Délinquance et travail social : ce que la prévention veut dire

• Tribune de CLARIS publiée dans Libération du 17 mars 2004

vendredi 19 mars 2004


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Après avoir répété à qui voulait l’entendre que « la prévention, ça fait trente ans que l’on essaye et ça ne marche pas », le gouvernement veut remettre la prévention de la délinquance à l’ordre du jour. Suite à une fuite (probablement organisée) laissant entrevoir le contenu du projet de loi « à l’étude » au ministère de l’Intérieur, des travailleurs sociaux se sont mobilisés et manifestent ce 17 mars. « Éducateurs et pas balances ». La formule est lapidaire, mais elle dit néanmoins quelque chose d’essentiel. On peut mettre bien des choses derrière le mot de prévention, et la conception qui sous-tend ce pré-projet de loi a en effet peu à voir avec ce qui, depuis plus d’un siècle, sous-tend l’engagement humain et les pratiques professionnelles de toutes celles et tous ceux qui se sont inscrits dans l’action sociale, dans l’action éducative, dans l’accompagnement des personnes en difficulté et dans l’éducation populaire.

La prévention dont il est question dans ce projet consiste en deux idées simples : 1/ il faut, au niveau local, dépister le plus tôt et le plus largement possible les déviants et délinquants potentiels, afin de les faire rentrer dans le droit chemin, 2/ il faut dissuader les passages à l’acte délinquants, par le biais notamment d’une technologie nouvelle aux effets prétendument miraculeux : la vidéosurveillance généralisée dans l’espace public. Passons rapidement ici sur le second point. Les recherches (menées essentiellement dans les pays anglo-saxons) indiquent en effet que ce miracle tient plutôt du mirage, sauf sans doute pour les fabricants de ce produit. La surveillance des biens dans des zones désertées comme les parkings et les zones de fret, ou encore la surveillance des biens dans les commerces, n’a pas grand chose à voir avec la protection des personnes dans l’espace public. Et vouloir remplacer la surveillance humaine par celle de la machine, par exemple dans les cours de récréations et les abords des écoles, est une aberration qui délite encore un peu plus le lien social là où il faudrait d’urgence le reconsolider.

La prévention, pour y revenir, se voit également vider de son sens avec le projet à l’étude, à la fois dans sa définition même et dans ce que cette définition induit sur les pratiques et les valeurs des acteurs concernés. Sur le constat, en matière de délinquance juvénile, tout le monde est à peu près d’accord. Les grandes perturbations familiales (et non la simple situation monoparentale qui est souvent transitoire et n’est pas en soi un facteur de délinquance), l’échec scolaire, l’absentéisme et la déscolarisation, la toxicomanie et d’autres pratiques addictives, la répétition d’actes de petite délinquance, les conduites à risque, sont autant de signaux qui nous disent qu’un adolescent ne va pas bien et qu’il faut lui venir en aide. Mais de quelle façon ? L’idée de dépistage et de traitement est une idée médicale. Or les humains ne sont pas simplement des cellules. La simplicité de l’idée cache ici le simplisme du raisonnement. On ne répare pas un humain comme on traite un microbe, ni comme on répare une voiture. Et on ne fait pas évoluer un esprit en lui lançant une simple injonction, voire une menace, ni en le « retirant » purement et simplement du « milieu criminogène » dans lequel on pense qu’il vit. On fait évoluer un esprit lorsque l’on est capable d’entendre et de comprendre sa souffrance, de lui offrir des moyens d’analyser la signification de ses attitudes, de dépasser ses contradictions, de sortir de ses échecs, de trouver des perspectives pour se projeter dans l’avenir. Tout ceci prend du temps, ne se règle pas du jour au lendemain, il y faut souvent plusieurs années. Pour toutes ces raisons, l’accompagnement et l’éducation sont des savoir-faire particuliers, qui supposent des professionnels formés qui développent leur action en s’appuyant sur des références déontologiques spécifiques (égalité de traitement, refus de discrimination, neutralité, secret professionnel, obligation de moyens, respect de la volonté de la personne, autonomie vis-à-vis de l’employeur), qui n’ont rien à voir avec le renseignement policier. Vouloir soumettre les professionnels de l’action sociale et éducative à une obligation de signalement (au policier, au juge ou au maire) de tout ce qu’il voit et entend chez les personnes dont il s’occupe est ainsi une idée malheureuse. C’est de surcroît une idée dangereuse.

