DE LA DELATION

mardi 29 novembre 2005

Matière à réflexion


Délation : « dénonciation intéressée et méprisable » Dénoncer :« signaler comme coupable à la justice, à l’autorité compétente ».

Tous les régimes autoritaires ont usé et abusé de la délation soit... et c’est cet abus par des régimes peu recommandables qui ont donné ses lettres d’infamie à la délation. Mais si la délation est une vilaine chose, on peut lui donner un aspect plus séduisant, plus respectable, en d’autre terme, plus démocratique. Comment ? Mais simplement en respectant le droit.

DERRIERE LA SEMANTIQUE...

S’agit-il simplement qu’une question de mot ? On pourrait le croire si l’on en reste à la charge émotionnelle de certains termes. Pourtant, à y regarder de prés, la question est plus complexe.

Aujourd’hui, en France, et de manière générale en Europe, ce que l’on appelle la délation ne correspond pas exactement à la définition officielle. Ce que l’on appelle communément délation n’est pas une dénonciation « intéressée » celle qui permettrait d’obtenir des avantages... est-elle méprisable/acceptable pour autant ? la réponse n’est pas simple car qu’est ce qu’ « être méprisable » ? inspirer le mépris ! soit, mais c’est un peu court comme explication.

La question est d’autant plus complexe que « dénoncer un crime ou un délit » est considéré comme un acte citoyen... mais oui ! En effet, la non dénonciation d’un crime ou d’un délit est punie par la loi... à moins que la loi, la loi républicaine, la loi d’un état démocratique oblige à commettre un acte qui soit en contradiction avec son éthique (?).

De là à dire que, par exemple, « dénoncer un sans papier », c’est-à-dire quelqu’un qui est en situation délictueuse est un acte citoyen .. il n’y a qu’un pas que... mais qui osera le franchir sereinement et sûr, non pas de son bon droit puisqu’il l’est, mais sûr d’être en accord avec ses valeurs morales ? Là est toute la question.

L’acte de renseignement, de l’incitation au respect de la loi, dans une démocratie, ne serait-il pas honnête ? Ah bon et pourquoi ?

Pourquoi collaborer avec la police, qui est sensée être une institution respectable, au service de toutes et tous et garante des libertés publiques serait infamant ? Au contraire, la collaboration avec la police devrait être un devoir civique. Pourtant dans l’esprit des citoyens ça ne l’est pas. Mais pourquoi ? Qu’est ce qui peut justifier une telle réticence, une telle résistance ?

Pour répondre à cette question il faut envisager plusieurs hypothèses :

Soit les citoyens n’ont aucun sens civique. Mais alors la loi n’est pas l’expression des citoyens... pourtant elle est établie par leurs représentants.

Soit on craint que la police fasse une utilisation non citoyenne des renseignements qu’on lui donne... dans ce cas le citoyen n’a pas confiance dans sa police, ce qui est grave dans une démocratie ;

Soit la démocratie dans laquelle on vit n’est pas aussi démocratique qu’elle le proclame et laisse subsister des zones dans lesquelles ses valeurs ne s’appliquent pas, et qui plus est dans lesquelles opère la police qui n’est alors pas ce qu’elle prétend être.

Reconnaissez que quelque soit l’hypothèse que l’on fasse il demeure un sacré problème à la fois moral et politique.

... LES ZONES D’OMBRE DE LA DEMOCRATIE

Y aurait-il dans le champ social, un champ qui échapperait aux valeurs et à l’éthique de la République ? Si oui lequel ? Si non comment expliquer cette contradiction ?

On sait qu’il existe des zones d’ombre. Lesquelles ? Le secret défense, le secret des archives, la raison d’Etat,... mais quoiqu’elles posent effectivement un problème sérieux quant au caractère démocratique du système, elles n’en demeurent pas moins des zones relativement périphériques.

Le problème qui nous préoccupe ici est d’une autre dimension, d’une autre ampleur,... il concerne le comportement quotidien de l’ensemble des citoyens à propos d’attitudes dans la vie de tous les jours. Le problème c’est que les zones d’ombre dont il est question ne sont pas, comme les précédentes, matérielles, matérialisées, situables socialement, elles concernent l’ensemble du processus social.... C’est ce qui les rend moins évidentes, plus subtiles et peuvent parfaitement induire en erreur le citoyen peu attentif.

La zone d’ombre essentiel de notre société c’est le décalage existant entre les principes proclamés et la réalité du rapport social qui structure nos relations sociales. C’est un décalage qui existe depuis l’origine de notre système économique et politique en France depuis le 18e siècle.

Le rapport social salarial est en total décalage avec les valeurs qu’il est censé incarner. Les principes, les conditions et les conséquences de son fonctionnement induisent des situations individuelles et collectives en parfaite contradiction avec les principes humanistes. Exemple ? On n’a que l’embarras du choix. Par exemple, on peut souffrir de la faim, ou d’un manque de logement en cas d’exclusion sociale... par exemple du fait du chômage. Question : vais-je dénoncer quelqu’un qui « vole » pour manger ou qui « occupe » un logement pour se loger ? (voir l’article :« LA MARCHANDISE CONTRE LA CITOYENNETE »)

En principe je dois, au sens du devoir civique, dénoncer pour que la loi soit respectée et pour que le délit cesse et soit puni... et pourtant, vais-je le faire ? Me voilà déchiré entre un impératif moral et une obligation civique.

On comprend que les travailleurs sociaux soient en « première ligne » dans cette affaire. La pression officielle essaye d’en faire logiquement des informateurs, des délateurs diront-ils, ce qui les met en « porte à faux » avec les valeurs morales qu’ils défendent. Les policiers/gendarmes sont eux aussi en première ligne, mais comme ils ne se posent pas de questions, ils sont simplement les instruments du système -faut-il donner des exemples ?). On comprend la tension et la suspicion réciproque qui règne entre les deux fonctions.

Cette « zone d’ombre » n’est évidemment pas reconnue par l’Etat. Comment le pourrait-il ? Il courrait le risque de remettre en question le système dont il est le garant. Quand la question lui est posée, il la dévie ou répond à coté. Exemple ? « Des aides sont apportées aux indigents » Comme si la charité, même publique, réglait le problème des inégalités sociales, ou bien « Certains se complaisent dans l’assistanat »... sans commentaire.

Entre délation et civisme la distinction, dans un système qui se veut démocratique, n’est pas évidente. Le rôle du citoyen dans un système tel que le notre n’est pas non plus aussi évident que cela. Quel est le bon citoyen, celui qui dénonce le sans papier ou celui qui ferme les yeux ? Celui qui dénonce le voleur dans le super marché ou celui qui passe son chemin sans rien dire ? De telles interrogations renvoient en fait à la question : « qu’est ce qu’être citoyen dans un système inégalitaire et qui instrumentalise les individus ? » autrement dit quel sens à le terme de citoyen dans le système marchand ?

Patrick MIGNARD

Voir également les articles « DURA LEX, SED LEX »