Délinquance : les vraies raisons d’une décrue

Selon Sebastian Roché, l’activité policière serait pour peu dans la baisse de la délinquance.

mercredi 1er février 2006

Props recueillis par Christophe Deloire


Voir en ligne : Le Point

Les mystères des statistiques policières enfin révélés ? Le 12 janvier, lors de ses voeux à la presse, Nicolas Sarkozy a vanté ses résultats à la tête du ministère de l’Intérieur : baisse de la délinquance générale de 8 % ces trois dernières années, alors qu’une hausse de 14 % avait été enregistrée au cours des trois années précédentes. Pour l’homme politique, pas de doute, la police s’est remise au travail et son surcroît d’activité porte ses fruits.

Un chercheur, et pas des moindres, a entrepris de vérifier les raisons exactes de cette décrue. Directeur de recherche au CNRS, auteur de « Police de proximité » (Seuil), Sebastian Roché ne conteste pas les chiffres ni l’habileté des discours du ministre. Mais il considère que la police et la gendarmerie ne sont pas pour grand-chose dans la baisse de la délinquance. A noter que l’auteur de ces propos iconoclastes est membre du conseil d’administration de l’Ecole nationale supérieure de police, à Lyon, où il donne des cours aux élèves commissaires.

Le Point : Vous défendez une thèse surprenante. Selon vous, la baisse de la délinquance n’est liée que de manière marginale au travail des services de sécurité et d’enquête.

Sebastian Roché : C’est exact. Logiquement, on peut se dire que plus la police identifie les auteurs, plus cela fait baisser la délinquance. Mais ce n’est pas du tout ce que l’on observe. Les policiers et gendarmes élucident environ 15% des atteintes aux biens et 57 % des violences aux personnes, soit près de quatre fois plus. Or, que remarque-t-on ? Les atteintes aux biens baissent, alors que la police trouve peu les coupables, tandis que les violences, bien mieux réprimées, augmentent de 5 %.

Mettre les auteurs hors d’état de nuire les empêche pourtant de commettre des délits. Sans oublier l’effet de dissuasion.

Je ne conteste pas que les gens en prison ne sont plus en mesure de commettre des délits. Et Sarkozy a raison de dire que le nombre de faits élucidés augmente : 3 % de plus en 2005 qu’en 2004. Je conteste juste l’équivalence « police égale sécurité », « plus d’auteurs identifiés égale moins de délits. » Il serait faux de penser que les policiers ne faisaient rien sous Jospin. En 1996, la police élucidait 571 000 faits, 662 000 en 2001 et 701 000 en 2002. Ce qui n’a pas empêché la délinquance d’augmenter ces années-là.

Depuis 2002, malgré tout, elle baisse. Alors pourquoi ?

Pour des raisons extérieures à l’activité policière. Prenons les atteintes aux automobiles, qui constituent la moitié des atteintes aux biens. En France et dans les autres pays occidentaux, il y a une chute spectaculaire des infractions (voir encadré). Depuis qu’ils ont signé des protocoles avec les sociétés d’assurances à la fin des années 80, les constructeurs ont amélioré les systèmes de sécurité. Les serrures sont plus difficilement crochetables ; elles sont électroniques. Les voitures sont dotées de systèmes antidémarrage et d’alarmes en série.

Ce raisonnement s’applique-t-il à d’autres domaines ? Prenons des exemples : les cambriolages baissent de 9 % alors que les vols d’objets sur la voie publique augmentent d’autant. Pour les cambriolages, la baisse concerne plus les résidences secondaires que les principales. Les délinquants font face à un renforcement de la sécurité, à travers les vitrages retardateurs d’effractions ou les serrures qui répondent à des normes plus sévères. En revanche, avec les modes de vie nomades, les gens portent dans la rue leurs valeurs, les téléphones, appareils photo numériques ou ordinateurs portables. Pourquoi aller dans un domicile voler un ordinateur fixe alors qu’on peut en trouver facilement dans la rue ?

Le blocage des portables volés par les opérateurs n’a pas endigué ce vol ?

