Cent ans de désobéissance civique

dimanche 10 septembre 2006

de Clotilde Monteiro


Il y a tout juste un siècle, Gandhi instaurait un mode de résistance non-violent : la désobéissance civique. Aujourd’hui, cette forme de protestation collective connaît une recrudescence en France : contre les cultures d’OGM, contre les expulsions de sans-papiers, contre le fichage génétique... Des formes d’action qui révèlent que la justice et la légitimité ne sont pas toujours synonymes de légalité.

Le 11 septembre 1906, Gandhi réunissait trois mille personnes au Théâtre impérial de Johannesburg pour prêter serment de « désobéissance ». Bien qu’occulté ­ depuis 2001 ­ par un autre 11 septembre, le centenaire de cet acte contestataire et fondateur coïncide avec la recrudescence, en France, de cette forme de protestation collective. Des mobilisations non-violentes touchent aujourd’hui tous les secteurs de la société, qu’elles soient en faveur des étrangers sans-papiers, anti-OGM, pour le droit au logement, antipub, contre les laboratoires pharmaceutiques, contre le partage du secret professionnel dans le secteur de la santé publique ou contre le fichage génétique.

Pour la juriste Évelyne Sire-Marin (voir ci-contre), une telle augmentation des actes de désobéissance civique est un symptôme des dysfonctionnements de notre démocratie.

De plus en plus de citoyens rejoignent ceux qui ont fait le choix de désobéir par militantisme, après avoir épuisé la voie des recours légaux. Tous protestent contre un ordre établi jugé injuste, trop sécuritaire ou favorisant des intérêts privés. Ces dissidents, souvent considérés comme des délinquants par le pouvoir, affirment pourtant agir au nom de l’intérêt général et brandissent dans la rue, face aux caméras et devant les tribunaux, les principes fondateurs des droits de l’homme. Concernant l’acte illégal des faucheurs volontaires, José Bové préfère le qualificatif « extralégal », parce que « le désobéissant agit au grand jour, contrairement au délinquant qui se cache pour commettre son délit ». Depuis l’Antiquité, cette autre façon de manifester sa conscience politique a dû épouser des formes spécifiques et inventives puisqu’elle n’a pas recours à la violence.

L’histoire romaine a conservé la mémoire de manifestations prouvant que l’idée de résistance à une loi jugée inique existait déjà sous l’Antiquité : en 195 av. J.-C., des femmes se mobilisent contre des restrictions vestimentaires, ainsi qu’en 42 av. J.-C. contre une taxe abusive. Cette résistance se reflète d’ailleurs dans la mythologie avec Antigone ou la Lysistrata d’Aristophane, pièce dans laquelle les femmes décident de se refuser à leurs maris tant qu’ils ne cesseront pas la guerre. Depuis, des hommes ont inventé la grève, déserté les champs de bataille ­ comme le général de Gaulle, pour lancer l’Appel du 18 juin ­ ou renvoyé leur livret militaire. Le 1er décembre 1955, Rosa Lee Parks, exténuée après une dure journée de travail, a refusé de céder sa place à un Blanc dans le bus qui la ramenait chez elle, à Montgomery, dans l’Alabama, l’un des États d’Amérique les plus racistes. Par ce geste, elle ouvre la voie à Martin Luther King. En France, dans les années 1970, pour obtenir le droit à l’avortement, des femmes ont signé le « Manifeste des 343 salopes »...

Aujourd’hui, certains occupent des logements vacants pour héberger des sans-logis, refusent d’attacher leur ceinture afin d’empêcher le décollage d’un avion contenant un étranger sans papiers expulsé. Ce sont aussi des parents d’élèves qui se mobilisent pour empêcher l’expulsion de leurs voisins et des copains de leurs enfants en situation illégale. Depuis le procès de Nuremberg, la désobéissance par la résistance à un ordre établi injuste est devenue un devoir, alors que la « résistance à l’oppression » était déjà un droit dans l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

La désobéissance civique est donc le côté « pile » de la démocratie. Loin de chercher à la démanteler, elle en est le garde-fou et empêche son dévoiement. Elle agit également comme un antidote à la violence, si les gouvernants savent ne pas rester sourds à ces revendications certes illégales mais légitimes. Dans le cas contraire, l’histoire n’a de cesse de démontrer que l’absence de réponse politique aboutit toujours à l’insurrection.