"Ce projet de loi distille de la peur"

NOUVELOBS.COM | 24.05.06 | 13:06

jeudi 25 mai 2006

par Hervé Heurtebize, éducateur spécialisé, membre du Collectif national unitaire résistance à la délation


L’ordonnance de 1945 est-elle désuète ? Comment peut-on répondre aujourd’hui au problème de la délinquance juvénile ?

- Cette ordonnance n’est pas désuète, elle a déjà été réformée plus d’une vingtaine de fois. On peut cependant déplorer l’évolution répressive d’un texte dont l’idée de base était l’éducabilité du mineur. La loi Perben I de septembre 2002 avait déjà, en son temps, renforcé l’enfermement des mineurs. On assiste aujourd’hui à un glissement des personnels éducatifs vers le monde la prison. On ferme des foyers éducatifs au profit de centres éducatifs fermés. De cette manière, le gouvernement veut cacher la misère en l’enfermant. Au contraire, il est nécessaire de rétablir le tissu social et de remettre de l’éducatif et de l’animation dans les villes. La réponse au problème de la délinquance ne peut être ponctuelle, car les relations humaines s’inscrivent dans la durée. Les services sociaux et le personnel scolaire, en nombre insuffisant, doivent se développer. Il faut renforcer l’équipe pédagogique plutôt que d’être dans la confrontation perpétuelle en mettant des gendarmes dans les établissements scolaires.

Dans quelle mesure le projet de loi sur la prévention de la délinquance de Nicolas Sarkozy incite-t-il à la délation ?

- Selon ce projet de loi, les travailleurs sociaux vont être contraints de divulguer au maire des informations privées concernant le niveau d’ endettement des gens, l’absentéisme des enfants etc... Mais en quoi ces informations ont-elles à voir avec la délinquance ? Avec la levée du secret professionnel, la protection de la vie privée des personnes ne sera plus garantie. Par ailleurs, les travailleurs sociaux seront mis en difficulté, car il leur sera bien plus difficile de gagner la confiance des populations sur le long terme. Une défiance s’instaurera à juste titre à l’égard des services sociaux, qui vont devenir des auxiliaires de la police. De plus, le maire n’est pas forcément la personne la plus adaptée pour traiter les problèmes sociaux

La proposition la plus décriée de Nicolas Sarkozy concerne le repérage des enfants en bas âge souffrant de troubles du comportement. Ne pensez-vous pas qu’il soit possible de prévenir l’évolution des enfants vers la délinquance ?

- Cette proposition a été décriée parce que les spécialistes sont intervenus en amont pour la critiquer. Il ne s’agit pas ici de prévention de la délinquance, mais de prédiction. C’est une vision comportementaliste de l’être, proche de celle qu’on trouve dans le film « Minority Report » de Steven Spielberg. Ce qui signifie qu’on n’a aucune confiance dans les possibilités d’évolution de l’être humain. Mais l’humain existe d’abord parce qu’il est en relation avec les autres et qu’il peut, heureusement, changer. Ce projet de loi distille de la peur. Quand un enfant sera agressif, le parent sera automatiquement stigmatisé comme étant le géniteur d’un délinquant. Or, il n’y a rien de plus classique qu’un enfant qui s’oppose à ses parents, c’est un élément structurant de la personnalité. Plus qu’un projet de loi, le plan de prévention de Nicolas Sarkozy est un projet de société, qui tend au totalitarisme et qui va amplifier les tensions. Au lieu de répondre « social », on répond « répression » face aux problèmes de délinquance. Dans un pays où 9 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté, les parents en difficulté sont en demande d’aide, non de répression.

Propos recueillis par Bérénice Rocfort-Giovanni (Le mercredi 24 mai 2006)