Classes laborieuses, classes dangereuses

jeudi 3 février 2005


Voir en ligne : l’huma

Le 17 mars 2004 avait frappé les esprits de tous les professionnels du travail social. Pour la première fois, une de leurs manifestations réunissait plus de 10 000 personnes à Paris, contre le projet de loi du ministre de l ?Intérieur de l ?époque sur la « prévention » de la délinquance. Du médecin de protection maternelle infantile à l ?élu communiste, en passant par les assistantes sociales, les magistrats, les éducateurs de prévention spécialisée, jusqu ?aux chômeurs, la rue parisienne avait clamé son opposition à un projet qui avait filtré du ministère laissant entrevoir une véritable loi liberticide.

« Patois étranger »

Depuis, le projet est toujours à l ?étude. Pour se mettre en bouche, chacun a pu lire, fin 2004, sur le site du ministère de l ?Intérieur, (il n ?y est plus disponible, mais on le retrouve sur www.abri.org/antidelation), un rapport d ?un député (UMP) du Val-de-Marne, Jacques Alain Bénisti, président de la commission prévention du groupe d ?études parlementaire sur la sécurité intérieure. Parmi les propositions de cet élu : pour éviter aux enfants de devenir des délinquants, obliger les mères de famille d ?origine étrangère à ne plus parler « un patois étranger » chez elles, parce que cette pratique isolerait leurs enfants de la communauté scolaire. Heureusement, le ministre de

l ?Éducation nationale explique, lui, que l ?apprentissage des langues étrangères est une bonne formation de l ?esprit ! Il faudrait s ?entendre sur les avantages du bilinguisme.

Beaucoup plus insidieuses que ce rapport extrémiste, les expérimentations de terrain se sont succédé et quelques dispositions sont passées en circulaires et autres protocoles. Certaines n ?auraient même plus besoin d ?un texte législatif pour être mises en place, si tous les maires et conseils généraux étaient aussi compréhensifs que ceux de Haute-Savoie, de Vitry-le-François (51) (lire ci-contre) ou de Tarbes (64).

La pierre d ?achoppement la plus vive reste, cependant, la question du secret professionnel : le texte ferait obligation aux travailleurs sociaux de transmettre aux maires leurs informations. À ce propos, les réticences des unions interfédérales des associations de sauvegarde de l ?enfance et des oeuvres et organismes privés sanitaires et sociaux (UNIOPSS), interlocutrices du ministère, auraient été entendues. Selon Carole Gilmas-Adel, chargée de mission de l ?association, le ministère aurait affirmé que tout ce qui concernait la relève du secret professionnel et du secret partagé était abandonné. « Ce sont des propos officiels, qui expliquent que nous les ayons enregistrés comme positifs. Mais nous restons vigilants », dit-elle.

Optimisme non partagé par les collectifs. « Je ne vois aucune avancée, remarque Laurence Margerit, responsable de la fédération de la fonction publique CGT. Nous sommes en pleine période de confusion, de chaises musicales, de transfert de compétences, avec la mise en place de la décentralisation. On ne sait rien. Le 1er janvier, en expérimentation, la protection judiciaire de la jeunesse a été transférée aux départements. Ainsi, ce qui touche à la protection de l ?enfance va être rattaché à l ?intégration sociale, c ?est-à-dire à ceux qui s ?occupent du RMI et du RMA : les mairies. Ce glissement de compétences crée un malaise profond quand on sait qu ?on abandonne la prévention pour le sécuritaire. »

Suspicion générale

Sont passés dans les faits : la circulaire de mars 2004 sur l ?absentéisme scolaire, le protocole d ?accord entre l ?Intérieur et l ?Éducation nationale, la création d ?un corps de cadets de la police, l ?installation systématique de vidéosurveillance, la création de structures spécifiques regroupant police nationale, police SNCF ou police des transports en commun dans les grandes villes, comme l ?a annoncé Dominique de Villepin dans ses voeux à la presse. Sur le terrain scolaire, le gouvernement ne semble pas avoir réussi à mettre en place un agent du ministère de l ?Intérieur au sein d ?un seul établissement. La pratique des « adultes relais », sous couvert, en général, du ministère de la Ville, se fait dans la suspicion. Le projet de loi sur la prévention de la délinquance n ?est qu ?une des facettes les plus difficiles à faire digérer d ?une restructuration complète de la société.

Émilie Rive

(1) À Paris, à partir de 13 heures, manifestation métro Goncourt, suivie

d ?une assemblée générale

à la Bourse du travail. Rendez-vous à Lyon, à midi, devant l ?Opéra ; à Besançon, à 17 h 30, devant la préfecture