurs sociaux. Mis à contribution pour remplir une sorte de questionnaire, certains d’entre eux ont refusé de répondre à cette commande qu’ils jugent « inquisitoriale ». En outre, plusieurs organisations syndicales (CFDT, CGT, FO, FSU, SUD...) appellent à manifester, jeudi 3 juin, à Vitry-le-François, pour dénoncer une opération qui « foule aux pieds (...) le droit à la vie privée, le secret professionnel ». Tout a commencé à la fin du mois de janvier, lorsque cette commune de 17 000 habitants a été inscrite dans la liste des 23 sites prioritaires en matière de lutte contre la délinquance. Quelques jours après cette décision prise par le ministre de l’intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, les collectivités locales et les services déconcentrés de l’Etat ont tenté d’esquisser un plan d’action en se concertant au sein d’un « comité de pilotage », selon le maire de la ville, Michel Biard (UMP). Ce dernier a alors fait valoir que « des besoins sociaux étaient mal couverts dans certains quartiers » et qu’il convenait d’y renforcer la présence des éducateurs spécialisés, affirme-t-il aujourd’hui. Face à cette doléance, « le conseil général n’a pas fermé la porte mais a, en même temps, souhaité qu’un diagnostic soit réalisé sur la ville pour mieux cerner la nature et le niveau des moyens à débloquer », poursuit-il. Dans cette optique, le département a lancé, en mars, une étude sur les publics en relation avec la mission locale pour l’emploi, la caisse d’allocations familiales, les assistantes sociales de secteur, l’Union départementale des associations familiales, le centre communal d’action sociale, etc. Toutes ces institutions ont été invitées à remplir une grille de renseignements extrêmement détaillée sur les populations qui s’adressent à elles. Le formulaire comporte notamment une rubrique, assortie de cases qu’il convient de cocher si les usagers rencontrent des difficultés liées au logement, à l’éducation de leurs enfants, à « l’alcoolisme », à leur « santé mentale », à la toxicomanie... L’identité et le domicile des intéressés doivent également être précisés. L’initiative du conseil général a suscité un trouble immense chez nombre de travailleurs sociaux. La plupart en font aujourd’hui état sous le sceau de l’anonymat. « Jusqu’à présent, je n’avais jamais vu une telle méthode pour obtenir des renseignements, confie l’un d’eux. Le fait qu’elle soit nominative me pose sérieusement problème. J’aurais préféré que l’échange d’informations s’effectue uniquement entre travailleurs sociaux. » « Ça me rappelle des périodes détestables, renchérit une fonctionnaire d’un autre service. La relation de confiance avec les personnes qui viennent nous voir sera forcément rompue. » « Qu’est-ce que ça va »leur« apporter de plus ? s’interroge une salariée d’une troisième institution. Qu’est-ce qui se cache derrière ? Est-ce un signalement ? De la délation ? » VERSION FINALE ANONYMISÉE Ces appréhensions n’ont pas lieu d’être, rétorque-t-on au conseil général de la Marne. « Il s’agit d’évaluer le travail social accompli à Vitry-le-François », insiste Gérard Gamichon, adjoint au directeur de la solidarité départementale. Quelles sont les populations aidées ? De quel suivi bénéficient-elles ? Toutes leurs « problématiques » sont-elles connues des services sociaux ? Ces derniers coordonnent-ils leur action ? La grille de renseignements vise uniquement à répondre à ces quelques questions, d’après M. Gamichon. Dans sa version finale, l’étude se présentera sous la forme d’une synthèse qui sera entièrement « anonyme ». Si elle suscite une controverse, ajoute-t-il, sans doute est-ce dû au fait qu’elle a été confondue avec l’avant-projet de loi relatif à la prévention de la délinquance qui transformerait les acteurs du social en délateurs à la solde des maires (Le Monde du 18 mars). Une affaire comparable s’était déjà produite, il y a quelques semaines, à Pau (Pyrénées-Atlantiques), à la suite d’une enquête consacrée aux élèves de l’Ousse-des-Bois, un quartier défavorisé qui figure également parmi les 23 sites retenus par M. Sarkozy (Le Monde du 23 avril). Réclamée par le préfet afin d’engager « une politique innovante en matière de répression et de prévention de la délinquance », cette étude avait été interrompue face aux protestations d’enseignants et de parents d’élèves. Le conseil général de la Marne, lui, n’entend pas renoncer à son projet. La synthèse finale devrait être livrée dans quelques semaines. Bertrand Bissuel