Quand on se fait voler son portable, on peut appeler l’opérateur et, en lui donnant le code Imei, non seulement lui faire couper la ligne, mais aussi désactiver l’appareil. Mais très peu de gens connaissent ce code, donc très peu bloquent leurs appareils volés, ainsi la dissuasion est elle encore limitée. Mais la baisse a déjà commencé depuis 2003 ; elle va s’amplifier.

La politique menée par Nicolas Sarkozy semble tout de même influer sur les statistiques.

On accepte l’idée de mondialisation au sens économique, mais pas pour la délinquance. Or, si l’on y regarde bien, les évolutions sont synchronisées dans le monde entier. La délinquance baisse aujourd’hui aux Etats-Unis, au Canada et dans les autres pays européens plus vite qu’en France. Cela s’explique par la mondialisation des modes de vie et de consommation. C’est même vrai pour les homicides ! Si l’on regarde les courbes, on observe dans tous ces pays une baisse de 1915 à 1955, puis une forte hausse jusqu’en 1990, et une nouvelle décrue depuis. Une progression avec la libération des moeurs, puis une régression avec l’affirmation des normes morales. Le plus sidérant, c’est que les courbes des pays européens, dont la France, épousent même celle de l’Australie !

Tout de même, la délinquance a augmenté sous le gouvernement Jospin, et elle reflue depuis.

On reste aujourd’hui sur les hauts plateaux de la délinquance. L’art du ministre consiste à communiquer douze fois par an sur de petites variations. Cette baisse n’est pas une première. La France a déjà connu ça entre 1986 et 1989, puis entre 1994 et 1998.

Grosso modo sous des gouvernements de droite.

Oui, mais la droite était aussi au pouvoir entre 1950 et 1981. Ce n’était pas une droite molle du tout, et la hausse a été vertigineuse.

A quel facteur est imputable la hausse des violences ? J’observe que les violences non crapuleuses, c’est-à-dire non motivées par le vol, augmentent plus que les autres. Un chauffeur de bus demande son ticket à un quidam, le ton ne plaît pas à ce dernier, il donne un coup de poing. En fait, la précarité économique pousse les gens à être plus agressifs plutôt que plus voleurs.

Nicolas Sarkozy a attribué les émeutes à des bandes inquiètes des succès policiers.

Les émeutes à Paris comme à Los Angeles ou à Londres sont spontanées. Pendant les émeutes, 3 000 personnes ont été arrêtées, et, après, encore 2 000 autres en relation avec ces événements. Le soir de la Saint-Sylvestre, la mobilisation policière a été très importante. Et pourtant, cette nuit-là, il y a eu 30 % de véhicules volés en plus par rapport à l’année dernière. On voit la limite de l’exercice policier.

Vous êtes dur contre la police.

La police est très utile, elle participe à la pression contre les délinquants, mais elle n’explique pas la baisse. Pas plus que la police n’était la cause de la hausse des délits entre 1945 et 1985. Quels que soient les chiffres, les ministres disent qu’ils ont été obtenus grâce au bon travail de la police.

Pendant la période de hausse de la délinquance, Daniel Vaillant, ministre de l’Intérieur de Lionel Jospin, nous expliquait que c’était la preuve que les Français avaient confiance dans les policiers et venaient plus déclarer ce dont ils avaient été victimes. Pour un ministre, comme pour tout élu, il est difficile de penser que ce qui se passe n’est pas la conséquence de son action.

Vous ne vous rendez pas coupable d’incitation au fatalisme ?

Au contraire. Tous les pays cherchent à rénover la police en privilégiant la stratégie par rapport à la tactique à courte vue. C’est le cas avec le principe de la « résolution de problème », qui consiste à s’attaquer aux phénomènes de délinquance dans leur ensemble plutôt que de lutter contre chacun des faits sans réfléchir.

Mais, par hantise que les policiers et les gendarmes descendent dans la rue comme en novembre 2001, Sarkozy préfère s’en tenir au modèle du commissaire Moulin, l’homme qui arrête les délinquants. Sur ce plan, il n’est pas favorable à la rupture