Dans la situation actuellement très douloureuse des travailleurs sociaux, qui sont confrontés comme tous les représentants des institutions à la perte de confiance et de légitimité de l’action publique, ce type d’obligation aboutirait rapidement à ruiner le difficile ancrage et le peu de crédibilité qu’ils ont encore dans les quartiers pauvres les plus durs.

Ces idées dangereuses sont hélas déjà à l’œuvre dans la politique gouvernementale. Ainsi la loi Perben 2 a-t-elle déjà modifié l’article 60-1 du code de procédure pénale stipulant désormais que « l’officier de police judiciaire peut requérir de toute personne, de tout établissement ou organisme privé ou public ou de toute administration publique qui sont susceptibles de détenir des documents intéressant l’enquête, y compris ceux issus d’un système informatique ou d’un traitement de données nominatives, de lui remettre ces documents, sans que puisse lui être opposée, sans motif légitime, l’obligation au secret professionnel. Le fait de s’abstenir de répondre dans les meilleurs délais à cette réquisition est puni d’une amende de 3 750 euros ». On rappellera qu’une telle réquisition, désormais ouverte à l’officier de police judiciaire, relevait jusqu’alors d’une commission rogatoire du juge, seul gardien des libertés. On rappellera aussi qu’un projet de loi « responsabilités locales », en cours de discussions, vise à rendre facultative la création d’un Centre communal d’action sociale (CCAS) par une commune qui mène une politique sociale. Selon l’article L.123-5 du Code de l’action sociale et des familles, tel que modifié, les communes « pourraient renoncer à la création d’un CCAS et exercer directement les compétences dévolues à ce dernier ». Du coup les usagers et associations qui y étaient associés n’y joueraient plus aucun rôle, laissant le champ libre au contrôle social du maire.

Contre le simplisme et le caractère régressif des raisonnements actuels, il faut enfin rappeler que les problèmes des personnes ne sont pas uniquement des difficultés personnelles à la place de problèmes personnels. Si ces problèmes se signalent en matière de délinquance par ceux qu’ils posent aux autres, c’est précisément parce qu’ils trouvent leur origine et parce qu’ils s’expriment dans la relation avec les autres. Les travailleurs sociaux portent ainsi bien leur nom, ce sont des travailleurs du social, des travailleurs du lien social. L’action sociale et éducative a donc aussi pour mission de s’exercer sur des contextes, sur des familles, sur des groupes, sur des quartiers, en rencontrant aussi dans cette action tous les acteurs publics et associatifs qui veulent s’inscrire dans la même démarche : refaire société. Il est clair que l’action de ces professionnels est aujourd’hui trop centrée sur les problématiques individuelles, au détriment de l’action collective. Un état des lieux des problèmes rencontrés, une évaluation des pratiques et de leurs résultats, seraient les bienvenus si les travailleurs sociaux en étaient bien les premiers acteurs, et pour une mise à plat, une mise en questions, non une mise en cause, encore moins une mise en accusation. Ainsi l’idée d’enfermer l’action éducative et sociale dans la seule dimension individuelle afin de trier le bon grain de l’ivraie, de surcroît pour transformer ces professionnels en auxiliaires des politiques locales de sécurité, est une idée aussi malheureuse que dangereuse qui révèle au mieux un dramatique déficit d’analyse de notre société, au pire l’emprise d’une idéologie qui ne dit pas son nom : l’articulation de croyances économiques libérales avec des idées politiques conservatrices et sécuritaires.