« C’est la négation de nos métiers »

Libération, Jacqueline COIGNARD, 18 mars 2004

samedi 20 mars 2004

Les travailleurs sociaux ont manifesté contre le projet de loi de prévention de la délinquance.


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Débarqués de toutes les régions, plusieurs milliers de travailleurs sociaux ont manifesté hier dans les rues de Paris pour protester contre l’avant-projet de loi sur la « prévention de la délinquance » que mitonne Nicolas Sarkozy au nom de divers ministères (Intérieur, Justice, Affaires sociales, Education nationale, Jeunesse et Sports, Ville). A Lyon, Bordeaux, Limoges, Toulouse ou Marseille, d’autres bataillons avaient répondu à l’appel de nombreux syndicats et collectifs [1]. Une délégation a été reçue chez François Fillon, au ministère des Affaires sociales, alors que le cortège parisien stationnait à quelques encablures de là, sur le boulevard des Invalides, où il avait été bloqué par des cordons de CRS. Mais, d’emblée, les organisateurs avaient annoncé la couleur : « Nous exigeons que ce projet ne soit pas présenté ! Il n’est pas question de négocier, mais de résister. Et si ce projet passe, nous entrerons dans une deuxième phase de lutte : la désobéissance. »

Les pancartes, les slogans et les discours tournent autour de deux thèmes. Pas question de se transformer en « indics » et de signaler au maire les personnes qui viennent chercher de l’aide. Pas question d’accepter que les gens en difficulté soient, de facto, assimilés à des délinquants potentiels. Françoise, assistante sociale dans l’Education nationale, est venue de Lyon : « Une société a besoin de gens qui aident sans conditions. Il faut des lieux-refuges où, qui que l’on soit, on puisse venir décharger ses ennuis », dit-elle. « Il faudrait que j’aille prévenir le maire que Aziza a fait une IVG et que ses parents n’ont pas des papiers en règle ? », interroge-t-elle. « Signaler des enfants maltraités, c’est une obligation pour nous comme pour tout citoyen. Mais depuis quelque temps, on ne met plus en avant que l’article 40 du code de procédure pénale : l’obligation de dénoncer prend le pas sur l’obligation de porter secours », renchérit sa collègue Christine. Ce projet de loi, il faut se l’imaginer pour soi-même, insistent-elles : peut-on aller voir un psy, un médecin, une assistante sociale et parler librement ?

Yves, directeur de l’action sociale dans le Val-de-Marne, résume : « Si le projet passe tel quel, c’est la négation de nos métiers. » A ses côtés, Claude insiste : « C’est la philosophie de cette société qu’on est en train de nous construire qui inquiète, à tous les échelons hiérarchiques. » Ce qui se confirme, au fil du cortège. Dominique : « Je suis venue en tant que citoyenne. On peut tous avoir besoin d’aide un jour ou l’autre. Doit-on pour autant se retrouver fiché ? » Un étudiant éducateur de Strasbourg prend le micro : « Nous ne sommes pas là pour défendre seulement notre contrat de travail, mais une vision de la société, une vision de l’autre. » Même le ministre de la Ville, Jean-Louis Borloo, commence à s’énerver contre son ami Nicolas : « Il y a des sujets de prédélinquance sur lesquels le regard de l’Intérieur est pertinent, et des sujets de prévention sur lesquels il l’est moins. » Et d’ajouter que Matignon arbitrerait début mai.

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Notes

[1] La FSU, la CGT, SUD, le Syndicat de la magistrature, le Syndicat des avocats de France, le Syndicat national des médecins de PMI.